Il résidait à Avreniont
dant point de Compiègiie. Vous apprendrez par M. de Guines tout ce qu'il y a à savoir; mais ce que je ne vous dis point et que je ne veux pas que vous sachiez, c'est à quel point je suis malheureuse de vivre éloignée de vous.
Voilà, je crois, chère grand'niaman , une bien mauvaise lettre : jetez -la au feu; mais qu'elle ne vous fasse pas perdre la bonne volonté de me répondre.
LETTRE DCCLXIl
Ce -21 juillet l"'.t.
Quel bon mouvement vous a pris? Qu'est-ce qui m'a rappelée à votre souvenir? En ai-je l'obligation au Selwyn ? Seraitce la guerre? Elle vous met à l'abri d'une correspondance importune; vous n'avez point à craindre que je vous presse de me venir voir. C'en est fait, nous ne vous reverrons plus, vous avez voulu rendre mes regrets encore plus sensibles; les assurances de la continuation de votre amitié ont produit cet effet. 11 m'aurait été agréable si vous m'eussiez promis de me venir voir dès que la paix serait faite. Il y a bien de nos politiques qui prétendent que nous pourrons bien l'avoir cet hiver. Je ne le crois pas; mais ce qui m'en fait douter, ce n'est pas la connaissance des raisons qui y mettent obstacle, mais c'est parce que je la désire, et qu'il arrive toujours le contraire de ce que je souhaite.
Vous ne me parlez point de votre santé, et personne ne me parle de vous. Vous ne voyez point M. Walpole , ou au moins très-peu. J'imagine que vous passez votre vie avec les Spencer et avec les Ossori. Vous souvenez-vous du goût que j'avais pour le dernier, et comment il n'était pas réciproque? j'ai toujours sur le cœur qu'il n'ait pas répondu à une lettre que vous me lui fîtes écrire. On m'a mandé que sa sœur épousait milord
Shelburn et quil en était fort aise; il est bien rare qu'on soit fort aise, n'est-ce pas, mon petit Graufurt? Je crois ne l'avoir jamais été, mais ce qui est de vrai, c'est, je crois, que je ne le serai jamais; ce qui pourrait me faire plaisir ne peut plus arriver; je ne puis espérer de vous revoir ; je ne connais d'heureux dans ce moment que le Selwyn ; on ne peut concevoir une passion aussi extravagante que la sienne, mais elle est très-vraie. Il serait tombé malade s'il n'avait pu emmener sa petite; il doit être actuellement dans sa campagne avec elle ; il a été content de moi. Si vous le voyez, dites- lui que je ne lui écris point parce que je le crois à sa campagne ; remerciez -le d'une livre de thé qu'il m'a envoyée.
J'ai fait vos compliments à mesdames de Roncherolles et de Gambis; je vois cette dernière trois ou quatre fois la semaine; elle soupe régulièrement chez moi les mercredis et les vendredis, souvent encore d'autres jours dans la semaine, surtout depuis que les comtesses de Boufllers sont à Auteuil; elles y sont établies depuis le 1" de juillet; elles y doivent rester jusqu'au 1" de septembre; mesdames de Luxembourg et de Lauzun y sont habitantes, ce qui ne les empêche pas de venir à Paris pour mes deux soupers et puis pour d'autres.
J'ai fait vos compliments à madame de Roncherolles par un billet; il y a plus de deux mois que je ne l'ai vue; elle se dit malade, mais ceux qui sont au fait de ce qu'elle fait disent qu'elle se porte bien , qu'elle est seulement retirée comme le chat ermite; le fromage n'est pas de Hollande, il est, dit-on, de Berlin. J'en suis étonnée , il me semble qu'ils ne sont pas assez bons : à la vérité, il y a bien deux ans qu'il n'en est entré chez moi. Je vous plains fort de ce que vous êtes privé de ces sortes d'aliments.
