III
30t> CORRESPONDANCE
VOS lettres à venir. Vous trouvez les miennes, dites-vous, fort courtes; vous n'aimez pas que je vous parle de moi. Je vous ennuie quand je vous communique mes pensées, mes réflexions; vous avez raison, elles sont toujours fort tristes. Vous entretenir de tel et telle, quelle part y pouvez-vous prendre?... Malheureusement je ne ressemble en rien à madame de Sévigné; je ne suis point aiïectée des choses qui ne me font rien; tout l'intéressait, tout réchauflait son imagination. La mienne est à la glace. Je suis quelquefois animée, mais c'est pour un moment. Ce moment passé , tout ce qui m'avait animée est elîacé au point d'en perdre le souvenir.
Tout le monde va revenir de Fontainebleau ; les maréchales de Luxembourg et de Mirepoix sont à Sainte-Assise, et je ne sais point encore quand elles en reviendront. Je vis au jour le jour; si je pouvais me séparer de moi-même, je ferais une bien bonne aiïiiire. Je comprends aisément pourquoi l'on ne m'aime pas ; je me connais trop bien pour en ignorer la cause. Vous me direz : Que n'y remédiez -vous? Le puis- je? change- 1 -on de caractère? le naturel ne prévaut -il pas toujours, quelque eiïort qu'on fasse?... 11 n'y a peut-être que vous au monde qui soyez capable de démêler en moi quelques qualités qui puissent faire tolérer mes défauts. Cette sagacité produit en vous l'indulgence * , et c'est tout ce que je puis espérer de qui que ce soit au monde. Pourquoi, me direz-vous, ètes-vous donc si exigeante et avez-vous tant de vanité, de jalousie, etc., etc.? C'est que je vois que ceux qui ne valent pas mieux que moi sont mille fois plus heureux , et que l'injustice me révolte. Voilà comme on s'excuse, et vous y répliquerez facilement.
Je n'entends rien à vos Américains. Je me suis dite royaliste, je ne sais pas pourquoi ! Peut-être par politesse pour l'ambassadeur ; peut-être pour le plaisir de contredire ; mais je ne pérore pas sur cette matière, j'avoue que je n'y entends rien.
1. 11 n'en avait guère pour elle et la traitait souvent bien durement.
Ne vous occupez point du thé, j'en ai trouvé ici , de beaucoup moins bon que celui d'Angleterre, mais qui est passable.
J'ai lu le premier volume de M. Gibbon. Son style est trèsacadémique. Il me semble qu'il a été content de la traduction. Je lui dois une réponse, cela m'embarrasse assez.
J'ai reçu une très-longue lettre de M. Schouwaloff; il m'a fait le récit de son voyage, de sa visite au roi de Prusse , dont il dit des merveilles, de son arrivée à Pétersbourg, de l'étonnement où il a été de ne rien reconnaître ; des dehors et des dedans de la ville, de la réception que lui a faite l'impératrice, de celle du grand-duc et de sa femme. Elles ont surpassé son attente. Il est charmé de leurs personnes, enchanté et étonné de l'excès de magnificence et de bon goût de leur palais. Si vous voulez , je vous enverrai sa lettre ; mais ce qui me fâche, c'est qu'il faut y répondre; excepté à vous, c'est une fatigue pour moi que d'écrire.
Je suis fort inquiète de la santé de M. de Beauvau ; il se plaint d'une barre dans l'estomac et de maux de reins. Il paraît que depuis trois ans il a une humeur vague qui produit différentes incommodités. Il est la personne de qui je reçois le plus de marques d'amitié. M. Gibbon vous dira que je le vois tous les jours ; il vous aura dit aussi que j'avais auprès de moi un neveu : il me quitte ces jours-ci ; je le regrette parce qu'il a des attentions, et peut-être un peu d'amitié pour moi. Il me promet de revenir quand j'aurai besoin de lui ; je m'arrange pour lui faciliter l'exécution de cette promesse. Croyez que je fais de mon mieux pour pouvoir supporter la vie.
