‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. Craufurt (volume 2)Chapitre 91 sur 131 · VOICI LA REPONSE · texte numérisé non relu

VOICI LA REPONSE

Madame la marquise du Deffand, il faudrait plus d'esprit que je n'en ai et plus de facilité de m'exprimer, pour vous bien témoigner le plaisir que j'ai ressenti en recevant de vos nouvelles. Le sentiment n'a point de paroles. Aussi je vous dirai simplement que je me rappelle avec plaisir et regret le moment où je fis votre connaissance, que je passais avec vous, et que le suffrage d'une personne aussi éclairée que vous l'êtes me flatte infiniment. Je vous prie d'ètn; persuadée des sentiments distingués avec lesquels je suis, madame la marquise du Deffand, votre très-affectionné.

Gustave.

M. Craufurt, après avoir connu à Paris, où il faisait, comme on le voit par la correspondance de madame du Defiand, de fréquents séjours, toutes les personnes qui composaient la société, bientôt après dispersée par la révolution française, revit en Angleterre plusieurs de ses amis émigrés, et leur prodigua des témoignages d'affection qui adoucirent pour quelques-uns les tristesses de l'exil. Les lettres que ceux-ci lui adressèrent de Paris, après leur rentrée en France, prouvent la reconnaissance qu'ils en avaient conservée. On ne lira pas sans intérêt quelques-unes de ces lettres.

Nous donnons également un portrait de M. Craufurt, sous le nom àWslaque. Ce portrait se trouve dans les mémoires de Duten.s, qui paraît l'avoir connu assez intimement et donne sur son caractère et son esprit , d'intére.ssants détails.

A M. CRAIFLR T.

•20 décembre ll'Ji.

Voici, monsieur, une troisième lettre qui court après celles dont vous avez bien voulu vous charger. Je ne sais si c'est à Boulogne, à Calais ou en Angleterre qu'elle les joindra; mais, quelque part que ce soit, je réclame les mêmes bontés pour celle-ci, et vous réponds qu'elle n'en sera pas moins reconnaissante que les deux autres. C'est par M. Ellis qui, ce matin, a eu l'honnêteté de me faire dire qu'il partait demain, qu'elle vous sera remise, et j'ose me flatter, monsieur, que ce ne sera pas à vos yeux un démérite pour elle que d'être insérée dans une des miennes. J'en serais cependant bien plus sûr encore si, ainsi que je vous en avais prié et que vous me l'avit^z fait espérer, vous aviez eu le bon procédé de me mander des nouvelles de votre voyage, procédé auquel j'aurais été d'autant plus sensible que je l'eusse regardé comme une preuve que vous êtes aussi convaincu que vous devez l'être de tout l'Intérêt que vous m'avez inspiré et du très-sincère attachement avec lequel j'ai l'honneur d'être, monsieur, votre trèshumble et très-obéissant serviteur.

Louis de T.\llevr.\nd.

P. -S. M. Ellis , que je viens de voir à son retour de l'assemblée, m'ayant prévenu qu'il ne partait plus qu'après-demain, je rouvre ma lettre pour vous dire (|u«' le discours (jue M. Desèze y a prononcé me |)araît remplir bien parfaitement le double objet qu'il devait se pro-

poser. D'abord, celui de prouver d'après des principes incontestables que la Convention n'avait pas le droit de juger; et ensuite en admettant même qu'elle l'eût, celui de réfuter chaque chef d'accusation de la manière la plus méthodique, la plus concise, la plus évidente. Telle est la division de son discours que je viens de lire et relire avec tout l'intérêt que vous savez que je prends à la cause. Je le joindrais à ma lettre si M. Ellis, qui me paraît voir et juger fort bien et qui vous rendra compte de l'impression qu'il lui a paru faire sur l'assemblée, ne devait pas vous le porter. Je ne doute pas qu'il ne produise le plus grand effet sur l'opinion générale. Mais aura-t-elle le temps de se manifester avant le jugement, et n'est -il pas au moins vraisemblable que ce sera un motif de plus pour déterminer la Convention à l'accélérer? On est d'autant plus fondé à le supposer qu'elle a décrété que ce serait le seul objet dont elle s'occuperait jusqu'à ce que le procès fût terminé. Si à la honte, non-seulement de la nation, mais de l'humanité, mais de l'espèce humaine tout entière, qui alors se montrerait plus féroce que celle des tigres, ce jugement était tel que malheureusement on peut le craindre, ce ne serait pas moi qui vous en instruirais, car je suis bien sûr que la plume me tomberait des mains.

Je joins une seconde lettre à celle-ci que j'écris à mon frère sous le nom de Tirolus, négociant, et que je vous prie de vouloir bien lui faire parvenir le plus promptement possible. Il me semble que par la Hollande elle doit arriver sûrement et assez promptement à Dusseldorf.