Croyez , mon cher Graufurt, que je vous aime et vous aimerai toute ma vie, que je m'intéresse sincèrement à vous. Je suis persuadée que nous nous serions l'une à l'autre d'une grande consolation. Je suis aussi vaporeuse que vous, je vois
tout en noir; l'amitié me paraît une chimère ; c'est une raison pour n'être point aimé que de faire connaître qu'on aime ; vous savez que je l'ai éprouvé. J'ai la triste consolation que mes ennuis ne dureront pas encore longtemps.
Vous me feriez beaucoup de plaisir de me donner souvent de vos nouvelles , mais je ne l'espère pas; c'est une fantaisie du moment qui vous a porté à m'écrire.
LETTRE DCGLXllI
DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL
Ce 28 juiUet 1~9.
Vous voilà, chère grand'maman , dans la plus grande solitude : votre petit abbé, les chevaliers de Castellane et de Beauteville et sans doute M. du Bucq. Je suis persuadée que vous êtes fort contente de cette réduction , et même que le grandpapa et madame de Grammont n'en sont point fâchés. Pour moi, ce qui me fâche, c'est que je trouve que le temps marche à bien petits pas ; nous n'en sommes pas encore à la moitié de ce que doit durer votre absence ; cela est insupportable.
Je ne suis pas trop contente de la santé du grand abbé, il n'est pas content de son estomac , il a des vapeurs , il est éloigné de vous et ce malheur est sûrement le plus grand de ses maux. Il m'a dit qu'il vous avait appris la nouvelle connaissance que j'avais faite, elle vous aura surpris.
Dans le temple des Juifs un instinct m'a poussée.
Je ne puis pas me vanter jusqu'à présent d'en tirer un grand avantage , mais je me flatte que cela viendra. Je reçus hier une lettre de la petite sainte, qui est à Ileilly. Je lui ai fait réponse ce matin, et je lui ai mandé qu'en pensant à elle je lui appliquais tout de suite ces vers iVI^sihcr :
De raimnble vertu doux et puissants attraits : Tout respire en Esthor l'innorence et la paix!...
Ne trouvez-vous pas qu'ils lui conviennent? Elle sera encore bien du temps absente, dont je suis fort fàcliée. 11 n'y a presque plus personne à Paris, et dans le courant du mois prochain ce qui reste en partira.
Vous ne craignez point la solitude. Vous trouvez en vous des ressources infinies: vos connaissances, votre goût, vos talents sont une excellente compagnie bien préférable à toute autre et même à toute lecture. A propos de lectures, avez-vous lu les comédies de madame de Genlis ? Je voudrais savoir ce que vous en pensez. J'ai lu ce matin le Mémoire du comte de Broglie * ; il me semble que le procès est d'un nouveau genre, et l'avocat me paraît promettre plus qu'il ne tient. C'est un très-jeune homuie. 11 y aura encore trois audiences.
De quoi remplissez-vous votre journée ? Vous avez trop peu de monde à présent pour que le jeu tienne une grande place ; le trictrac doit être votre plus grande ressource.
Je m'aperçois que j'abuse de celle que je trouve à vous écrire , ainsi je finis.
LETTRE DCCLXIV
VE .MAD.VMK DU DEIF.VM) .\ I. .\ DICJIKSSE D IC CUOIStll.
Ce i:} août l--;».
Je ne doute pas, chère grand' maman , que vous ne receviez par beaucoup de personnes la sentence qui \ient d'être prononcée contre le comte de Broglie. La séance a duré cinq ou si.\ heures pour le moins. L'avocat général a rapporté avec une véhémence, une animosité et avec une partialité scanda-
1. Procès qiU' le comte de Ikoglic perdit contre l'abb'- Georgel.
leuse; il s'est fait, dit-on, l'avocat particulier de l'abbé George! *. Je n'ai jamais compris comment le comte de Broglie avait pu se déterminer à intenter un tel procès. Mais le jugement n'est-il pas extrêmement rigoureux? Des tracasseries de Coquins, de faquins, doivent-elles être traitées avec la gravité d'une procédure? Le comte de Broglie aurait du se contenter du mépris que l'on a pour son adversaire. Ce M. de Sainte-Foix mérite bien qu'on ait pour lui le même sentiment. Je suis toute triste de l'événement de ce maudit procès. S'il m'avait jugée digne de me consulter, je l'aurais bien détourné de l'entreprendre ; j'aurais cru qu'il se moquait de moi en me disant qu'il en avait le dessein.