Je ne sais pas l'adresse de M. Gibbon. Je vous prie de lui faire tenir cette lettre.
LETTRE DCCWM V
DE MADAME DU DEFFAND A M. CIIAUFURT
Ce samedi, 15 novembre IITI.
J'attendais que vous eussiez vu M. Walpole pour vous écrire; je tlois juger par la lettre que j'ai reçue de lui que vous ne vous êtes pas extrêmement loué de moi.
Est-ce ma faute si vous n'avez pas trouvé à me voir le plaisir que vous vous en promettiez, et si j'ai du être responsable de l'ennui que vous avez eu? Une connaissance de douze ans, qui a été entrecoupée par beaucoup d'absences, peut bien nuire aux sentiments, il n'est pas surprenant que vous ne vous soyez pas trouvé ceux que vous croyez encore avoir. De plus , tous vos autres amis étaient absents, votre santé était mauvaise; voilà des raisons bien suffisantes pour ne vous être pas plu ici. Vous êtes injuste en croyant que j'en suis la cause, j'ai contribué en tout ce qui était en mon pouvoir à votre amusement sans exiger de vous aucune assiduité. Vous avez eu tort de prendre pour des reproches de ce que je ne voulus pas convenir de vous avoir vu toutes les après-diners; je persiste à croire que vous n'y êtes venu que trois fois; il est vrai que j'ai soupe presque tous les jours avec vous. Enfin , si vous aviez voulu être content de moi , j'aurais été parfaitement contente de vous. On me fait craindre de ne vous plus voir; j'en serais très-fàchée , ce sera un malheur à. ajouter à tous ceux que j'éprouve, mais quand on a celui d'une extrême vieillesse, on doit s'attendre à tout perdre successivement dans les choses internes et externes de la vie. Je suis actuellement en inquiétude pour les premières; ce n'était pas assez d'être aveugle, j'ai de plus aujourd'hui la crainte de devenir sourde. J'ai vu l'abbé de Saint- Julien; vous pensez bien qu'il me dit tout ce
qu'il imagine pour me rassurer, mais la foi et l'espérance ne sqnt pas mes principales vertus.
Mandez-moi , mon cher petit Craufurt , comment vous vous portez; M. Walpole ne vous a pas trouvé bon visage; vous n'aurez jamais le bon procédé de me donner de vos nouvelles et vous direz pour raison : Nous autres Anglais, nous n'écrivons point; comme si le genre d'amitié dépendait du genre du climat; les usages en dépendent, mais le sentiment ne se soumet point aux usages.
Avez-vous vu milady Lucan? Lui avez-vous remis ma petite bagatelle? Youlez-vous bien dire mille choses pour moi à milord et milady Spencer? J'ai vu hier le chevalier Blaker, il a amené sa femme.
Ce dimanche, 16.
Dans l'instant que j'écrivais ceci , on me les a encore annoncés. Ma lettre a été interrompue et les visites se sont tellement succédé que je n'ai pu la reprendre de la journée.
Je laisse là les Blaker, je ne puis rien en dire. La femme est une nouvelle connaissance, et quoique j'aie assez vu le mari pendant l'ambassade de milord Harceurt, il m'en est resté peu de souvenir. Il vaut mieux vous parler de vos amis.
Madame de Cambis regrette véritablement de ne vous être pas venue voir; elle dit que, si vous lui aviez écrit pour l'en prier, elle y serait venue.
Madame de Boncherolles est à Sainte- i^ssise et n'en reviendra pas si tôt, c'est M. Francis qui me l'a dit. Il est fort content de vous, vous lui avez écrit deux fois depuis votre départ: l'une de Calais, l'autre de Londres.
Jon connais de plus misérables.
Ceci est une citation d'un ancien sonnet que j'ai loit de faire, puisque vous ne le connaissez pas.
