DE M A D A M K D L' DEFFAND A LA D U C H .:: S S E DE C H 0 1 S E U L
Ce samedi , 1 octobre 1775, à 7 heures du niali:i.
Je suis en état, chère grand'maman, de vous dire moimême que je me porte mieux *. Le grand-papa soupa hier chez
1. Elle venait d'êU'e gravement malade. M. VValpoIe, alors à Paris, et qui la soigna avec tendresse , donne à M. Conway les détails suivants sur cette maladie :
ParU, 6 octobre 17T3.
... Madame du Deffand a été si malade, que lu jour où elle s'est mise au lit, je croyais qu'elle n'irait pas jusqu'au soir. Sa faiblesse d'Hercule, qui n'avait pu résister à des fraises et de la crème après souper, a surmonté tous les ]iaul et bas qui ont été la suite de cet excès. Mais son impatience d'aller partout et de s'occuper de tout lui a attiré une espèce de réduite, et Je ne suis pas encore tout à fait hors d'inquiétude sur elle. On ne lui permet de prendre aucune nourriture pour se refaire, de sorte qu'elle niiurra d'inanition si elle n'en guérit pas. Elle ne peut soulever sa tète de dessus l'oreiller sans éluu7'dissements, et malgré cela son esjjrit galope plus vite que celui de qui que ce soit, et de niènie ses re])arties. Elle donne un grand souper ce soir ])our Ir duc de Clioiseul, et cela l'a mi.sc hier
moi, avec douze ou treize personnes. C'était beaucoup pour ma tète qui n'est pas encore fort bonne. Le grand-papa nous quitte demain. Je vous félicite du plaisir que vous aurez de le ravoir. Il est plus charmant que jamais. Madame de Grammont dit qu'elle vous ira trouver un jour de cette semaine. M. Walpole part jeudi. Je vais être bien seule, ^e me donnerez-voiis pas souvent de vos nouvelles? Le grand abbé ne reprend ra-t-il pas sa gazette? Je ne veux pas qu'il se fatigue ; mais vos lettres et les siennes seront toute ma consolation. Si je mettais ce billet à la poste, vous le recevriez demain au soir. Je préfère d'en charger le grand -papa. Ce ne serait pas bien qu'il ne vous portât rien de la petite-fille.
A 3 heures après midi.
Voilà une lettre de la grand'maman, toujours pleine de bontés. J'ai une grande impatience de voir Poissonnier. Je ne suis pas absolument quitte de mes incommodités. J'ai encore des étourdissements. Il y trouvera peut-être quelque remède. Mais c'est moins cette espérance que le désir d'apprendre en détail des nouvelles de la grand'maman et de celles du grand abbé, dont l'état m'afllige et m'inquiète.
en si grande coli'rc contre son cuisinier, et Tonton en a pris tine telle rage, que nos (lames de Saint-Joseph croyaient que le diable ou les philosophes allaient emporter le couvent. Comme je l'ai à peine quittée un moment , je n'ai rien à vous apprendre. Si elle va Lien , comme je rcspère, je me mettrai en route le 12...
Madame du DcfTand était très-bien hier, et à près d'une heure, ce matin , j'ai laissé le duc de Choiseul, la duchesse de Grammont, le prince et la princesse de Beauvau, la princesse de Poix, la maréchale de Luxembourg, la duchesse de Lauzun, les ducs de Gontaul et de Chabot, et Caracrioli autour de sa chaise longue ; ellc-mûmc au milieu de ce cercle n'était pas uu pcrscnnagc muet.
LETTRE DCLXII
DE JIADAMC DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL
Ce mercredi, 18 octobre 1";"5, à 6 heures du matin. .
Vous ne savez pas ce que vous faites, chère grand'maman, quand vous me marquez tant d'intérêt et tant de bonté; vous me faites trop aimer la vie. Convient-il que j'y sois si fort attachée? cependant je suis prête à vous dire comme Atis cà Sangaride :
Mais n'importe, aimoz-moi, s'il se peut, davantage. Quand j'en devrais mourir cent fois plus malheureux!
