I«» CORRESPONDANCE
bleu, et je vous enlèverais l'un et l'autre malgré Tonton luimême.
Madame de Cliauvelin est partie hier avec son fils ; elle a été très-bien ; sa douleur est toujours à peu près la même ; mais elle s'est prêtée à tout ce qu'on a voulu ; ses efTorts lui coûtaient beaucoup et on ne s'en apercevait pas ; il ne reste que M. et madame de Beauvau. Avec si peu de monde il n'y a point de solitude. Vous voulez savoir comment la journée est distribuée : le matin on fait ce qu'on veut, le grand-papa et le prince dînent à deux heures, la grand'maman leur tient compagnie. La princesse descend ensuite, l'abbé en fait autant. On lit jusqu'au moment de la promenade, qui est à cinq ou six heures. Chacun se retire chez soi. On soupe à dix. Après quoi on cause jusqu'à une heure et quelquefois deux. Ces après-soirées sont charmantes; celle d'hier fut consacrée aux énigmes et logogriphes du Mercure, c'étaient des rires aux éclats, ^ous finîmes une lecture qui nous a fort intéressés : c'est la relation de l'expédition de la Roche, par M. de Morville; vous ne connaissez ni la Roche, ni M. de Morville, ni son expédition, vous l'apprendrez avec plaisir. Cet ouvrage paraît à peine, envoyezle chercher, je vous assure qu'il vous fera plaisir, mais ne lisez que la relation. La description de Maroc dont elle est suivie est mal écrite et n'a rien de piquant.
Je crois que c'est là tout, n'est-il pas vrai? Dites donc ce que je veux vous dire. M'y voilà; c'est de vous souvenir de moi tous les jeudis, de vous en souvenir encore tous les autres jours. Permettez - moi de présenter mes respects à mademoiselle Sanadon et de donner une bonne tape à Tonton.
A propos, nous attendons M. l'ambassadeur de Naples, et c'est avec impatience. La grand'maman se porte bien, elle est heureuse et elle fait bien de l'être ; si elle était malheureuse, elle le serait plus qu'une autre. J'ai été fort content de ma santé depuis mon départ. Mes misères avai«'nt disparu tout à
coup, je les sens revenir depuis trois jours, mais sans savoir pourquoi. Elles sont folles.
J'ai écrit à M. le président de Cotte. Je n'ai point eu de ses nouvelles. J'en serais inquiet si je n'avais reçu votre lettre. Vous ne m'en parlez pas, mais s'il était malade vous le sauriez.
LETTRE DCLl
DK LA DLCI1ES5E DE CIIOISEUL A MADAME DU DEFFAND
Chanteloup, ce 4 août n7ô.
Entre tous les bonheurs que vous me supposez, ma chère petite-fille, j'en ai eu trois depuis trois jours que vous n'avez point fait entrer dans votre énumération. Avant-hier, le prince en arrivant m'a remis une lettre de vous ; hier la poste m'en a apporté une autre; et aujourd'hui j'ai le plaisir de répondre à toutes deux.
Voici pourquoi vous n'avez reçu que le i" la lettre que je vous avais écrite le 26 du mois dernier; c'est que je l'avais écrite pour l'envoyer par madame de Crionne, qui a été arrêtée ici cinq jours de plus qu'elle ne comptait par un mal de gorge. Calculez à présent et vous retrouverez votre compte entre la date de cette lettre et sa réception. Je dis précisément de vos lettres ce que vous dites des miennes. Je n'en ai jamais reçu de si tendres que les vôtres. J'ai la flatteuse, l'intime confiance que je n'ai jamais été aimée de personne autant que je le suis de vous. Je n'ai jamais non plus aimé personne d'aussi aimable que vous. Jugez d'après cela si j'ai jamais mieux aimé, et d'après cela encore faites-vous donc justice et rendez-la-moi en venant ici. Voici le projet du grand-papa : écoutez -le, je vous en prie, et pesez -le avec M. Walpole; le grand-papa et la grand'maman meurent d'envie de vous voir; ils meurent aus^i d'envie d'avoir l'honneur de voir M. Walpole; mais corn-
184 COUUESPONDANCE
ment imaginer de vous arracher à lui quand il est à Paris, qu'il y est précisément pour vous? Comment oser prétendre à attirer M. Walpole ici uniquement pour nous? Il faut donc que ce soit lui qui vous y amène. Sur la route et ici vous serez bien avec lui; vous serez à l'abri de l'ennui, et tous nos vœux seront remplis; écoutez-les, exaucez-les. Souvenez-vous que le grand-papa n'est pas sujet à voir échouer ses projets et ne lui donnez pas le dégoût de faire échouer celui qui lui tient le plus au cœur. Dites à M. Walpole tout ce que vous savez que je pense pour lui, et tout ce que vous croirez de plus propre à le déterminer à nous accorder la grâce que nous lui demandons.