Allons, mon cher petit Graufurt, repersuadez- vous que vous m'aimez encore et ne prenez aucune résolution ; ne dites point que vous ne reviendrez plus. Votre premier voyage sera plus heureux, vous me trouverez aussi tendre que jamais, et beaucoup plus indulgente; résolvez-vous à la palinodie avec M. Walpole en lui disant autant de bien de moi que vous lui en avez dit de mal, mais surtout donnez-moi de vos nouvelles.
LETTRE DCCXXXV
DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL
Paris, ce 22 novembre 1"7.
L'abbé a dû vous dire, chère grand'maman, que je voulais voir M. Necker avant que de répondre à vos deux dernières lettres. Je le vis hier, et voilà ce qu'il m'a dit : qu'il y avait longtemps qu'il avait signé l'ordonnance des quatre cents francs qui restaient dus de la gratification, il ne comprend pas comment elle n'est pas payée, il donnera un nouvel ordre. Et il m'a renouvelé la promesse des deux cents francs d'augmentation à la pension. On ne peut marquer un plus sincère désir de faire tout ce qui pourra vous plaire et vous être agréable. Et moi, chère grand'maman, il ne serait pas en mon pouvoir d'exagérer le désir que j'ai de vous revoir: le temps s'en approche, je puis heureusement compter par des semaines et des jours; il n'est plus, grâce au Ciel, question de mois.
Nous avons un éloge de madame GeolTrin, par M. Thomas. iNous en attendons un autre de l'abbé Morellet. Si celui-là égale l'autre , on aura de beaux ouvrages ; il faut convenir que l'éloquence de notre siècle est bien piquante.
LETTRE DCCXXXVI
1)E AtAD.VME DU DtFFAND A LA DUCHESSE DE CIIOISEUL
Ce mercredi , o décembre l""".
Vous avez dû recevoir, chère grand'maman , le petit billet de M. Necker au même moment où je recevais le grand chevalier. Voilà nos désirs satisfaits. Il m'en reste cependant bien d'autres , je vous les laisse à deviner. Si votre meilleur état se soutient, et si, en baisant vos jolies petites menottes, je les trouve potelées , c'est alors que réellement mes désirs seront satisfaits. Il y a près de trois semaines que je n'ai vu M. Necker; je le verrai demain , je lui ferai grand plaisir en lui apprenant que vous êtes contente de lui. Je ne suis sortie que deux fois depuis trois semaines : l'une pour aller chez la petite sainte, l'autre chez les Caraman. J'ai trouvé qu'il était fort doux de rester chez soi ; la paresse n'évertue pas l'esprit, mais ce n'est pas un malheur que d'être bête.
J'ai commencé à lire aujourd'hui le portrait de madame Geolfrin, par l'abbé Morellet; l'intitulé est Portrait-, ce que j'en ai lu me paraît moins fastidieux que Y Eloge de Thomas; mais tout cela est bien du bruit pour une omelette au lard. C'est de mademoiselle la chevalière d'Eon dont je voudrais qu'on écrivît l'histoire, et non des éloges et des portraits de caillettes quelconques.
Dites, chère grand'maman, serez-vous ici le 20 de ce mois? c'est le terme que je puis donner à mon impatience ; ne la poussez point à bout et venez trouver votre petite-fille qui, sans exagération, ne peut plus supporter l'ennui de ne vous point voir.
Je vous prie de dire à l'abbé que je réserve à lui dire tout ce que je pense quand je le reverrai ; je lui tiendrai lieu de la pie qu'il a perdue; mais pour écrire, cela ne m'est pas pos-
342 CORRESPONDANCI-
sible; je peux dire comme mademoiselle Le Maure : Je suis bêle ('0?)î77îe un cheval ynort.
LETTRE DCCXXXVII
DE MADAME DU D E F F A N D A LA DUC II ESSE DE Cil 01 SEUL
Ce mercredi , ii avril 1"78.