A M. CRALFL'RT.

Paris , ce 11 mars 1814.

Mon cher monsieur Craufurt. depuis que je suis ici , j'ai eu tant de monde à voir et à recevoir, que je n'ai pas eu un moment de liberté pour m'occuper de mes bons amis de Londres; c'est ce que je disais dans la minute àBourblancqui sort de chez moi; et certes nous avons bien parlé de vous, de tous nos amis communs, et de la vie douce, tranquille et heureuse que nous menions à Londres, en grande partie

par vos soins et votre amabilité pour nous Il n'en est pas de même

ici; c'est un genre de vie bien différent, il faut du temps pour s'accoutumer aux nouvelles connaissances, et on est encore embarrassé avec les anciennes qu'on a perdues de vue depuis si longtemps : c'est un véritable chaos bien difficile à débrouiller après vingt-cinq ans d'absence; au reste, jusqu'à présent, je n'ai sorti que pour remplir mes devoirs aux Tuileries et voir quelques-uns de mes anciens amis qui vivent

encore: car, hélas! combien j'en ai perdu, et de quelle horrible manière! JNous sommes logés dans l'ancien Palais-Bourbon qu haljitait M. de Fontanes; nous avons été assez mal plusieurs jours, n'ayant trouvé aucun meuble , et toutes les distributions intérieures ayant été changées : nous espérons petit à petit regagner du terrain dans le grand palais, où est la salle du Corps législatif; mais vou;? jugez que cela demande du temps.

Dimanche, le roi a passé en revue toute la garde nationale et quelques détachements de troupes de ligne, par un temps superbe, sur la grande place des Tuileries; il y avait environ vingt raille hommes; le coup d'œil était magnifique, et tout s'est passé dans le plus grand ordre. Le soir il n'en a pas été de même; depuis longtemps les soldats des troupes de ligne témoignaient de l'humeur aux soldats étrangers de ce qu'ils portaient des branches de laurier à leurs bonnets ; disant que cela avait un air de conquête (quoique ce soit un u^age établi depuis longtemps dans les troupes étrangères). Le dimanche soir donc, après quelques libations à Bacchus, cette querelle s'est renouvelée ,• des injures on en est venu aux coups, puis on a tiré les sabres; bref, il y a eu une vingtaine de personnes tuées ou blessées, avant qu'on ait pu rétablir l'ordre; et on a fait sortir tout ce qui était troupes de ligne de la ville, pour les renvoyer à leurs cantonnements respectifs.

Mon père se porte bien , ainsi que ma fille, mais tout aussi fatigué que moi de ce nouveau genre de vie : je ne conçois pas surtout comment mon père peut y tenir à son âge ; et je crains beaucoup que, si cela durait encore de même plusieurs jours, cela n'influe sur sa santé. Vous nepouvez'pas vous faire d'idée, mon cher monsieur Craufurt, du nombre de placets, de demandes de toute espèce ; ce ne sont pas des centaines, ce sont des milliers de personnes qui nous assaillent tous les jours depuis sept heures du matin jusqu'à dix heures du soir; je voudrais bien que nous allions nous reposer une huitaine de jours sur les ruines de Chantilly, ou du moins dans un pavillon qui n'a pas été détruit et que Jes habitants de leur plein gré ont fait meubler pour nous recevoir pour l'instant, et où nous nous trouverons sûrement fort bien, n'ayant pas été accoutumés depuis longtemps à être grandement logés. D'après les renseignements que nous avons déjà eus, il paraît que la partie des bois et forêts a été bien administrée, et c'est sur quoi nous avons le plus d'espérance de pouvoir nous tirer d'aflaire.

J'ai vu M. Ciarniont, qui m'a beaucoup demandé de vos nouvelles ; il s'est mis à pleurer en me voyant, et m'a demandé la permission de m'embrasser avec un intérêt auquel j'ai été très-sensible. J'ai eu l'extrême plaisir aussi de voir lord \Vellington auquel j'ai serré la main si fort que je crains de lui avoir fait mal. mais il ne m'en saura pas mauvais gré; je n'ai pu m'empêcher d'être aussi fortement attendri

en voyant un si grand homme M. Brok et M. Makensie ont dîné

hier avec nous : lord Gover et lord Clare viendront dîner demain. On a fait un vol considérable chez Charles Steward dans sa maison. Lady Aroundel a aussi été volée de tous ses effets et choses précieuses en s'en retournant.

■ On dit qu'à la Vendée et dans d'autres départements, les acquéreurs de- biens nationaux éprouvent de mauvais traitements, et cela occasionne des troubles; on a envoyé des troupes dans cette partie; Dieu veuille que l'on puisse s'entendre pour avoir la tranquillité; la pauvre France en a grand besoin.