Je vous prie de vous charger de ma lettre pour madame de Cholmondley. Mon premier mouvement a été d'être ravie de mon petit flacon d'essence de rose, le second d'être au désespoir d'avoir une lettre à écrire pour en remercier; ne dites pas cela, c'est vilain; mais je suis si paresseuse pour écrire et si timide pour les gens que j'ai perdus de vue, que je n'ai jamais osé écrire l'hiver passé à M. Walpole, quoique j'en eusse bien envie, pour lui expliquer ma conduite avec M. Gunvvay et milady Henriette, et le prier de me justifier auprès d'eux. Je ne sais plus si c'est Henriette que s'appelle la femme de M. Conway; enfin, vous m'entendez, cela suffit. J'ai bien soin de votre prince ; je lui donne de bon lait d'ànesse qu'il trouve salé le soir et sucré le matin , quoiqu'il soit toujours le même et toujours également bon. La princesse nous fait venir l'ambassadeur de Naples ; j'en suis ravie parce que, quelque désir que nous ayons de lui plaire, je craindrais que nous ne lui suffisions pas dans notre solitude, et nous sommes tout seuls. Oh ! comme vous y causeriez bien dans cette solitude ! Comme vous la rempliriez bien! Je suis heureuse, il est vrai, et plus que je ne veux le dire, parce (ju'il me semble qu'il faut être avec la fortune comme avec sa maîtresse, dont il faut taire les faveurs de peur de les perdre; mais quelque heureuse (|ue
je sois, croyez que vous manquez beaucoup à mon bonheur.
L'abbé promet de n'être plus trois semaines sans vous écrire. 11 me paraît qu'il se porte bien et il ne prend plus d'eau de fleur d'orange, parce qu'il n'en a plus besoin.
Dites -moi donc ce que c'est que ce bon petit enfant que vous associez à votre méchant petit chien ? Pour moi, je n'aime presque plus Louis, parce qu'il commence à devenir trop grand, et mes soins commencent aussi déjà à se changej- en procédés.
LETTRE DCLII
DE LA n U C 11 lî S S E U lî C H 0 I S E U L A MADAME DU DEFFAND
Chanteloup , ce 16 août 1~75.
On dit la solitude de Paris plus complète cette année que jamais ; vous n'aurez point à me reprocher, ma chère petitefille, d'avoir augmenté la vôtre. Je vous ai déjà renvoyé l'ambassadeur de Naples, et voici M. et madame de Beauvau qui partent aujourd'hui. Ils ont été arrêtés un jour de plus par la migraine de madame de Beauvau. J'aurais certainement mieux aimé que madame de Beauvau n'eut pas la migraine; mais, générosité pour vous à part, j'ai été charmée de les garder un jour de plus. Madame de Beauvau a été charmante ici. Je craignais qu'elle ne s'y ennuyât, parce qu'elle nous a trouvés seuls, et j'ai été charmée, par celte raison qu'elle fit venir l'ambassadeur de Naples qu'elle aime et qui la divertit, pour rompre cette solitude; mais, en l'attendant, elle n'a pas eu l'air d'en avoir besoin. Elle a en tout si bien joué son jeu, que je me suis laissée aller de très-bonne foi à croire qu'elle ne s'était pas ennuyée ici, et ma confiance en cette illusion m'a fait le plus grand plaisir.
J'ai été aussi très-contente de l'ambassadeur; il a de la gaieté, une grande simplicité, le feu de l'Italie avec une grande