Il ne m'est pas possible, chère grand'maman, de ne pas charger ceux qui s'en vont vous trouver d'un petit billet. Si je le remplis de mes sentiments, de mes pensées, rien au monde ne sera plus triste; votre départ a mis le comble à ma tristesse habituelle. Mais je m'interdis tout épanchement sur cet article, je ne veux m'occuper et vous parler que du bonheur dont vous jouissez et que vous méritez à si juste titre. Tous vos moments sont agréables, toutes vos pensées sont douces; il n'entre dans aucune ni repentir ni reproche; !a fortune a pris soin de votre bonheur, mais votre raison n'en a pas moins tout l'honneur. Le grand-papa était fait pour vous , il vous fallait pour remplir votre cœur un être (souffrez ce terme) susceptible de toutes les passions, que vous fussiez toujours son principal objet, et que vous eussiez la gloire et le plaisir d'en devenir l'unique. Quelle différence de cet état à celui d'être isolé, et de se dire qu'on n'est pas en droit de s'en plaindre, et qu'en réfléchissant sur soi-même, on n'a point à se plaindre des objets dont on est environné, mais de soi-même ou plutôt de la nature qui nous a refusé tout ce qu'elle vous a prodigué!
Voilà des réflexions qui ne paraîtront pas piquantes au grand-papa, épargnez -lui la lecture de cette lettre, et que je puisse prendre la licence de vous écrire toujours tout ce qui me passera par la tète. 11 n'y a pas depuis votre départ la plus petite nouvelle. Je vis hier M. de Castellane et M. du Bucq. Je compte voir aujourd'hui le chevalier de Ceautcvilio. On dit qu'il part demain pour Chanteloup; s'il vient, je lui remettrai
cette lettre; s'il ne vient pas, je l'enverrai à M. du Bucq. Je voudrais qu'on fît un Bucquaniana ^ il y faudrait ajouter des notes, il en exigerait plus que les Maximes de La Rochefoucauld.
Voici une épigraphe (je nesais si c'est le mot), pour mettre au bas du portrait de M. Franklin ; je ne doute pas que vous n'entendiez le latin :
Eripuit caio fiilmcn , sceptriimque iyrannis.
Vous savez qu'il a perfectionné l'électricité.
LETTRE DCCXXXVIII
DE MADAME DU DEFFAND A LA Dl-CHESSE DE CH 01 SEUL
Ce samedi, 2 mai 1"78.
Vous croyez bien , chère grand'maman , que je ne laisserai pas partir madame la duchesse de Grammont sans lui remettre une lettre, puisqu'elle a la bonté de vouloir bien s'en charger. Elle me rendit hier au soir une petite visite, c'était la première depuis votre départ, et quoique son départ à elle soit demain, j'aurai cependant encore l'honneur de lavoir; elle est si aimable que, quand on est auprès d'elle, on l'aime tant qu'on oublie tous ses torts. J'espère que vous, le grand-papa et elle parlerez quelquefois de moi. J'écrirai, mais rarement; des lettres uniquement remplies de sentiments vous ennuieraient. Je profiterai de tout ce qui viendra à ma connaissance : nouvelles, événements de toute sorte. Il est vrai que j'ai lé malheur de ne rien retenir, mais l'intention que j'aurai de vous tout redire me donnera de la mémoire. Je crois que l'indifférence est ce qui y nuit le plus.
Je suis contente de l'abbé, je le vois assez souvent; je lui en sais d'autant plus de gré que ce qui l'amène et qui me le fait désirer, c'est le plaisir de parler de vous. C'est un de vos bonheurs d'avoir un tel ami. J'atirape quelques éclaboussures
de sentiments; il aime à voir ceux qui vous aiment, rien n'est plus naturel.
Je regrette le marquis S il ne m'avait jamais tant plu que dans son dernier voyage; sa misanthropie ne me déplaît nullement ; je voudrais qu'il miligeât un peu son cynisme ; mais qui est-ce qui est parfait ? Ah ! je le sais bien ! mais je me garderai bien de vous le dire.