Adieu, chère grand'maman , je ne puis aujourd'hui parler d'autre chose.
COXCLLSION DE M. l'aVOCAT GIÎNÉRAL.
« Donner acte à l'abbé Georgel de la déclaration qu'il a faite avant toutes procédures , qu'il n'avait ni vu , ni lu , ni eu , ni porté, ni communiqué les prétendues lettres de M. le comte de Broglie, à qui que ce soit; en conséquence le décharger de l'accusation contre lui intentée. Condamner le comte de Broglie à tel dommage qu'il plaira à la Cour de fixer, applicable du consentement de l'abbé Georgel au pain des pauvres; ordonner que l'arrêt sera imprimé et affiché aux dépens du comte de Broglie en tel nombre qu'il plaira à la Cour de fixer. Rayer et supprimer dans les Mémoires du comte de Broglie les mots injurieux contre l'abbé. Sur le surplus des demandes faites... etc., les parties hors de Cour. »
1. Cet abbij Georgel, dont on a des Mémoires, avant d'i'lre grand-vicaire do Strasbourg, avait Oté employé d-.uis la diplomatie sous le prince Louis de Rohan, et pendant quelque temps cliargi' des aiïuires à \ ienne. Le comte de Broglie l'accusait d'avoir supposé et montré au ministre deux lettres de lui, comte de Broglie, à son frère le maréchal, compromettantes pour l'un et pour l'autre.
Le prononcé de l'aiTèt n'est autre que les conclusions de l'avocat général; il fixe seulement les dommages à vingt livres pour les pauvres , et donne à l'abbé la permission d'afficher autant d'arrêts qu'il voudra, mais à ses (rais.
Les dépens aux frais du comte de Broglie.
LETTRE DCCLXV
DE M An A ME DU DEFFAND A LA DLCHESSE DE CHOISEUL
Ce 17 septembre 1779.
J'avais menacé l'abbé d'une longue lettre; ne trouvez-vous pas que je ferais mieux de lui tenir parole que de vous substituer à sa place? Votre dernière lettre m'a déterminée à ce changement; prenez-vous-en donc à vous-même, chère grand'maman, de l'ennui que je vais vous causer, car en eOTet je ne puis rien vous apprendre; vous êtes bien plus au fait des nouvelles que je ne le suis. Je ne les ai jamais de la première main, et puis, quand elles m'arrivent, le plus souvent je n'y comprends rien. Vous ressouvenez-vous d'un jour où le mot cmigrant me surprit si fort? Vous prîtes la peine de me l'expliquer, et c'est une connaissance que je vous dois. Je ne sais pas un mot de géographie. Les cartes seraient un moyen de ine faire entendre de certaines choses. Cette ressource me manque ; je suis donc très-ignoranle ; tout ce que je sais, c'est que la guerre me fait bien de la peine, et je sais bien mauvais gré à ceux qui nous l'ont procurée.
Je vis hier M. du Bucq , qui prétend que la paix est impossible d'ici à deux ans. Il prononce toutes ses assertions avec une autorité assommante. Cependant, M. de Creiitz (celui qui vous trouve un (nirlic transformé en femme) prétend qu'elle sera faite cet hiver.
Ma granQ'iiianian, ce M. du lîi'.cq a beaucoup d'esprit, sans doute, mais cependant je lui tiouve un peu de prestige : il
éblouit plus qu'il n'éclaire. Il prétend que l'esprit de Voltaire n'était que superficiel. Je suis bien éloignée de le penser. Si son caractère avait été aussi bon que ses lumières étaient profondes, justes et étendues, il me semble qu'il aurait été un grand philosophe. Je ne sais pas si vous êtes de mon sentiment, mais je trouve qu'où il a le moins réussi c'est à son théâtre, où il n'a jamais donné à ses personnages d'autres idées que les siennes et d'autre caractère que le sien. Mais dans ses ouvrages de philosophie et d'agrément, je trouve que personne n'a ])lus que lui de justesse, de clarté et d'énergie. Je vois l'abbé (si vous lui lisez ma lettre) qui se moque de moi. Je me souviens qu'il me tourna en ridicule une fois que, par hasard, je prononçai ce mot énergie. Eh bien ! qu'il sache qu'aujourd'hui il est devenu à la mode, et qu'on n'écrit plus rien qu'on ne le place. J'ai bien fait peur à ce grand abbé en lui mandant que sa lettre passerait les mers; il n'en est rien.
