LETTRE DCLXIX
D i; LA UU cil ESSE DE CIIOISEIL A MADAME D V DEFFAND
A Chanteloup , ce 13 novembre l~ô.
Je voulais vous écrire par M. de Rrienne, ma chère petitefdle; M. de Stainville ne l'a pas voulu. 11 veut vous porter ma lettre. Il faut le satisfaire. J'aime beaucoup M. de Drienne pour lui; je l'aimais aussi beaucoup pour moi, parce qu'il avait de vos nouvelles tous les jours. Je le regrette pour sa personne et pour la commodité dont il m'était à cet égard. A présent que
je l'ai perdu, il faut que vous songiez à le remplacer en nous écrivant souvent. L'abbé doit vous écrire aussi ce soir: ainsi je ferais mieux de me taire, car mes lettres ont peu de physionomie auprès des siennes. Mais je veux vous donner de ses nouvelles qu'il ne vous donnera peut-être pas. Il a encore été assez souffrant ces jours derniers; je le trouve mieux aujourd'hui, et il en convient lui-même. Madame de Grammont part en assez bon état. Elle sera charmée de se retrouver à Paris et auprès de vous, car depuis que nous avons perdu la grâce de l'exil, elle trouve que hors Paris il n'y a point de salut, et depuis qu'elle vous connaît, elle ne peut plus se passer de vous. Elle en a beaucoup parlé pendant son séjour ici; elle en était fort occupée, et je puis vous répondre qu'elle vous aime beaucoup. Que ces nouveaux amours ne vous fassent cependant pas oublier, ma chère petite-fille, les anciennes tendresses de vos parents qui vous adorent.
LETTRE DCLXX
DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL
Ce luadi, 20 novembre 1775, à 6 heures du matin.
Vous aurez vu, chère grand'maman, par le petit billet que j'écrivis avant-hier à l'abbé, que mon projet était d'écrire plus longuement aujourd'hui. Vous jugez bien que les charmantes lettres que le vicomte de Noailles a apportées ne me laisseront pas manquer à ma parole. Je vous adore, chère grand'maman, et j'aime tendrement l'abbé; voilà comme je réponds et répondrai toute ma vie aux bontés et à l'amitié de l'une et de l'autre.
Le souper d'hier s'est passé à merveille. Le prince arriva le premier, et d'assez bonne heure; madame de Grammont le suivit de près. Nous étions douze, et il ne s'en mit que sept à m. 14
•ilO COUKRSl'ONDANCI-
table. Madame de Gramniont, la princesse, la comédienne ' et moi, trois prélats, de Toulouse, d'Aix et de Mirepoix; le prince se mit à côté de moi en qualité de Tirtea-Fuera -, charge qu'il exerce avec une autorité et une célérité singulières; quatre autres restèrent dans ma cliambre, à manger les petites cerises des corbeilles; la troupe italienne, autrement le Caraccioli, l'évêque de Rhodez, M. de Stainville et mon tuteur. Le souper fut à l'ordinaire, ni gai, ni triste ; personne ne mangea. Après le souper la comédienne déclama; mon tuteur fut son interlocuteur; elle dit une scène -du Tartufe, celle du Misanthrope, crArsinoë et de Cêlimcne', deux ou trois de la Surprise de l'Amour de Marivaux, qui me parurent bien plates et bien froides; celle de la femme et du mari dans le Préjugé à la mode^ et ce fut celle que je trouvai qu'elle joua le mieux. Ce ne sera pas mal de la recevoir pour actrice; elle n'annonce pas de grands talents, mais elle n'a point de défauts qui choquent. On disait avant-hier au soir que la nouvelle du pain et de la viande que je vous avais mandée était fausse; hier elle est devenue vraie, elle est alTichée partout. On nie mande de Londres que le bruit est que les Américains se je:tent dans nos bras, et que nous les y recevons; j'espère que non, j'en serais au désespoir. Mais il y a une grande désertion du parti royaliste; bien des gens croient l'Amérique perdue sans ressource. Cela ne vous fait rien, ni à moi non plus, si cela n'empêche pas mes amis de venir me voir. La vie est trop courte, et la mienne trop avancée pour étendre mes intérêts au dehà de mon atmosphère, c'est-à-dire de moi et de mes amis intimes. Vous savez quelle place vous y tenez, chère grand' maman. Mais revenons
i. Mademoiselle Suin, une des actrices les plus agréables de la Coim'die- Française.