Voltaire, qui n'est pas le plus parfait des hommes, mais qui est le plus extraordinaire, était assez malade ces jours-ci. Son départ est toujours incertain, on est en doute entre Feiney et l'autre monde.
Je suis obligée de finir, il m'arrive compagnie.
Adieu, chère grand'maman.
Voici des vers que d'Alembert a faits pour Franklin :
Sa vertu, son courage et sa simplicité De Sparte ont retracé le caractÎM-e antique; El cher à la raison, cher à l'humanité, Il éclaira l'Europe et sauva l'Amérique.
Tu vois le sa^e couraireux Dont l'heureux et mâle génie Arracha le tonnerre aux dieux, Et le sceptre à la tyrannie,
LETTRE DCCXXXIX
DE MADAME Dl DEFK ND A LA DUCHESSE DE CIIOISECL
l."> mai l~;9.
Je vous avoue mes torts, chère grand'maman, je fais mille efforts pour retenir l'abbé jusqu'à mardi, et je prévois qu'ils seront inutiles; il partira peut-être demain. Je le querelle, je le llatte, je m'y prends de toutes façons, tout cela est inutile.
i.. De Castcllanc.
«Votre grand'maman m'attend. — Olil elle ne vous saura pas mauvais gré que vous cédiez à mes instances et que vous restiez pour souper encore une fois chez la petite sainte. — Vraiment , je ne prétends pas que votre grand'maman ne puisse se passer de moi. — Elle ne le peut ni ne le veut; mais elle a de la condescendance pour sa petite -fille, et sur six ou sept mois que vous allez passer avec elle , elle aurait la complaisance de concéder trois jours! » Paroles inutiles, il partira et ce sera lundi, à ce que je présume, qu'il vous remettra lui-même cette lettre.
Vous croyez bien que je ne la remplirai pas de nouvelles ; il vous dira celles d'aujourd'hui et celles qui surviendront d'ici à son départ. Mais vous, vous ne m'en dites point de Chanteloup. J'ignore quelle compagnie vous y avez, la vie que vous menez ; et de quoi je me plains le plus, c'est que vous ne me dites pas un mot de votre santé. J'en conclurais de toute autre qu'elle est bonne ; mais vous êtes si réservée sur cet article , vous êtes si peu occupée de vous et vous craignez tant de donner de l'inquiétude, que votre silence ne rassure point, il fait l'effet contraire.
La pauvre madame de Ségur a enfin succombé. On n'est pas trop au fait des causes de sa mort. On dit les entrailles desséchées, de la gangrène dans certaines parties; mais tout cela est vague et j'en conclurai qu'on n'a point connu son mal. Je sais peu de détails de son testament : elle laisse son bien selon la coutume ; celle de Saint-Domingue est la même que celle de Paris. Elle donne à madame de Beauvau ses boucles d'oreilles; à madame de Luxembourg un couvert d'or qu'elle n'a point et qu'elle ordonne qu'on fasse faire. La maréchale n'en veut point, et veut'à la place une tasse de porcelaine dont elle ait fait usage.
M. le duc de Chartres est parti la nuit de mercredi à jeudi avec deux de ses ofliciers ; on a refusé au chevalier de Boulllers et à M. de Gand la permission de s'embarquer avec lui.
Le maréchal de Broglie n'est attendu que mardi. Je viens de recevoir dans le moment des nouvelles de son frère le comte, datées de Brest et du 12. Je ne sais s'il savait alors la nomination de son frère. Il ne m'en parle pas et il me dit qu'il sera à Paris le 20.
On veut toujours croire la guerre incertaine.
Ce samedi, 16.