Je reçois assez exactement des lettres d'Angleterre. M. Walpole me parle souvent de vous et me dit que le lendemain du jour où la paix sera publiée, il s'embarquera pour la France; mais cet embarquement n'arrivera pas plus que les autres.
Mon abbé, que vous appelez Fanfan S a eu une menace d'apoplexie; il y a près de six semaines que je ne l'ai vu; cela cause relâche au théâtre.
?Jotre petite sainte a eu la goutte ; elle ne reviendra qu'au mois de novembre, ce qui me fâche beaucoup.
J'ai écrit ce matin deux lignes au grand-papa pour remplir mon devoir, lui ai-je dit, et pour lui apprendre le sien; en conséquence, il me rendra visite, a-t-il dit, cette aprèsdînée.
1. L'abbu L'Enfant, prûdicateur estimé, massacré aux Carmes, le '2 septembre 1792.
LKTTRK DCCLWI
1)K LA DLCIIESSK D K Cil 0 I S K L L A MADAMK I) i: DE FF A M»
A Chanteloup, ce -21 septembre 1*"^.
IN'ai-je pas bien fait de vous attaquer, ma chère petite-fille, puisque mon attaque m'a procuré la lettre que vous destiniez à l'abbé? il est bien juste que je m'enrichisse de son bien, quand il s'est nourri si longtemps de mes dépouilles.
Je ne sais pas mieux les nouvelles que vous; je ne m'y intéresse pas davantage, et je ne suis pas plus forte en géographie. J'ai pris tout cela en aversion depuis que ma mère m'a fait 1 re les gazettes sur des cartes. Je suis seulement bien aise que M. d'Orvilliers soit rentré, parce qu'il ne se battra pas dans le port de Brest; que je n'aime pas qu'on se batte et que je ne veux pas, sur toutes choses, que mes amis se battent. On dit qu'on va oter à M. d'Orvilliers son commandement, parce qu'il n'a rien fait. Si j'avais voix au chapitre, je le lui rendrais^ pour qu'il ne fît rien.
Je désire la paix comme M. de Creiïtz, mais je n'y crois pas plus que M. du Bucq. Je ne crois pas que la lumière de M. du Bucq soit du prestige; la preuve qu'elle ne l'est pas, c'est que personne ne donne plus à penser que lui, non pas quand il est obscur, mais quand il est clair; il a souvent le mérite de dire des choses évidentes qui n'ont jamais été dites, et je crois que ce mérite n'est pas commun. Je suis assez de son avis sur Voltaire , qu'il accuse d'être un peu superficiel. Voulez-vous opposer le superficiel au profond, comparez Voltaire à Montesquieu, et vous verrez si Voltaire est profond. Je prends la liberté de n'être pas tout à fait de votre avis sur ses tragédies; j'en aime le style, le coloris et la chaleur: peut-être y met -il trop de philosophie: la philosophie n'est point le langage de la passion, et c'est sans doute pour cela
que vous trouvez que ses personnages manquent de vérité et d'énergie. Cependant, malgré les défauts qu'on peut reprocher à Voltaire, il sera toujours l'écrivain que je lirai et relirai avec le plus de plaisir, à cause de son goût et de son universalité. Que m'importe qu'il ne me dise rien de neuf, s'il développe ce que j'ai pensé et s'il me dit mieux que personne ce que d'autres m'ont déjà? dit Je n'ai pas iDesoin qu'il m'en apprenne plus que ce que tout le monde sait, et quel autre auteur pourra me dire comme lui ce que tout le monde sait * ?