"l. Madame du Di-iïand fait ici allu^ion à ce personnage du roman de Don Quirliolte, le docteur Pedro Kccio de Aguero de Tirtea-Fuera, qui , dans l'Ile de Barataria, avait pour fonction d'indiquer au gouverneur les aliments que celui-ci pouvait se permettre sans inconvénient pour sa santé, et qui, par <>\cis de scrupules, B'cn laissait approcher aucun des livres du pau\re Sandio.
au souper cVhier. La compagnie défila un à un; madame de (irammont partit la dernière, et elle resta seule environ trois quarts d'heure; elle m'apprit une nouvelle charmante, votre arrivée le huit ou le dix. Cela est- il vrai? Je me jette à vos genoux, ne vous y opposez pas, chère grand'manian. Cher grand-papa, suivez cette résolution, soyez inébranlable. Joignezvous à moi, mon grand abbé; enfin, faites-vous une joie, tons tant que vous êtes, de rendre la petite-fille heureuse, elle adoucira l'humeur de son Tonton; il léchera au lieu de mordre. Mon Dieu! que j'aurai de plaisir de vous revoir! Je vais tâcher de dormir dans cette douce idée; elle est cependant bien propre à m'éveiller.
J'allais oublier de dire à l'abbé que madame de Grammont m'a répété vingt fois qu'elle l'aimait à la folie; je lui en ai marqué une joie et une reconnaissance comme si c'était moi qu'elle m'assurait aimer.
LETTRE DCLXXI
DE MA D A. ME DU DEFFAND A AI. CRAUFUKT
Ce 20 mars 1776.
Ah! je ne m'y attendais pas, c'est une manière d'apparition, il ne faut pas s'y fier; en voilà peut-être pour six mois; vous n'avez qu'un moyen de me faire croire en vous, c'est de venir nous rendre visite après votre parlement, c'est-à-dire dans le mois de juin ou de juillet; il faut que vous vous rendiez palpable, faute de quoi je vous regarderai comme une ombre légère, et très-légère.
M. Walpole m'a écrit que vous lui aviez demandé de mes nouvelles la veille d'une lettre où je lui demandais des v(Mres; il ajoutait qu'il vous avait trouvé très-bon visage, et que vous étiez convenu que vous vous portiez mieux. Venez ici, mo:i petit Graufurt, madame de Roncherolles , madame de Cambis
et moi, nous aurons bien soin de vous. iMadame de Cambis avait reçu vos boucles; elle ne m'en avait rien dit; elle vous écrira pour vous en remercier. Je me propose de voir fort souvent madame de Roncherolles; le séjour des Choiseul ici m'en avait un peu distrait; leur départ, qui sera le mardi de Pâques, me laissera fort libre; je serai fort aise si elle consent à me voir souvent; elle est très-aimable et très-intéressante; elle vous aime, et j'ai le plaisir de parler beaucoup de vous avec elle, ce qui est un grand attrait.
Je n'espère plus revoir M. Walpole; sa goutte et mon âge détruisent tout espoir pour l'avenir. Je suis indignée des folies de M. Selwyn; je ne puis m'empêcher de le plaindre, tout extravagant et condamnable qu'il est; son exemple est une bonne leçon, il n'y a rien à y ajouter; c'est l'ennui qui l'a jeté dans cet abîme ; c'est toujours la cause de toutes les fautes et de tous les malheurs.
Vous allez voir incessamment milordStormont; je le trouve inliniment aimable. Le connaissez-vous? Vous plaît-il? Je suis fâchée qu'il ait échoué auprès de sa milady; je crois qu'il n'y pense plus. Quel homme est-ce que son M. Fowley? Je jugerais volontiers qu'elle est un peu follette de l'avoir préféré à notre ambassadeur.
