‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. Craufurt (volume 2)Chapitre 81 sur 131 · DE M A D A M C DU D E F F A N D A LA DUCHESSE DE C U 0 I S E U L · texte numérisé non relu

DE M A D A M C DU D E F F A N D A LA DUCHESSE DE C U 0 I S E U L

Paris, ce 1" juillet 1778.

Vous ne vous doutez pas, chère grand'maman, de l'agrément et je pourrais dire de la beauté de vos lettres; elles seraient trouvées charmantes dans un recueil; jugez de l'effet qu'elles font à celle à qui elles sont adressées : elles me tournent la tète. Je pourrais être embarrassée si je prétendais atteindre à votre style, mais j'en connais l'impossibilité; vous vous contenterez de la vérité de mes sentiments, vous me ferez grâce sur l'expression. •

Je passai lundi la soirée avec le président chez la petite sainte; je lui fis cent questions, il satisfit à toutes. Il était content de votre santé; celle du grand-papa est brillante, et le pauvre abbé a toujours ses nerfs qui le tourmentent; on ne le croirait pas en lisant ses lettres; ils ont, dans l'instant qu'il écrit, tous leurs ressorts; c'est comme remède que je lui conseille de m'écrire tous les jours, ils me feront un double bien. Moi, je n'ai pas de nerfs, à ce que je crois, elles m'en feront venir qui me tireront de ma léthargie.

La petite sainte était dans son lit, elle avait été saignée et elle avait un peu de fièvre. Hier elle se portait mieux. Je n'ai point encore aujourd'hui de ses nouvelles. Sa belle-fille cadette est dans son neuf depuis dix ou douze jours.

La semaine prochaine nous enlèvera bien du monde , tout ce que je connais d'officiers généraux. Quelles seront leurs opérations? Hcaucoup de gens ici ne croient point à la guerre,

et il y en a plusieurs en Angleteire qui pensent de même. Pour ce qui regarde l'Allemagne, je ne m'avise jamais d'y penser.

Madame de Fleury, depuis quelques jours, est le sujet des conversations, M. de Senlis n'y joue pas un beau rôle; mais le résultat de cette grande alFaire me paraît heureux pour Mesdames : elles seront débarrassées de quelqu'un qu'elles ennuyaient, et il n'y a pas de compagnie plus désagréable que celle qu'on ennuie. D'ailleurs cette dame de Fleury, que je ne connais point du tout, mais par tout ce qu'on en dit, me paraît un peu folle.

11 me semble, chère grand'maman, que vous n'avez pas beaucoup d'hommes à Ghanteloup; vous avez cependant bien de quoi les attirer, de grandes, belles et jolies dames, mais la ■ guerre, la gloire, enlèvent tous les hommes.

Savez-vous h. quoi je passe le temps, c'est-à-dire celui de mes insomnies? C'est à calculer combien il y a de mois, de semaines, de jours, d'heures et de minutes jusqu'au 20 de décembre. Je n'en 'ferais qu'une enjambée, s'il était en mon pouvoir, sans être arrêtée par le peu qui m'en resterait à faire, pour arriver où vous savez.

Écrivez-moi, chère grand'maman, dites à cet abbé de m'écrire et que ce soit à bride abattue, sans rime ni raison ; plus ses lettres seront folles et décousues, plus elles me feront plaisir. Pour vous , chère grand'maman , dites-moi que vous m'aimez, et je fais serment de le croire et de bannir toute espèce de doute.

Définissez-moi, je vous supplie, quelle est la différence entre défiance et méfiance; amusez-vous à expliquer les mots qui semblent synonymes, et quand les nerfs d^ l'abbé lui permettront, il me fera plaisir de s'en occuper et de me communiquer ses décisions ou définitions.

LETTRE DCCXLIII

DE MADAME DU DEFFAXD A LA DUCHESSE DE CHOISEUL

Ce dimanche, 19 juillet 1778.

Voilà donc le chevalier qui part demain, il en est cliarmé. Vous le garderez tout le mois d'août. Vous aurez aussi dans peu M. l'évêque d'Arras. Ils ont bien raison , j'en ferais autant et plus qu'eux si j'en avais le pouvoir. Vous comprenez bien, chère grand'maman, le peu de compagnie qui me reste, et vous avez ouï dire que la solitude est à l'esprit ce que la sécheresse est à la terre : il s'ensuit la stérilité. Je n'ai pas la ressource des nouvelles; l'intérêt que je prends à celles qu'on débite est d'un genre (\m ne fixe rien dans ma mémoire. Je lis lu Feuille (lu jour, lu Gazette de Fnmce, le Courrier de V Europe, le Meî'cure : il ne m'en reste rien. Les insomnies nuisent beaucoup à la mémoire ; l'usage que l'on fait de la vie ne devrait pas la rendre précieuse, et cependant on y est attaché, on croit toujours que l'instant qui suivra vaudra mieux que l'instant présent. Je suis effrayée quand je pense à l'usage que j'ai fait du nombre d'années que j'ai vécu, de leur inutilité! Je regrette de n'avoir rien appris. Je voudrais être aussi savante que l'abbé ! A propos, j'appris. l'autre jour par le plus grand hasard la décoration du salon de votre pagode ; comment ni vous ni l'abbé , ni tous ceux qui reviennent de Chanteloup ne m'en ont-ils jamais parlé? Ce fut Mayeux , un des gens de M. de Gontaut , qui me dit qu'il avait vu mon nom dans la pagode, cela me surprit; je l'interrogeai, il me l'expliqua et m'en fit la description. J'ai su depuis, par le chevalier de Beauteville, que c'était de l'invention de l'abbé. Rien n'est plus galant que cette idée. Pourquoi a-t-il été si mystérieux? Je voudrais savoir plus de détail. Fùtes-vous surprise en arrivant? Engagezle à me tout raconter.