J'ai vu partir M. Walpole; son respect, son estime, son attachement pour vous, sont si fort à l'unisson de mes sentiments, que son départ me cause bien des regrets.
J'excuse , je pardonne et je veux même que l'abbé reste dans sa paresse jusqu'cà ce qu'il se porte assez bien pour avoir une sorte de besoin d'écrire.
Je connais l'effet de la langueur sur l'imagination; elle ne détruit ni les sentiments, ni les pensées, mais elle refuse les expressions. Quand il se portera bien , il reprendra sa gazette et toutes ses charmantes folies. Je ne lui demande pour le présent que de parler souvent de moi à vous et au grand-papa, et de dire à madame de Grammont que je la regrette autant pour le moins que ceux qui la voyaient tous les jours.
Vous aurez peut-être la petite sainte en recevant cette lettre : dites-lui , chère grand'maman , que vous voulez qu'elle m'aime, parce que vous savez que je l'aime de tout mon cœur, rien n'est si vrai.
11 ne m'appartient pas de parler nouvelles; je crois que personne au monde n'y prend moins d'intérêt que moi.
Je voudrais pouvoir dormir, chère grand' maman, et cela me paraît encore plus difficile que de faire un ministre de la iruerre.
LETTRE DCLXIll i)i; I. \ DUC II Kss i: m: r. no isi; u i. a .mauami: du DiiFiAND
Clianteloup, ce 22 octobre 1"~5.
Oui, ma chère pelite-fdle, je vous aimerai chaque jour davantage, et vous en vivrez, j'espère, plus longtemps et plus heureuse. Je suis fort touchée de ce que vous me mandez des sentiments de M. AValpole pour moi; mais ce qui m'afl'ecte le plus à présent est le vide que vous doit laisser son absence.
Je trouve l'abbé réellement mieux, et je ne doute pas qu'il ne reprenne bientôt ses jolies gazettes. Aous devriez bien me les faire lire quand je serai à Paris, car il n'y a que moi qui ne les connaisse pas.
La comtesse de Choiseul est arrivée hier. Elle est certainement mieu\ , mais elle n'est j^as guérie. Je lui ai dit que vous vouliez qu'elle vous aimât ; elle m'a assuré qu'elle ne demandait pas mieux, et que l'eflét avait prévenu sa volonté et y répondrait toujours. Pour madame de Grammont, elle est bien persuadée que vous l'aimez et trouve de bonne foi qu'il n'y a personne de si aimable que vous.
Vous croyez bien qu'au fond de notre province nous entendons autant parler du ministre de la guerre que vous en entendez parler du fond de \ofre tonneau, ^ous faisons nos nominations tout comme d'autres, et nous nous moquons de nos choix comme de ceux des autres. Knfm . ce qui est, ce qui sera, ne nous importe pas plus qu'il ne xous importe, et nous donnerions comme vous tout un ministère pour vous faire dormir une heure de plus, car le grand-papa et la grand'maman ne
se soucient de rien que de leur petite-fille, et leur petite-fille est ce qu'ils aiment le mieux au monde.
Mandez-moi si Poissonnier est revenu, s'il vous a vue. s'il vous traite, s'il approuve le traitement qu'on vous a fait pendant son absence.
LETTRE DCLXIV
DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE Cil 01 SEUL
Ce mardi , 23 octobre n*ô.
Je ne doute pas, chère grand'maman, que vous ne soyez fort touchée de la mort de cette pauvre petite comtesse de Coigny. Vous y étiez préparée, mais l' est-on jamais à une séparation éternelle?... Ma disposition présente me rend bien propre à comprendre et à partager ces sortes d'afïlictions. Heureusement vous avez avec vous votre petite sainte. Je sais combien vous l'aimez, et combien elle vous aime. Je voudrais partager avec elle les soins qu'elle vous rendra. Je voudrais bien avoir de ses nouvelles, et savoir si vous êtes contente de son état. Je suis tout en esprit auprès de vous. Rien de ce qui m'environne ne m'occupe ni ne m'intéresse. Je ne cesse de calculer les semaines et les jours qui restent à vous attendre. Ma vie se passe en regrets et en désirs; le passé et l'avenir rendent le présent insupportable: on ne songe qu'à s'en échapper. Mais, chère grand'maman, ce n'est pas votre état habituel. Le fond de votre vie est heureux, et le doit toujours être. N'ayez pas de répugnance à quelques changements à votre situation ; que votre séjour ici ne vous cause point de peines ; laissez-moi jouir de l'espérance d'un plaisir parfait, celui de vous voir et d'être persuadée que vous serez bien aise aussi de me revoir.