Madame de Gambis s'est fort adonnée à madame de La Vallière; elle y soupe trois ou quatre fois la semaine; elle a fait de nouvelles connaissances chez moi, madame de La Reynière, qui a une très-bonne maison, et M. et madame Necker. Vous allez avoir ceux-ci incessamment: ils partiront pour Londres la semaine de Pâques; leur séjour sera de cinq ou six semaines. Ils me manqueront beaucoup; leur société me convient infiniment; M. Necker a véritablement beaucoup d'esprit, beaucoup de caractère; vous le verrez peu, peut-être point du tout, à moins que vous ne le cherchiez; leur projet est de ne voir personne. Ne vivez -vous pas toujours avec les Spencer et les Ossory? Vous m'avez fait faire avant votre départ une connais-
sance dont je ne fais pas grand usage, les Grenville ; la femme est un claquet de paroles, elle parle toujours sur le même ton, et sans jamais rien dire. Nous avons une milady Danemore qui sait mal notre langue, et qui en conséquence est fort silencieuse. Ce sont les Allemands et les Russes qui sont ici en plus grand nombre; ce sont de bonnes gens, fort doux et fort polis, mais peu piquants. J'ai bien besoin de vous, mon petit Craufurt, pour me dégourdir ; nous disputerions, je me mettrais en colère; enfin, vous me feriez sentir que je suis encore vivante, et c'est ce doht souvent je doute.
On fait ici une nouvelle traduction de Shakespeare ; je la-crois très-bonne ; ce qui est certain, c'est qu'elle me fait grand plaisir.
Adieu. Quand vous voudrez de mes nouvelles , vous m'en demanderez, autrement soyez sûr que vous n'en aurez point.
Je me porte bien ; mais, comme dit un de nos opéras :
C'est une cliarge bien pesante Qu'un fardeau de quatre-vingts ans.
Ce mercredi , '27.
Le vicomte de Noailles, qui passe pour le plus élégant de nos jeunes seigneurs, part aujourd'hui pour Londres; il m'a demandé mes commissions; j'ai balancé à le charger de celte lettre; je crois plus sûr de la mettre dans le paquet pour M. Walpole ; je compte par là lui donner occasion de vous voir, et à l'un et à l'autre celle de parler de moi ensemble.
LETTRE DCLXXII
DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL
Ce vendredi, iC, avril IIIH '.
Vous me dites de si bonne grâce, chère grand'maman, que
1, Le duc et la duchesse de Clioiseul, après avoir passé quelque temps à Paris,
le grand-papa m'aime, que je veux n'en plus douter, et que je bannis pour toujours toute défiance et tout reproche.
L'abbé m'a grondée de vous avoir mandé qu'il souffrait toujours de ses nerfs. Il a présentement quitté le souper pour le dîner, ce qui me fâche. J'espère que l'évêque d'Arras est quitte . de sa fièvre ; le quinquina aura produit ce bf)n effet, et le plaisir d'être auprès de vous rendra bientôt sa guérison parfaite. Je n'en doute point. Je sais trop par moi-même combien le contentement de l'âme contribue à la santé.
Vous avez su la maladie de madame de Luxembourg; je la vis hier, elle est infiniment mieux: mais elle n'est pas encore en état de sortir. J'aurai ce soir mesdames de Giamniont, de Beauvau, de Lauzun et de Poix; MM. de Stainville, Barthélémy, de Cotte, etc. M. Necker est en Angleterre; il doit en revenir à la fin du mois prochain. Mylord Stromond épouse ces jours-ci une fiile de mylord Chathcart*, qui n'a que seize à dix-sept ans. Je vous envoie une lettre de Voltaire au roi de Prusse, dont il a eu grand soin de faire répandre des copies.
La nouvelle d'hier était que M. de Richelieu allait épouser mademoiselle d'Arenberg. Voilà tout ce que je sais, chère grand'maman; ce que vous savez à n'en pouvoir douter, c'est que je vous aime passionnément.
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l)F. MADAME DU DtFFAND A I. A DUCHESSE DE CIIOISEUL
Ce dimanche, ô mai 1~7*>.
Je ne vois partir personne pour Chanteloup sans lui porter grande envie. 11 n'y a que moi qui sois véritablement aflligée du séjour f[ue vous vous obslinez à y faire, parce (ju'il n'y a
f'n (■ talent n'parlis le 0 avril pour Chanteloup. On supprinii^ lun- lettre sans intén"-t ( e madame du DelTand à la duchesse.