‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. Craufurt (volume 2)Chapitre 8 sur 131 · LETTRE DXLI · texte numérisé non relu

LETTRE DXLI

DE MADAME OU DEFFAND A l'abbÉ BARTHELEMY

Ce 21 octobre 1"":!.

J'apprends dans l'instant que M. de la Baîue va vous trouver demain, cela me met au pied du muret me force à écrire, quoique je n'en aie nulle envie dans cet instant, parce qu'il me semble que je n'en ai pas la possibilité. Ce n'est pas faute de sentiment, mais de pensées et encore plus d'expressions. J'attendais la lettre de la grand'maman que Tourville doit m'apporter; il n'arrive point, et vous le garderez peut-être jusqu'à ce que mort s'en suive. Je renvoie à M. de l'Isle son Taureau blanc; je lui écrirai au premier jour.

M. de Monteynard eut une conversation d'une demi-heure limdi dernier avec madame du Barry, et le lendemain mardi matin il travailla avec le roi sans que la dame y fût présente, ce qui n'était pas encore arrivé et donne matière à bien des conjectures et spéculations. Vous aurez appris les régiments: je ne m'en souviens plus.

16 CORRESPOiNDA^•CE

Voici les gentilshommes de M. le comte d'Artois. Les trois dames ne sont pas encore nommées.

Je vous envoie le récit d'une aventure arrivée à la chasse, écrite par la vicomtesse de Choiseul, qui était dans la calèche de madame la dauphine. Vous n'aurez que cela de moi aujourd'hui, parce que j'ai des entrailles qui font que je n'ai point de tête.

Mes amours à la grand'maman, et dites un mot de moi k la petite sainte, au grand-papa et à madame de Grammont.

( Incluse dans la préci^dcnte.)

Madame la dauphine, madame la comtesse de Provence, madame de Beaumont et moi nous étions dans la même et unique calèche; le roi s'en est approché et a dit à madame la dauphine : « Madame, il vient d'arriver un malheur aiïreux ; le cerf a sauté dans le jardin d'un pauvre vigneron, qui a été effrayé; il a voulu fuir, le cerf l'a tué. C'est sa malheureuse femme qui vient par ses cris de m'apprendre ce malheur. J'ai envoyé sur-le-champ du monde pour le secourir, et j'ai envoyé au rendez-vous pour avoir le chirurgien. Il n'a que trente ans et trois enfants dont j'aurai soin; mais la pauvre femme, cela ne lui rendra pas son homme. »

On est venu dire au roi que l'homme n'était pas mort. La femme était presque évanouie à vingt pas de nous. Madame la dauphine dit tout de suite : « Il faut le dire à cette pauvre femme. » On est revenu lui dire qu'elle ne le voulait pas croire. Madame la dauphine me dit : « Je voudrais y aller, mais je n'ose pas, le roi étant là. » Le roi part, madame la dauphine et madame la comtesse de Provence volent au bas de la calèche, et à travers les vignes vont joindre celte malheureuse femme. M. le dauphin et M. le comte de Provence, au lieu de suivre le roi, les accompagnent. Madame la dauphine, tout en larmes, se jette presque au cou de cette malheureuse.

l'assure ([ue son mari n'est pas mort; elle ouvre les yeux et dit : « Et mes pauvres enfants? » Madame la dauphine la conjure d'être tranquille, l'assure qu'on en aura soin, lui donne sa bourse. M. le dauphin, pénétré de douleur, en fait autant, ainsi que M. le comte et madame la comtesse de Provence. On dit à madame la dauphine que la connaissance est revenue totalement au pauvre malheureux, et qu'il demande sa femme. Madame la dauphine la fait mettre dans sa voiture avec son fils, sa sœur et sa cousine. Un des valets de pied fut commis pour en avoir soin.

Le souffrant n'est occupé que de l'état de sa femme et de chercher à la tranquilliser sur le sien.

Le chirurgien assure que la blessure n'est pas mortelle.

Page 1