Dans ce moment je suis interrompue par une petite lettre de vous; vous me reprochez mon silence; vous avez la bonté de vous en inquiéter. Hélas ! je me porte bien , mais je m'ennuie, et quand on s'ennuie on ne pense pas, on n'a rien à dire, on craint de communiquer son mal ; on a des sentiments, mais on ne saurait les exprimer. Vous êtes bien bonne de vous apercevoir de mon silence : soyez bien persuadée que je pense sans cesse à vous, que le plus gî-and de mes malheurs est d'être séparée de vous; c'est le plus grand inconvénient que je trouve dans ma vieillesse. Mais changeons de sujet.

J'attendais aujourd'hui des lettres d'Angleterre; il n'y a point de courrier : la correspondance est sans doute interrompue; c'est ce que je saurai aujourd'hui et que le chevalier vous apprendra; j'en serais fâchée ; ne l'êtes-vous pas de tout ceci et ne détestez-vous pas la guerre? Ne pouvions-nous pas nous en dispenser? Mais je me tais , je n'entends rien à la politique, ni en vérité à quoi que ce soit. Votre petite-fille n'est qu'une bête brute, une souche, mais qui voudrait végéter auprès de vous.

LETTRE DCCXLIV

DE LA DUCHESSE DE CHOISEUL A MADAME DU DEFFAND

Chanteloup, ce 22 juillet 1178.

Gomment pouvez-vous croire , chère petite-fille , que les inscriptions de la pagode aient été une surprise pour moi , et que ce soit la galanterie de l'abbé qui nous ait ménagé cette surprise ? M. de Ghoiseul n'a jamais eu d'autre idée, en faisant élever cet édifice, que d'en faire un monument de sa reconnaissance en y inscrivant le nom de tous ses amis et de tous ceux qui, pendant son exil , lui avaient donné des marques de tendresse , de bonté et d'attention, chacun selon les différents rapports qui leur conviennent. C'est ce que porte précisément

l'inscription. Je vous en envoie la copie pour que vous n'en puissiez pas douter. C'est l'abbé qui l'a faite ; nous ne pouvions nous adresser qu'à lui pour bien exprimer nos sentiments. Il nous fallait un chancelier qui eût assez d'esprit pour ne dire que le fait. Les pli rases eussent été de fort mauvais goût dans ce genre, et j'espère que vous serez frappée de la noblesse que lui donne son extrême simplicité. 11 y en a une autre qui est un petit compliment que xM. de Choiseul a voulu faire à madame de Grammont et à moi. 11 était fort juste qu'il rendît un hommage à madame sa sœur; mais j'ai trouvé fort ridicule qu'on allât fourrer mon nom là, et j'ai fait inutilement tout ce que j'ai pu pour l'en empêcher. Je ne vous envoie pas cette seconde inscription , parce que je ne m'en souviens plus. Tous les autres trumeaux du salon sont recouverts de tablettes de marbre sur lesquelles sont inscrits, par ordre alphabétique, les noms de toutes les personnes qui sont venues ici pendant l'exil. On a eu raison de vous dire que le vôtre y était; il y est màme d'une façon très-distinguée, et c'est le seul auquel nous nous soyons permis des distinctions , parce que la marque (l'amitié que vous nous avez donnée était très-distinguée et que notre cœur l'a fort distinguée. J'ai passé mon été dernier à faire graver ici tous ces noms sous mes yeux. Les marbres o)it été posés la veille de mon départ, et j'ai eu, dès l'année passée, le plaisir de les voir en place; mais je n'en ai point parlé, parce que la surprise devait être pour ceux qui, ne sachant pas l'objet de la pagode, y trouveraient leurs noms en la visitant, et par cette raison, personne ne devait le savoir avant que nos amis eussent lu leur nom. C'est parce qu'on l'ignorait que, jusqu'à ce moment , tant de gens disaient : A quoi bon un si superbe édifice pour décorer un jardin? En effet, un bâtiment de quarante mille écus, qui n'aurait eu d'autre objet que de décorer un jardin , eût été un monument de la folie. Je désire qu'on l'approuve, aujourd'hui que c'en est un de l'amitié, afin qu'on ne croie pas M. de Choiseul fou, mais que l'on

sache qu'il est sensible. Des caractères chinois, aussi gravés sur les marbres, et qui sont sur le péristyle, expriment encore le sentiment dans lequel il a été élevé. L'un est le mot rcconnoismnce et l'autre amilic. Ils conient l'un après l'autre dans toute la partie circulaire du bâtiment. Je laisse à l'abbé le soin de faire la description du reste; il vous peindra, comme dit Boileau , les corniches, les festons et les astragales. 11 doit, je crois, vous écrire demain, s'il ne souffre pas trop, car ses nerfs le tourmentent toujours; mais il souffre plus courageusement les maux qu'ils lui font.

Le chevalier de Beauteville m'a rassurée sur votre santé et par votre lettre qu'il m'a remise, et par ce qu'il m'en a dit. Je suis bien aise de n'avoir point à m'en prendre à elle de votre silence. Je serais fâchée cependant d'en devoir accuser votre oubli ; mais vous me dites que vous m'aimez, et j'ai trop d'intérêt à vous croire pour ne pas m'en donner le plaisir. Croyez aussi que le grand-papa et moi vous aimons de tout notre cœur, car rien au monde n'est plus vrai.

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