Vous me demandez si je connais le mot énergie? Assurément je le connais, et je peux même fixer l'époque de sa naissance. C'est depuis qu'on a des convulsions en entendant la musique. L'enthousiasme, ma chère petite-fille, est partout substitué au bon goût, ou plutôt au simple goût; on n'exprime que depuis qu'on ne sent plus. La langue est comme l'histoire au passé : nous avions autrefois de grands hommes qui avaient des admirateurs et point d'enthousiastes; aujourd'hui, nous n'avons ni grandes choses ni grands hommes, mais nous avons de l'enthousiasme et nous parlons d'énergie. Ce mot n'était peut-être pas connu du temps des Romains, et les Spartiates , qui répondaient à Philippe si énei'giquement, ne savaient peutêtre pas qu'ils étaient énergiques. Il n'y a que vous qui ayez conservé le dépôt de la vérité et du bon goût. Je crois la lettre de l'abbé fort digne de passer les mers; mais je la défie d'être plus jolie que votre mot sur l'inondation de vers en l'honneur de Voltaire : Il subit le sort commun , il sert de pâture aux vers.
Est-ce votre abbé Fanfan qui vous a inspiré cette pieuse réflexion? J'espère que Dieu vous le rendra rétabli de son apoplexie, plus brillant que jamais.
1. Co jugement entre assez dans C(;lui (|uc Montesquieu fait de Voltaire : c"e*t l'homme qui u le plus de l'esprit que tout le monde a.
364 CORRliSPONDANCE
La petite sainte a toujours la goutte, et sa belle-fille aînée est accouchée d'un garron qui la comble de joie '.
Je ne sais point encore si le grand-papa a eu le bonheur de vous voir ; si j'avais été à sa place, comme je vous aurais embrassée, comme je vous aurais dit que je vous aimais, et comme j'aurais dit vrai !...
LETTRE DCCLXVII
DE MADAME DU DEKFAND A LA DUCHESSE DE CH 01 SEUL
Ce -20 avril 1780.
Vous êtes charmante, chère grand'maman, et il faudrait une méfiance invincible pour s'obstiner à douter de votre amitié et à interpréter les témoignages que vous en donnez à de simples marques de bonté ; mais votre caractère , qui est la bonté même, fait que quelquefois on peut s'y méprendre.
Vous avez donc fait la recrue du chevalier de lîeauteville et de M. du Bucq? Trouvez-vous ces deux personnes bien assorties? L'une de lliypocras ferait du pitre - pile - (je ne sais si c'est le mot, je veux dire ce qui est de plus subtil ), et l'autre du pitre-pite ferait de r/njpoeras.
Je vis hier un moment le prince de Beauffremont; il voulut me donner le plaisir de me rendre votre lettre et de me parler de vous; il me dit du bien de votre santé. L'abbé ne me laisse point ignorer de vos nouvelles. Il me lit quelquefois des articles de vos lettres, quand il y en a qui me regardent. Je suis fort contente de lui. Je me plais à supposer qu'il vous a pour objet dans les attentions qu'il a pour moi. Ah ! j'ai bien du contentement à sentir que je ne suis pas orpheline et que j'ai de grands -parents qui s'intéressent à moi. Malheur à qui n'est
I . Le comte Octave de CUoiscul-Gouflicr. -. Lii|iii.'iir très-forte.
aimé de personne, et plus malheureux encore ceux qui n'ai- ^ ment rien !
Je ne sais point faire de transitions heureuses; ainsi je passe tout subitement aux nouvelles du jour. Vous avez apparemment l'édit de la suppression des receveurs généraux et la liste des nouveaux colonels. J'ai reçu aujourd'hui une lettre d'Angleterre du 13 ; les actions du ministère sont remontées dans la dernière séance du Parlement ; ils ont eu pour eux la pluralité de vingt-six voix. Tout le monde disait hier que notre flotte devait partir le ili. Je n'ai encore vu personne aujourd'hui, ainsi je ne sais pas si cette nouvelle est confirmée.
