‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. Craufurt (volume 2)Chapitre 57 sur 131 · LETTRE DCLIX · texte numérisé non relu

LETTRE DCLIX

DE MADAME D L' DEFFAND AU DUC DE CHOISEUL

Ce lundi, H septembre l~i~'>.

Je me trouve trop circonspecte. Pourquoi une petite-fille n'oserait-elle écrire à son grand-papa? C'est pousser trop loin la réserve , la retenue , etc. ; c'est laisser prendre insensiblement l'habitude d'être oubliée, et c'est tout ce que je crains. Madame de Luxembourg m'a bien promis de vous parler beaucoup de moi. Si j'en crois la grand'maman, vous m'aimez, vous seriez bien aise de me voir. Vous trouveriez très-bon que M. Walpole et moi nous vous fussions rendre une petite visite. Cela est-il vrai? J'ai toute confiance en ce que dit la grand'maman ; mais je sais que ses interprétations sont toujours agréables, obligeantes, et peut-être plus que ne le comporte le texte. Enfin, quoi qu'il en soit, nous n'irons pointa Chanteloup; mais nous voudrions y être. C'est en vérité ce que pense mon ami, et pour moi vous n'en doutez pas.

On s'ennuie ici à la mort : des édits , des éloges, on en

I<.)8 CORRIiSPONDANCE

regorge. Il y a aussi des libelles , mais je n'ai pas eu le plaisir de les lire. Tout ceci finira. On n'y sent point une certaine consistance; ce sont des acteurs qui essayent leurs rôles. Ils ne seront point reçus, j'en réponds; on sentira bientôt la nécessité d'en avoir qui connaissent le théâtre, qui aient de l'intelligence et du sentiment. J'ai grande impatience de Noir arriver ce moment et de n'être pas obligée d'aller chercher la joie et le plaisir à soixante lieues de mon tonneau.

Quand j'ai écrit ce matin à la grand'maman et au grand abbé, je ne pensais pas à vous écrire. L'envie m'en a pris tout (Tun coup. Trouvez-le bon, et diles-moi que j'ai bien fait.

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Ce venJ.edi, 21) seplcmbre nTj.

Je me porte bien, chère grand'maman, la lettre que je reçus hier a achevé ma guérison. Rien n'est si tendre, rien n'est si sincère, j'en suis sûre; mais il faut être encore trois mois sans vous voir, et voilà ce qui affecte mon âme et la rend incapable de joie. Joignez à ce chagrin le départ de M. AValpole qui ne saurait être différé encore longtemps. Plus je suis touchée de votre amitié et de la sienne, et plus je tombe dans une mélancolie insurmontable. Je n'ai ni votre esprit, ni votre rais)n, ni votre courage, je suis sotte, faible et vieille; mais je ne veux point vous attrister, parlons d'autres choses.

Madame de Giammont soupera après-demain chez moi , j'espère qu'elle m'amènera le grand-papa. Je ne prierai personne si ce n'est M. de Gontaut. Vous comprenez bien que j'aurai les Beauvau, la maréchale et madame de Lauzun et peutêtre madame de Poix ; mais je n'aurai point ma grand'maman, ni mon grand abbé. Je ne lui écrirai jioiiit aujourd'hui , j'ai encore la tête un ptni faible.

Je suis fort aise que vous approuviez Bouvard , c'est un homme d'esprit , j'en suis fort contente. Je compte bien suivre votre conseil et conserver Poissonnier. Je sens avec la plus vive reconnaissance votre pievoyr.nce sur le besoin que j'en pourrais avoir. Ce sont ces sortes d'attentions qui prouvent le plus l'amitié. Toutes les belles paroles et les grandes démonstrations ne sont rien. Ah! ma giand'manian, vous, l'abbé et mon ami , voil'i sur qui je compte et que j'aimerai jusqu'à mon dernier soupir ; mais avoir encore trois mois à passer sans vous voir, voilà ce qui m'afllige.

Je compte sortir cet après- dîner et essayer mes forces par un petit tour de promenade que je ferai avec mon ami. ^ous parlerons de vous, et de quoi encore? De vous et toujours de vous.

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