Que dirait-elle aujourd'hui
19i CORRESPONDANCE
LETTRE DCLVI!
DK L\ DUCIIESSIi: D i: CIIOISELT. A M V II A M ii t) t UEKFAXD
Ch.inteloup, ce 5 septembre 177Ô.
Ail ! jo me suis toujours bien cloutée, ma chère petiie-fille, que vous ne viendriez pas, et cela m'a désespérée; mais je ne veuK pas vous le dire pour ne vous pas aiïliger de mon aflliction.
Je ne crois pas que vous ayez beaucoup perdu à ne pas mieux entendre le Connétable, parce que la pièce est sans intérêt; que madame de Lautrec n'est qu'une raisonneuse; que M. de Lautrec n'est qu'un père aux Indes; que le principal personnage, le Connétable, n'est qu'un visionnaire; que le véritable héros de la pièce est lîayard, qui n'est qu'un personnage secondaire. Sa mort fait la catastrophe de la pièce; elle arrive au quatrième acie, et ce qui se passe depuis ne fait plus rien à personne. Ces défauts me font penser que, malgré la magnificence du spectacle, cette pièce ne doit pas réussir à la représentation; et, en elfet, ou noi;s a mandé (ju'elle n'avait pas eu un grand succès; mais comme en général elle est bien écrite, remplie de beaux détails et de sentiments sublimes, je pense qu'elle doit toujours réussir à la lecture. Cependant je vous prie de me garder le secret sur ce jugement de réminiscence porté sur une lecture que M. de Cuibert nous a faite, il y a dix-huit mois, de sa pièce.
Je ne satisferai pas votre curiosité sur les jugements que vous me demandez des trois discours qui ont été couronnés à l'Académie, premièrement parce que je serais bien fâchée de les lire. C'est un genre qui m'ennuie à la mort. En second lieu, je ne les ai pas tous. M. de Cuibert nous avait lu le sien il y a un an. Autant qu'il m'en souvient, il me semble que j'y ai trouvé des beautés, de la force et parfois un peu de bouflis-
DI-: MADAME DU DKFFAND. 19o
sure. On m'a lu ici quelques passages de celui de l'abbé d'Espagnac, remplis de ckirchoc et d'antithèses, ce qui est un mauvais genre et m'a dégoûtée d'en lire davantage. Quant à celui de M. de La Harpe, c'est le seul qui ne nous ait point été envoyé. Apparemment que M. de Ghoiseul est dans sa disgrâce; mais l'abbé aura tout cela, lira tout cela, pensera sur tout cela tout ce qu'il faut penser, et vous le rendra beaucoup mieux que moi. J'ai vu la dernière lettre que vous lui avez écrite ; j'applaudis cà tout ce que vous dites de lui, et je trouve que vous avez raison de me l'envier. Il est certainement un de mes plus grands bonheurs, mais il est aussi votre meilleur ami, et nous partageons son cœur sans que l'une perde sur ce qu'il accorde à l'autre. Mais croyez aussi qu'il n'est pas le seul qui sache aimer et dont vous soyez parfaitement aimée. Soyez bien sûre que vous l'êtes autant du grand -papa et de la grand'maman.
A propos, il est vrai que j'avais oublié les petites cerises , mais je suis bien aise de vous dire que je m'en étais souvenue de moi-même avant votre lettre. Je vous en envoie huit boîtes, entre lesquelles il y a un paquet de deux pour madame de LaVallière, que je vous prie de lui envoyer de ma part.
Dites, je vous prie, mille choses pour moi à M. Walpole. Le grand -papa vous prie de l'assurer du regret qu'il a qu'il ne nous ait pas fait l'honneur de venir ici avec vous, il aurait été charmé de causer avec lui en liberté. Il prétend que la rigueur que M. Walpole lui a tenue fera qu'il n'osera, s'il va en Angleterre, prendre la liberté d'aller chez lui.
LETTRE DCLVIIl nr-: madame nu drikam) a la duchesse de choiseul
Ce 8 septembre 1775.
Vous recevrez, chère grand'maman, par M. de La Ponce, l'éloge de La Harpe. Gomme je n'appris son départ qu'hier tout au soir, je ne pus pas y joindre une lettre.
Votre dernière, qui m'a été rendue avant-hier avec les dix coffrets de cerises, est comme à l'ordinaire, c'est-<à-dire charmante, les petites cerises excellentes. Madame de LaVallière a ses deux coffrets. Elle vous fera sans doute ses remercîments, et je vous prie de recevoir les miens. L'ambassadeur de Naples les trouve fort bonnes ainsi que tous ceux qui soupèrent hier chez moi.
Votre analyse du Coiwctuhlc est parfaite, vous êtes le plus grand esprit de notre siècle, et votre modestie est extraordinaire. Pour moi , chère grand'maman , je suis la plus stupide et la plus présomptueuse quand je m'avise de juger.
La dernière lettre que j'ai écrite à l'abbé était horriblement triste. J'en ai eu des remords. Je serais fâchée qu'il vous l'eût montrée; mais on trouve du soulagement à se plaindre, on croit diminuer le fardeau de ses peines, et on ne pense point qu'on en procure à ceux cà qui on les confie.
Je présentai hier M. Walpole à madame de Grammont, qui lui fit toutes sortes de politesses. 11 est fort content de celles qu'il reçoit de tout le monde, mais il est pénétré de reconnaissance de tout ce que vous me dites pour lui, et de ce que le grand-papa lui fait dire. 11 a un véritable regret de ne pouvoir pas profiter de la permission que vous lui donnez de vous aller faire sa cour; mais voilà son départ qui s'approche, et c'est ce qui me cause beaucoup de chagrin. Il n'y a que vous, chère grand'maman, qui puissiez le remplacer.
Vous allez avoir incessamment l'évêque d'Arras; il vous est véritablement attaché, et ses sentiments pour vous entrent pour beaucoup dans l'amitié que j'ai pour lui.
Je n'écrirai point aujourd'hui à l'abbé, ses lettres font les délices de M. Walpole.
Madame de Grammont a dû s'établir hier au soir à Chaville. Vous aurez, je crois, dans le courant de ce mois, madame de Luxembourg. Avez -vous toujours madame de Fleury? 11 lui appartient bien de s'établir à Chanteloup, tandis que je reste à Saint-Joseph !
Je vous prie de ne rien dire de moi au grand-papa; il voudrait voir ma lettre, elle est trop bête. 11 n'y a qu'avec vous, chère grand'maman, que je n'en rougis point.