Je vous prie de vouloir bien dire mille choses pour moi à votre petite sainte.
LETTRE DCLXV
DE LA DUCHESSE DE Cil OISE CL A MADAME DU DEFFAND
A Chanteloup, ce S»; octobre 1775.
Je vous remercie, ma très-chère petlte-filIe, de vous intéresser à la douleur que me cause la mort de la comtesse de Coigny. J'ai dû la prévoir en commençant à la connaître, je m'y attends depuis trois mois, et l'événement n'a fait que me donner la certitude de mon malheur, mais cette certitude est horrible. C'est une grande consolation pour moi d'avoir dans ce moment-ci ma petite sainte; mais comme il ne faut pas alfligcr ses amis des douleurs qui leur sont étrangères, je lui montre seulement qu'elle me plaît, sans lui laisser voir qu'elle me console. Vous aviez tort de ne vouloir pas que l'abbé me montrât la dernière lettre que vous lui avez écrite. Elle est arrivée par la môme poste qui apportait la nouvelle de la mort de la pauvre petite comtesse de Coigny, et les idées sombres m'étaient assurément fort analogues dans ce moment-là. Ce n'était donc pas comme sombres qu'elles pouvaient me déplaire pour moi; mais elles m'inquiétaient pour vous, parce que je crains que tant de tristesse, tant d'ennui ne vous soit plutôt causé par votre santé qu'occasionné par le désœuvrement et l'absence de la société. Je l'ai craint d'autant plus que vous mandiez dans la même lettre à l'abbé que vous aviez encore eu un étourdissement. Cependant M. de Stainville et le comte de Choiseul, arrivés depuis, m'ont tous deux assurée que vous vous portiez fort bien. J'aimerais encore mieux le savoir par Poissonnier. Est-il de retour? vous a-t-il vue, vous soigne-t-il? que dit-il?...
Je suis fort contente de la santé de l'abbé depuis quelque temps. Les paris sur le ministre de la guerre lui ont fait grand bien. Mais ses plaisirs vont finir.
La petite sainte me charge de vous dire un million de choses. Elle est fort sensible à tout ce que vous me dites pour elle. Je la trouve certainement infiniment mieux, quoiqu'elle ne soit pas absolument guérie.
Je ne vous paile pas du grand-papa, parce qu'il est à la chasse. S'il était avec moi, il me parlerait de vous, car ce grandpapa est bien uni de sentiments avec la grand'maman dans son amour pour la chère petite-fiUe.
LETTRE DCLXVI
DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE C H 01 SEUL
Ce samedi, 4 novembre 1773.
Ce sera mon tuteur et neveu qui vous rendra cette lettre. Il compte passer huit jours avec vous. Jugez, chère grand'maman, si je lui porte envie.
Que dites-vous du nouveau ministre*? Je me souviens à son occasion que j'entendais dire souvent à feu madame de Staal : (( Je suis charmée de faire de nouvelles connaissances; <i j'espère toujours qu'elles vaudront mieux que les anciennes. (( Je suis du moins certaine qu'elles ne pourront être j^ires. »
Mon tuteur vous débitera toutes les nouvelles. Ah! mon Dieu! que j'aurai de joie quand je pourrai causer avec vous! Je suis persuadée que nous serons souvent d'accord. Bussi dit, dans une de ses lettres, que la vérité nuit quelquefois à la modestie. C'est le cas où je tombe actuellement en croyant que je me rencontrerai à penser comme vous.