Adieu, mon cher M. Craufurt; salut, et bien tendre, sincère et constante amitié. ,

P. -S. Mes hommages à madame Craufurt.

Bien des choses à M. James et M. Dickie-Grenville, M. Stoulop et M. Moore.

18 mai 1814.

Me croyez-vous un ingrat, un homme léger qui oublie les moments de consolation et même de bonheur que je vous ai dus pendant mon séjour en Angleterre ? Vous vous tromperiez bien. Je ne vous ai pas encore écrit , parce que j'ai été douze jours à arriver de Londres à Paris. Arrêté pendant cinq jours à Dover par mes souffrances, je me suis enfin embarqué, sans savoir si j'aurais la force d'arriver à mon but, à Paris. J'y suis depuis six jours, dont j'ai employé les premiers à faire ma cour au Roi, à madame et M. le duc de Berry. J'ai été empressé de revoir mon prince chéri. Monsieur. Il a fallu être quatre ou cinq heures sur mes jambes, et j'en suis revenu presque mort. Il faut à présent que je travaille à réparer le mal réel que cela m'a fait. J'aurais ici des jouissances vives, si ma santé me permettait de les goûter; c'est l'accueil touchant que j'ai éprouvé de la part de ceux et de celles dont, en vérité, je me croyais oublié; c'est aussi la véritable joie que mon retour a causé à la plus grande partie de ma famille réunie à Paris. Mais je ne suis pas en état de soutenir tant de diverses émotions, et on me tue à force de caresses. J'ai besoin de repos, de peu parler, parce que ma poitrine est plus oppressée que jamais, et je reçois, sans pouvoir l'éviter, soixante personnes chaque matin, levé ou dans mon lit. Aussi suis-je bien plus malade que je n'étais à Londres. Cet air de France qui devait me guérir m'achèvera. Est-ce en effet l'air de France que je nîspire?

Non, ce n'est pas celui do Tancienne France : il est bien gâté par le méphitisme d'une révolution qui a duré pour moi vingt-cinq ans, et dont les vapeurs pestilentielles se font encore sentir. Ce n'est pas une couronne? de roses, encore moins de lys, qui ceint la tète de mon auguste maître. 11 déploie, ainsi que Monsieur et tous les princes, de grandes qualités, une sagesse mûrie par leurs malheurs, des connaissances acquises par le bon emploi du temps qu'ils ont passé pendant leur long exil. Mais on leur a rendu leur besogne bien difficile, et leur tâche bien pénible, du moins, si elle n'est pas impossible.

Je n'en dirai pus davantage, parce que Je ne le dois pas. Mais le noir que j'éprouvais en quittant vos heureux rivages, malgré tout ce qui m'attirait ici, était un trop juste pressentiment de ce que j'éprouve à présent. Les jeunes gens peuvent et doivent espérer, mais un vieillard infirme comme moi ne verra pas les beaux jours. Je n'ai pas encore vu M. le duc de Bourbon; mais, s'il vous écrit, il vous mandera, j'en suis sur, les mêmes cho.ses que moi ; il n'est rien moins que content, et, comme moi, il regrette vos diners, votre société, vos procédés et la respectable urbanité de votre pays bien plus poli que le nôtre, ([uoi qu'en ait dit W... Rappelez -moi au bon souvenir (ie tous ceux qui m'ont comblé de bontés à Londres et principalement chez vous. Je laisserai encore longtemps mes enfants dans leur patrie natale avant de les rappeler ici, où je n'aperçois pas encore (à beaucoup près) le charme de ce doux nom de patrie. Mais j'en ai deux patries à présent, puisque mes chers enfants sont .Anglais, et puisque l'admiration et la reconnaissance m'ont naturalisé Anglais.

Quant à vous, aimez toujours un homme qui vous aimera jusqu'au terme de sa vie.

Le comte de Vaidreuil.

P.-S. Faites-moi donner de vos nouvelles par le D"^ Jones, à qui j'écrirai ces jours-ci. — Paris, rue et barrière Saint-Dominiciue, faubourg Saint-Germain, n" 102.

A M. cnALiunT.

Paris, ce 18 mai 1814, rue du Mont-Thabor, IG, quartier des Tuileries.