Adieu, entretenez pour moi les bontés du grand-papa.
LETTRE DCCLXVIII
DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL
Ce 13 mai 1"80.
Je ne présume pas , chère grand'maman , que vous vous soyez aperçue du temps qu'il y a que je ne vous ai écrit. Ainsi je ne crois point devoir m'excuser. Cependant comme j'ai souffert de ce long silence, je veux vous en dire la raison : j'attendais l'arrivée de M. le dur- je comptais apprendre, non par lui, mais par ses compagnons de voyage, de vos nouvelles. De plus, madame la duchesse de Grammont, qui m'était venue voir huit jours avant, avait arrangé un souper pour moi chez elle, où elle comptait que .1/. le duc se trouverait; je crois que je faisais bien d'attendre après l'exécution de ce projet pour vous écrire, pensant que le compte que je vous en ferais rendrait ma lettre moins insipide. Le souper a eu lieu , chère grand'maman, il se fit avant-hier; la compagnie était: madame l'abbesse *, madame de Tessé; les abbés Golbert et Bar-
i. Probablement l'abbesse de Saiiu-Atitoiiie, sœur de .M. de Beauvau.
thélemy, MM. de Stainville, du Bucq, de Beauteville, d'Usson et quelque autre que j'oublie. De M. de Choiseul, il n'en fut pas question; vous n'en serez pas surprise, ni de ce que je ne l'appelle pas grand-papa; réellement sa conduite n'est pas gracieuse, et je ne devais pas m'y attendre. Un attachement constant, tendre et invincible ne peut-il pas être un titre qu'on ne devrait pas dédaigner? Mais n'en parlons plus : l'indiiïérence est une maladie incurable. Madame de Grammont m'a fort bien traitée. Vous savez tous ses arrangements, qu'elle va à Sainte- Assise; elle prétend qu'à son retour elle me verra souvent; vous pensez bien que je ne le crois pas.
Savez-vous, chère grand' maman, où je voudrais être? Dans une petite cellule à Chanteloup, dîner et souper avec vous, et vous voir quelques moments dans la journée. Cette idée vous fait frémir, vous vous représentez la contrainte et l'ennui que vous auriez dans un tel tête-à-tête. Vous ne craignez point la sohtude, vos propres idées vous suffisent, vous n'en pouvez recevoir aucune étrangère qui vaille les vôtres.
Qu'avez- vous dit, chère grand'maman, de cette lettre contre M. et madame Necker ? Je suis bien persuadée qu'elle vous a fort déplu. Je ne doute pas qu'elle ne leur ait fait de la peine, mais ils ne le laissent pas paraître.
Nous n'avons rien de nouveau depuis la grandesse du prince de Monbarrey.
On disait hier que la comtesse Jules* allait accoucher. Tout est préparé à la Muette pour y loger le roi, la reine et leur suite. On dit qu'ils y passent les neuf jours : j'en suis bien aise par rapport à M. de Beauvau, qui sera plus à portée de faire des courses ici. Sa santé n'est pas bonne, j'en suis fort inquiète; et la votre, chère grand'maman, vous ne m'en parlez jamais; vous savez cependant que rien ne m'intéresse autant. Le repos vous est nécessaire, vous en jouissez présen-
1, De Policrnac.
Di: MADAME DU DE FF AND. 367
tement, mais vous ne passez pas votre temps à ne rien faire; peut-être que l'emploi que vous en faites peut vous fatiguer plus que ne ferait la dissipation; je voudrais savoir à quoi vous vous occupez, ce que vous lisez, ce que vous écrivez ; que ce soit à moi quelquefois, chère grand'maman , si cela ne vous coûte ni fatigue ni ennui.
LETTRE DGCLXIX
DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL
Paris , ce S juin 1780.