Ici ma lettre a été interrompue , et je la reprends aujourd'hui à mon réveil. C'était hier mon vendredi, il fut très-peu nombreux et je n'appris rien , si ce n'est que la maréchale accepte le couvert d'or. Elle ne pouvait refuser, dit-elle, sans choquer le mari. J'eus le Choiseul-GoulTier, que nous sommes convenus d'appeler le Grec \ M. de Beauvau soupa hier chez moi, son épouse chez madame de Poix; mais elle vint chez moi à une heure et demie, elle y est restée jusqu'à trois. Elle restera à Paris jusqu'à mercredi ou jeudi, son mariage se fera mardi. Le prince, qui retourne aujourd'hui à Versailles, en reviendra lundi et n'y retournera qu'avec elle. Il y a des gens qui aiment à trouver beaucoup de noms propres dans les lettres. Je souhaite que vous ayez le même goût pour les jours de la semaine : celle-ci m'en paraît pleine.
C'est demain que l'abbé partira; mais je ne veux pas que vous ne sachiez rien que par lui ; ainsi je me hâte de vous apprendre la mort de milord Cliatam. Il a manqué, en la retardant, d'en faire un événement; elle ne changera rien à la situation présente. Voilà cette feuille bien avancée , il ne me reste de place que pour vous embrasser ainsi que le grandpapa, et dire à madame de Grammont qu'elle est bien ingrate si elle ne m'aime pas un peu, car je l'aime à la folie.
I. Ambassadeur à Coiistantinoplc ; il publia à grands frais un Voyage pittoresque en Grèce.
LETTRE DCCXL
DE MADAME DU D E F F A N D A LA DUCHESSE DE C H 0 I S E U L
Ce mardi , 2 juin n"8.
Si vous daignez penser à moi, si vous me faites la grâce de vous en souvenir, vous devez croire que je suis morte ou que j'ai perdu l'esprit. Le premier n'est pas vrai; mais du second il ne s'en faut guère. Des surcroîts de malheur m'ont accablée et m'ont ôté toute faculté, surtout celle d'écrire.
Représentez-vous, chère grand'maman, qu'à une extrême vieillesse et à l'aveuglement il se joint la surdité. Quel personnage peut-on faire dans le monde? Ajoutez à cet état l'absence des personnes que l'on aime, et enfin, pour comble, la mort d'un de mes anciens domestiques qui m'était extrêmement attaché, et la maladie de ma première femme de chambre, que j'ai bien peur de perdre aussi. C'est trop de malheurs à la fois ; je n'ai pas le courage de les soutenir. Dans cette situation la mort de Voltaire m'a fait, je l'avoue, peu d'impression, et je suis hors d'état d'en raconter aucune circonstance.
Je n'avais de bonheur que le bonheur domestique ; je suis à la veille de le perdre. Je vous demande pardon de l'effroyable tristesse de cette lettre. J'abuse de vos bontés, ma confiance est trop excessive, pardonnez-la-moi, et consolez-moi en m'écrivant ou en me faisant écrire par l'abbé que vous n'abandonnerez jamais votre petite-fille.
A 9 heures.
Ce que vous venez de lire est de l'écriture de mon invalide ; voici de celle deWiart; dans peu de jours je lui en dicterai une plus longue et une po ir l'abbé; mais il faut que je sois plus tranquille.
LETTRP: DCCXLl
DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE C HO I SEUL
Ce dimanche, 7 juin 1778.