Mon cher monsieur Craufurt,

Je n'ai tardé si longtemps à vous écrire que pour pouvoir être au courant avant de le faire. Nouveau débarqué dans la capitale, je me trouvfî d'autant plus neuf que tout ce que j'y ai vu jusqu'à présent m'a fait ouvrir de grands yeux: figures, tournures, propo>. tout m'y semble

étranger, et je ne me trouve à l'aise que quand je rencontre encore quelques-unes de nos connaissances d'Angleterre. M. le duc de Bourbon m'a reçu avec toute sa bonté accoutumée, et j'ai dîné il y a quelques jours au Palais-Bourbon. Il a bien voulu aussi apostiller une note que je présentais et a même promis d'en faire parler à M, de Montesquiou, qui depuis deux jours est installé comme ministre de l'intérieur; cependant comme il y a ici trente mille personnes qui font des demandes et que la place de préfet est très-recherchée, je ne me flatte pas d'un succès immédiat. En tout cas j'irai d'ici à peu de temps chercher ma femme et mes enfants, et je pourrai vous répéter de vive voix combien je suis sensible à tout l'intérêt que vous voulez bien prendre à moi. Je suis fâché que mon père n'ait pas voulu paraître ici, je suis convaincu que sa présence m'aurait beaucoup aidé. J'ai été de nouveau présenté au roi avant-hier; la foule y était si grande qu'on ne faisait que lui faire une révérence. Madame m'a dit quelques mots, et le duc de Berry aussi. Pour M. de Blacas, il est beaucoup plus difficile d'arriver jusqu'à lui : jusqu'à présent je n'ai fait que l'entrevoir ; on l'assiège chez lui dès sept heures du matin. L'organisation de l'armée est ce qui les a le plus occupés jusqu'à présent, et surtout la formation de la maison du Roi. Hier les princes ont tous été à l'Opéra et y ont été reçus avec le plus grand enthousiasme ; on dit cependant qu'il y a encore des gens à craindre, et qu'on a distribué clandestinement de l'argent pour faire des émeutes. Il est bien à craindre et à désirer tout à la fois, le moment où les troupes étrangères nous quitteront! Le grand malheur de la chose est que l'on n'a pas le sou et que si l'on veut trop diminuer la dépense tout d'un coup, le nombre des mécontents deviendra formidable. Si lord Wellington était entré à Paris, notre position serait bien différente. Au reste les gens qui affluent ici de toutes les provinces disent que partout l'esprit de la masse de la nation est excellent ; si l'on nous avait défaits du tyran, toute semence de trouble serait bientôt étouffée. Mais ses partisans espèrent encore en secret son retour. Quant aux Parisiens, ils semblent déjà l'avoir oublié et ne s'occuper que de leurs plaisirs. Le peuple est peuple partout, mais encore plus ici que partout ailleurs. Vous nous avez fait un bien mauvais cadeau en nous rendant madame de Staël. Je crains qu'elle ne vienne encore nous endoctriner. Je n'ai point aperçu M. le comte de Vaudreuil, bien que je sache son arrivée. Je tâcherai de savoir son adresse pour passer chez lui et apprendre tout ce qu'il dit de ceci. M. le duc de Bourbon m'a dit vous avoir écrit plusieurs fois, il regrette l'existence douce qu'il menait à Londres, et je suis sûr qu'il pense bien souvent à Piccadilly ; pour moi, je n'oublierai jamais, mon cher monsieur Graufurt , toutes les bontés que vous m'avez toujours témoignées, et j'en conserverai toute ma vie une vive reconnaissance. Veuillez bien offrir mes hommages à ma-

dame Craufurt , et me rappeler au souvenir du docteur Jones et de M. Dickie.

J'ai l'honneur d'être votre très-humble et très-obéissant serviteur.

Comte S. de Bourblanc.

A MADAME C n A l F U R T.

Paris, ce 4 juin 1814.

Madame,

Quoique peine que j'éprouve à renouveler votre douleur, je ne puis m'empècher de vous témoigner moi-même tout l'intérêt que j'y prends : et qui peut le mieux sentir qu'un ami du meilleur ami que Ton pût avoir au monde? Nous faisons une grande perte, madame, une perte irréparable ; j'étais bien éloigné, en partant, de prévoir un si grand malheur; me llattant de l'espérance de revoir un jour un ami auquel j'étais si tendrement attaché; mais, hélas! il n'y faut plus penser ; tout est perdu pour nous, madame, notre bon M. Craufurt n'existe plus. J'espère, je désire vivement que vous jouissiez paisiblement de la seule consolation que vous puissiez avoir dans votre jolie et aimable petite famille : ces charmants enfants, en grandissant «-t profitant de vos leçons, ne peuvent que vous procurer de douces jouissances. D'après les bontés que vous m'avez toujours témoignées, et auxquelles j'ai été infiniment sensible, je ne peux qu'éprouver le plus grand intéi'êt à ce qui vous regarde, et en cette triste occasion comme en toute autre, je vous prie, madame, de recevoir avec vutn^ bonté accoutumée l'assurance de mon Ijien sincère et respectueux attachement. Je ne peux finir cette lettre sans mêler mes larmes à celles que vous versez.

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