J'attendais pour vous écrire, chère grand'maman, que ma situation avec le grand -papa fût entièrement décidée, je ne pouvais me résoudre à vous ennuyer de mes plaintes, ou bien à ne vous en pas parler; enfin une apparition d'un demi-quart d'heure a fait revivre tous mes sentiments; je l'aime, je suis contente, le voilà plus grand-papa que jamais, et je vous félicite de tout mon cœur du plaisir extrême que vous avez de le revoir ; je suis persuadée qu'il vous en coûtera moins pour m'écrire. Quand on a le cœur content, rien n'est pénible, tout devient facile. Il me vient des réminiscences qui me font comprendre toutes les dispositions de l'âme ; il est vrai que la vôtre est d'un genre si fort supérieur, qu'il y a peut-être de la témérité à vouloir vous juger par soi-même; mais je me tiens à ma place et je ne m'égare pas par aucune comparaison.
iNous sommes fort occupés ici de l'état de M. de Beauvau ; le grand-papa n'en augure pas bien ; je ne crains que trop qu'il ait raison. Cependant depuis quelques jours je prends un peu d'espérance. Il était incertain s'il irait à Spa, et pour se déterminer il fait ici l'essai de ces eaux. Il a fait venir celles qui sont les plus fortes, parce que le transport les affaiblit, et qu'elles deviennent comme celles de la seconde source , qui sont celles qu'il doit prendre; elles paraissent lui réussir, et je
reçois dans ce moment un bulletin de son état qui me rassure tant soit peu. Il est actuellement au Val, il viendra à Paris au commencement de la semaine prochaine, d'où il fera partir pour Spa une partie de ses domestiques pour faire son établissement. Vous savez sans doute que le roi de Suède doit y venir et y passer six semaines ou deux mois; les comtesses de Boufilers, madame de La Marche, M. et madame d'Usson, l'ambassadeur de la Suède et tous les Suédois de sa suite iront l'y trouver.
Madame de Luxembourg, de son côté , ira dans plusieurs campagnes : à Villers-Cotterets, au Raincy, à Sainte-Assise, au haras, à Cressy ; elle est actuellement à Avergne , chez madame de Tingry. Vous voyez que c'est une grande dispersion. Si la petite sainte se porte assez bien, elle ira chez les Nantouillet, les du Coudray et les Poyanne; elle ne hasardera pas d'aller jusqu'à Ileilly; je serai très-fàchée de la perdre, c'est presque ma seule ressource.
Le grand abbé m'a dit qu'il attendait son neveu.
Vous n'ignorez pas que l'ambassadeur de Naples va nous quitter pour être vice-roi de Sicile; c'est une sorte de perte pour la société, c'est un orchestre qui manque à un spectacle.
Il y a tous les jours de nouveaux mariages; il n'y a plus d'opposition en Angleterre : le ministère a pris le dessus.
Voilà tout ce que je sais; mais ce que je voudrais bien que vous sachiez, c'est que je serai désespérée s'il faut renoncer pour jamais à vous voir.
LETTRE DCCLXX
DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL
Ce 8 juillet 1780.
Je porte bien envie, chère grand "maman , à MM. d'Arras et de Beauteville, qui vont vous trouver. Pourquoi faut-il que je
vive séparée de vous? Est-ce vivre que d'être séparée de ce qu'on aime? Mais terminons des plaintes inutiles et qui ne peuvent avoir d'autre effet que de fatiguer ceux qui ne les éprouvent pas, et d'aggraver l'ennui de ceux qui les entendent. Le chevalier vous dira... Leur entrée dans ma chambre interrompit cette lettre, je la reprends ce matin en changeant de secrétaire.
Yous ne me dites jamais un mot de votre santé, vous n'en parlez pas non plus à notre abbé ; madame de Grammont, qui soupa avant-hier chez moi, me dit qu'elle n'était pas trop bonne, et je compris par la conversation que nous eûmes, qu'il était vraisemblable que je ne vous verrais pas cet hiver. Oh ! mon Dieu! pourquoi faut-il que je sois décrépite, et que mon séjour à Chanteloup ne pût être pour vous qu'une charge ennuyeuse! Je quitterais tout, je ne regretterais rien, si je n'avais que. vingt-cinq ans et que vous puissiez être en effet ma mère ou ma grand'mère. Est-il quelqu'un d'aussi aimable que vous? Et aussi digne d'être aimé? Pour écarter tous ces regrets, changeons de propos.