Vous êtes la bonté même , chère grand' maman. Quand on est aimé et protégé par vous , on ne doit plus rien désirer. Votre dernière lettre m'a rendue heureuse ; il ne me reste plus de chagrin. J'ai seulement du regret de vous avoir attristée par mes doléances. Tout va mieux pour le moment dans mon domestique. C'était Conti dont j'étais fort en peine; elle avait une colique si violente qu'on craignait l'inflammation. Elle est guérie. Madame Wiart fait le remède de Vèze. Jusqu'à présent il ne produit pas grand effet; mais il y a tant de personnes qui s'en sont bien trouvées, que j'espère qu'elle sera du nombre. J'ai réparé la perte de mon cuisinier en en prenant un qui est meilleur; enfin, mon petit ménage ne va pas mal. J'ai fait la découverte que nos nouveaux bâtiments sont occupés par des personnes assez sociables et avec qui je peux faire quelquefois un petit loto. C'est un jeu qui me plaît assez. Je sais par cœur les chiffres de plusieurs tableaux ; ce sont ceux que je choisis, et ma mémoire supplée à ma vue. Il est vrai que je deviens sourde, mais pas au point de ne pas entendre ceux qui parlent posément et distinctement, sans qu'il soit besoin d'élever la voix. Enfin , je me dis qu'on ne saurait vieillir impunément, et que, loin de se plaindre de son sort , on ne peut trop s'en applaudir quand on est protégé et aimé par vous.
J'attendais avec impatience des nouvelles d'Angleterre. J'ai reçu aujourd'hui une lettre de M. Walpole; il ne me mande rien qui ne soit dans les gazettes. Il me dit seulement que, tant que la guerre ne sera pas déclarée, il espérera. On pense ici de même. On prétend que l'Espagne fait son accord avec l'Angleterre ; que celle-ci reconnaîtra l'indépendance de l'Amérique
et que tout se pacifiera. On ne savait point encore hier quand le maréchal de Broglie devait partir. On dit même tout bas qu'il se pourrait bien qu'il ne partît pas. Dieu le veuille !
Enfin , Voltaire a été enterré dans une terre aussi sainte qu'on pouvait le désirer, dans un couvent de Bernardins, dont l'abbé Mignot, neveu de Voltaire, est prieur ou abbé. Madame Denis est sa légataire universelle ^ Il laisse cent mille francs à l'abbé Mignot et autant à M. d'Hornoy, son petit-neveu, conseiller au Parlement.
Je ne soupai point jeudi, comme je vous l'avais mandé, avec madame de Grammont , chez mesdames de Boufflers. Je fus fort incommodée ce jour-là, et je me couchai sans souper. Vous savez que madame de Grammont reviendra à Paris; peutêtre passera-t-elle la soirée chez moi vendredi, mais je ne le crois pas.
La fête de vendredi , à Marly, a été trouvée très-jolie. C'était la troupe de >iicolet. Je suis persuadée que nos meilleurs théâtres aujourd'hui sont Nicolet et Audinot ; les autres ne sont que des rapetasseries et des bigarrures du plus méchant goût. Le bon goût est perdu, et généralement sur tout. Qui est-ce qui succédera à Voltaire? Lemière, Chabanon ou Champfort? L'abbé de Radonvillers, qui est chancelier, devait faire le discours de réception ; il ne le fera pas. On dit que ce sera d'Âlembert. On dit qu'il faudrait laisser un fauteuil vacant
1. La fortune considérable dont hérita madame Denis lui fit trouver un second mari, M. du Vivier, commissaire des guerres. Elle avait alors soixante-dix ans. Grimm raconte que, fier d'une aussi terrible conquête, M. du Vivier afl"ectait de donner le matin des audiences dans le lit nuptial. D'Alembert s'enquérant de la vérité du fait à un domestique qui venait de porter une lettre à la nouvelle mariée, et lui demandant s'il avait trouvé le mari avec la dame, il répondit naïvement : « Pour le mari, si ça l'était, je ne puis l'assurer; mais c'était toujours un quelqu'un. » La statue de V'oltaire qu'on voit aujourd'hui encore sous le péristyle du Théitre-Franrais, avait d'abord été destinée à l'Académie; mais madame Denis, choquée des plaisanteries que se permirent quelques-uns de MM. les quarante, et surtout d'Alembert, lors de son second mariage, en fit don à la Comédie-FraQ çaise..
à l'Académie et que ce serait l'éloge convenable, personne ne pouvant le remplacer. L'Académie, en corps, a été complimenter madame Denis. VoiLà tout ce que je sais. J'écrirai incessamment à l'abbé.
LETRE DCCXLII