‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. Craufurt (volume 2)Chapitre 55 sur 131 · août 1T7Ô · texte numérisé non relu

août 1T7Ô

Je suis, comme l'Egypte, frappé de stérilité. Je relis votre dernière lettre que je me garderai bien de trouver charmante. Elle finit par deux questions : « Pourquoi ne m'avez-vous pas mandé l'aventure du palefrenier? Pourquoi votre archevêque n'est- il pas à Tours? » Je ne suis pas embarrassé de la seconde, quoiqu'elle me rappelle des regrets; il n'est pas ici, parce qu'il est ailleurs. Mais, qu'est-ce que cette aventure, qu'est-ce que ce palefrenier? Je n'y entends rien. C'est peut-être de la métaphysique. J'ai oublié d'en demander l'explication à l'ambassadeur de Naples; vous l'aurez vu depuis son retour. Il m'a paru content du grand-papa et de la grand'maman; ils l'ont été

très-fort de lui, et ils se flattent de le voir souvent cet hiver. 11 vous aura donné de leurs nouvelles; mais vous en avez reçu depuis par madame la princesse de Beauvau, qui a été souverainement aimable, ainsi que M. le prince de Beauvau. Je sais bien que vous m'allez répondre comme Fontenelle à cet homme qui ne lui disait que des choses triviales : « Monsieur, cela est si vrai que je l'ai entendu dire plus de cent fois; mais ce n'est pas ma faute si je ne l'ai pas dit le premier! »

M. le baron de Bezenval part ce soir. Il ne reste ici que madame la marquise de Fleury. Jamais on n'a été si seuls; cependant on ne s'ennuie point, et ce temps-ci passe comme tous les autres. On a le trictrac, le billard, et puis nous avons la chasse pour nous promener. Je joue souvent avec madame de Fleury, devinez à quoi?... Au trou-madame î Quoique je m'y sois mis un peu tard , je n'y joue pas mal.

La grand'maman me dit hier au soir qu'elle venait de recevoir une lettre de vous, où vous vous plaignez de mon silence. Je m'en plains aussi. Ce n'est ni paresse ni oubli de ma part, c'est défaut de matières. Je suis toujours embarrassé de tirer quelque chose de rien, et c'est ce qui fait que je comprends avec peine la création. 11 faut que je recommence ma gazette ; je vous marquerai jour par jour ce qui se passera ou ne se passera pas ici. Vous aurez cà peu près les mêmes plaisirs qu'à lire la Gazette de France. Si j'étais à Paris et vous à Ghanteloup, j'aurais bien des nouvelles à vous mander celte semaine : le mariage, le banquet, le connétable, et puis tout l'esprit qui se débitera au Louvre le jour de saint Louis. Je donnerais quelque chose de bon, vingt-quatre sols, par exemple, pour avoir à chaque ordinaire autant de détails à vous communiquer.

Je viens de lire votre lettre à la grand'maman; j'y vois l'arrivée de M. Walpole. Je vous en fais mon compliment, et je suis au désespoir de n'être pas à Paris, je ne le suis pas moins que vous ne vous rendiez point aux sollicitations de la grand'-

maman; je vous prie de l'assurer de mes regrets et de tous les sentiments que je lui ai voués.

LETTRE DCLVI

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Pans, le 31 août lT7ô.

J'ai voulu attendre, chère grand' maman, pour vous écrire, que j'eusse de quoi remplir ma lettre, non par des récits de gazettes, mais par des faits particuliers.

Je fus le samedi 26 à la représentation du Connêlnblc. Je l'entendis dans l'œil-de-bœuf de l'appartement des Beauvau, où, pour vous dire la vérité, je ne l'entendis point. La distance du théâtre au bout de la salle, l'excessive élévation, la mauvaise prononciation des acteurs, firent que je n'aurais eu nulle connaissance du sujet de la pièce si quelques vers que j'attrapais par intervalle ne m'avaient rappelé le souvenir de la lecture que j'en avais entendu faire à l'auteur. Cette pièce n'a pas eu le succès auquel on s'attendait: peut-être les acteurs y ontils contribué. La musique guerrière m'a extrêmement plu. Le spectacle était magnifique. Voilà enfin toutes les fêtes finies. Il n'est plus question aujourd'hui que des éloges de Catinat; celui de La Harpe, qui a remporté le prix; celui de M. de Guibert. qui a eu le premier accessit, et celui de l'abbé d'Espagnac, qui a eu le second. 11 faut absolument que je sache ce que vous, le grand-papa, le grand abbé en aurez jugé ; mais il me faut la vérité, toute la vérité. Je vous dirai après ce que j'en pense. Je voudrais savoir aussi ce que vous devinerez que j'aurai pensé.

Je vis hier madame d'Enville ; elle part aujourd'hui pour Liancourt. C'est de là qu'elle vous écrira. Elle n'a pas eu un moment à elle dans la course qu'elle a faite à Paris. Elle y reviendra dans quinze jours. Elle a fort envie de l'hôtel du

Maine ; on en veut un million. On dit qu'on offre dix-huit cent mille livres de Sceaux. Je ne peux supporter l'idée de la destruction de ces beaux jardins. On ne fait que détruire *; c'est ce que les entrepreneurs en tout genre entendent le mieux. Ils ressemblent au tailleur de Sancho Pança, ils font un grand nombre de petits capuchons dans une aune de drap.

Je vois couler le temps avec beaucoup de chagrin. 11 amènera bien plus promptement que je ne voudrais le départ de mon ami. L'idée de la séparation empoisonne le plaisir de la présence. Si, au moment du départ, je me trouvais transportée à Chanteloup, je ne me plaindrais pas; mais il faudra encore longtemps vous attendre, car c'est une illusion que le projet de vous aller trouver. Peut-on se dissimuler son âge et tous les inconvénients qui en sont la suite, tant par rapport à soi que par rapport aux autres?... Venez, venez à Paris! Venez de mes derniers jours écarter l'ennui. J'espère en madame de Grammont pour vous y déterminer. Elle arrive dimanche; elle soupera chez madame de Tessé. J'irai la chercher lundi.

Dites au grand abbé, je vous supplie, que je lui écrirai incessamment et que je lui demande en grâce de m'écrire ; que je le regrette tous les jours de la semaine, mais particulièrement les jeudis. Ils se soutiennent, mais tristement; ils ne battent plus que d'une aile. Je le prie de me mander tout ce qu'il pense des éloges.

Mon ami et moi nous nous mettons à vos pieds; nous embrassons le grand-papa, et nous serrons tendrement les mains au grand abbé.

Et les petites cerises? Elles ont été oubliées.

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