On disait hier que le roi de Suède n'était point arrivé à Spa, qu'il était resté à Dusseldorf pour crachement de sang. On ne savait s'il continuerait sa route. Les eaux de Forges étant très -fortes ne doivent pas lui être convenables. Nous saurons dans peu le parti qu'il prendra et celui que prendront en conséquence les bergères , nymphes ou déesses ' qui depuis plusieurs jours sont établies à Spa pour l'attendre.
Je ne vous parle point de tout ce qui se passe ici : des fiançailles, des noces, des relevailles, etc., etc., on mande tout cela au grand-papa, j'en suis sûre; et puis, chère grand'maman , vous voulez que je dorme, il est sept heures du matin ; je ne pouvais pas prendre une autre heure pour écrire ,
1. Elle désigne ainsi mesdames d'Usson, de La Marck et de Boufflers.
puisque les voyageurs qui vous porteront cette lettre partiront à neuf ou dix heures.
LETTRE DCCLXXÎ
DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEDL
Ce 20 juillet 1"80.
Je vous fais mille remerciements, chère grand'maman , de vos excellentes cerises , mais mille et mille fois davantage de votre charmant souvenir.
J'ai été assez incommodée ces jours-ci ; je n'entrerai dans aucufi détail : premièrement, parce que rien ne serait plus ennuyeux, mais c'est aussi parce que je ne sais pas hien moimême ce que j'ai eu. Je crois que la cause véritable est mon baptistaire , qui , joint à la perte dit luminaire, et menacé de perdre Vaurirulaire, me mettra bientôt dans le cas de mener une vie fort solitaire.
Je ne vous mande point de nouvelles de M. de Beauvau; madame la duchesse de Grammont doit en instruire le grandpapa. Ce grand-papa ne fera-t-il pas quelque course à Paris? Je voudrais pouvoir l'espérer, quoique rien ne soit moins certain qu'il en résultât pour moi le plaisir de le voir.
Je vous quitte, chère grand'maman, parce que je ne me sens pas digne de vous entretenir aujourd'hui.
Le président et l'abbé souperont demain chez moi, en petit comité ; nous parlerons de vous tout à notre aise.
LETTRE DCCLXXII
DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL
Ce 12 août 1-80 '.
J'aime madame de Grammont à la folie. Ah! je n'en suis point surprise , direz-vous; mais ce n'est point pour ceci, pour cela, qui sont les raisons de tout le monde, c'est pour une toute particulière. Elle vint passer la soirée hier chez moi; elle se fit un plaisir de m' apprendre que vous viendriez l'hiver prochain à Paris, comme à l'ordinaire. Si vous aviez vu ma joie, vous connaîtriez à quel point je suis sensible. Si vous n'étiez pas l'objet de cette sensibilité, j'en serais honteuse. N'est-elle pas déplacée et ridicule à un tel âge que le mien ? Aussi ne s'étend-elle pas plus loin que pour vous. Vous êtes une personne si singulière, si rare , que tout ce que vous inspirez doit être du même genre.
Je ne suis pas si bien avec l'abbé, et j'ai peut-être tort ; il me débite souvent des lieux communs. J'exige qu'ils soient bannis dans l'amitié. Il faut bien les tolérer dans l'usage du monde; mais avec son amie, il faut se taire ou parler à cœur ouvert.
Que vous a-t-il donc dit? me demandez-vous. Je lui ai parlé de l'Académie : il y a deux places vacantes, il y en aura bientôt quatre... « Ah! je n'en suis pas digne, je ne le désire point, et pourquoi moi? qu'ai-je fait?... » Cela n'est-il pas insupportable? Voihï notre querelle. Je lui trouvai l'air de se bien porter.
Vous ne voulez donc jamais me parler de votre santé ; en vérité, cela n'est pas bien; y a-t-il quelque chose au
1. Madame du Deffaiid mourut peu de semaines après cette lettre, le -i septembre suivant.