‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. Craufurt (volume 2)Chapitre 78 sur 131 · LETTRE DCCXXVII · texte numérisé non relu

LETTRE DCCXXVII

DE M AD A. M K DL DEFFAND A LA DUCHESSE DE CIIOISEUL

Ce lundi , 22 septembre 1"".

"Vous vous portez bien, dites- vous, chère grand'maman ; ne trouvez point mauvais que je prie l'abbé de me le confirmer, et laissez-lui la liberté de me dire exactement ce qu'il en est. Si vous saviez tout ce que je pense de vous, vous seriez étonnée que je vous connusse aussi bien; mais je ne vous le dirai pas. Je voudrais que votre estomac fît aussi bien ses fonc-

tioijs que votre tète fait les siennes; je n'en dirai pas davantage.

Vous allez revoir incessamment le grand-papa; il sera avec vous mercredi au soir, et je répondrais qu'il se trouvera parfaitement heureux d'y être ; vous serez bien contente , mais vous ne le serez pas plus que lui , c'est de quoi je suis iniimement persuadée ; y a-t-il un plus grand et un plus véritable bonheur que d'être auprès de ce qu'on aime, et dont on sait qu'on est uniquement et parfaitement aimé? C'est le paradis, et c'est la définition que M. de Cambray en a faite dans une méditation qu'une de ses pénitentes me fit lire quand j'étais pensionnaire à la iMagdeleine; ce M. de Cambray n'était point votre beaufrère, l'imagination de celui-ci ne lui produisait pas de semblables idées. Si celui dont je parle vivait encore, je serais fort aise de le voir; mais pour notre petit curé, je n'en suis pas tentée. J'ai assez entendu de lieux communs depuis que je suis née pour chercher à en entendre davantage, mais soyez sûre, chère grand'maman, que je serais incapable d'avoir la moindre honte de tout ce que je pourrais penser sur de telles matières. Ce que je voudrais savoir, c'est ce que personne ne peut m' apprendre, ni vous, ni qui que ce soit sur terre; et de cette impossibilité à satisfaire ma curiosité, j'en conclus l'inutilité de la recherche, et je reste tranquille.

Je ne tourmenterai point M. Necker de votre reconnaissance, il me répéterait ce qu'il m'a dit , que c'e^t lui qui vous en doit beaucoup de lui avoir donné une petite occasion de vous être agréable; je lui ferai lire la lettre de M. Taboureau.

Le grand- papa vous rendra compte de l'opéra. Je fus avant-hier à la répétition , le récitatif est afi'rtux, mais tout ce qui est musique, c'est-à-dire les chœurs, les magies, etc., etc., me parut beau , et je ne doute pas qu'il ne réujrsisse. Les Piccinisles sont alarmés, mais ils auront leur revanche après Fontainebleau.

Vous jugez, comme à votre ordinaire, parfaitement bien les deux Éloges; il y en a un troisième de M. de Condorcet, dont je n'ai lu que trente pages, il en a plus de cent vingt. Il paraît un recueil sur toutes sortes de choses de M. Bachaumont; ce jque j'en ai iu me paraît devoir être les manuscrits que l'on faisait tous les jours chez madame Doublet; c'est une lecture qui me convient fort parce que j'aime les faits et les noms propres.

La petite sainte est à Petit-Bourg; je ne sais quand elle en reviendra. L'évêque de Noyon est mort.

Adieu, chère grand'maman.

LETTRE DCCXXVIII

DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CÏIOISEUL

Ce 4 octobre 1777.

Votre dernière lettre, chère grand'maman, respire le bonheur et le plaisir ; elle m'aurait appris ( si j'en avais été en doute) que vous étiez en pleine jouissance du grand-papa. Je suis intimement persuadée qu'il est aussi content et heureux que vous. On a beau dire, on a beau chercher, il n'y a que le contentement du cœur qui rend la vie supportable. Ceux qui n'ont nul sentiment ne connaissent ni les violentes peines, ni les vrais plaisirs. Voilà une belle occasion de faire de la métaphysique, mais vous vous moqueriez de moi et vous diriez comme l'épigramme sur l'abbé Ghauvelin : « Et cela parle! » Je suis en fait de génie ce qu'il était en fait de belle taille.

Madame de Grammont projette de partir lundi ou mardi ; elle se chargera de cette lettre, où, selon les circonstances, je ferai des augmentations jusqu'au jour de son départ. Je ne vous parlerai certainement pas de la chose publique, on sait mieux les nouvelles à Chanteloup qu'à Saint-Joseph. Je vous

dirai seulement ce qui se passe dans mon atmosphère qui embrasse toutes mes connaissances, soi-disant amis.

INous avons eu ici depuis quinze jours ( et je crois vous l'avoir mandé) le prince de Beauiïremont; il y est pour des affaires dont le récit vous ennuierait à entendre et moi ^l'écrire. Il m'est arrivé un ami anglais, M. Craufurt; je le garderai quatre ou cinq semaines. Enfin, pour dernière bonne aventure, le baron de Gleichen est arrivé liier au soir ; j'en ai reçu ce matin un petit billet qui m'annonce sa visite pour cet aprèsdîner. Je l'attends et je vous quitte, je vous reviendrai quand je l'aurai vu.

Ma journée d'hier ne commença qu'à six heures du soir. Je m'étais couchée la veille à cinq heures du matin. J'avais passé la nuit à jouer au pharaon. Voilà ce qui prouve le vide du cœur et de la tête, et on appelle cela vivre! Quelle perte de temps! Oh! que vous employez bien mieux le vôtre!

Vraisemblablement vous n'aurez que jeudi madame de Grammont. Je souperai demain avec elle chez mon prince; elle compte partir mercredi. Je m'en rapporte à vous pour lui dire de moi tout ce que vous imaginerez qui pourra me concilier sa bienveillance.

Si le grand -papa m'aimait, je serais trop heureuse; c'est beaucoup qu'il pense quelquefois à moi ; il y a trop de gens qui lui plaisent et à qui il veut j)laire pour exiger davantage.

Je vous quitte pour écrire à l'abbé.

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