DE I. \ DUCHESSE DE C H 0 IS E L L \ M. W AI, PO LE
De Paris, ce 30 novembre 1769.
C'est la petite-fille, monsieur, (jui, loin d'avoir la soumission d'un enfant vis-à-vis de sa grand'maman, a pour moi la dureté d'une marâtre; c'est f'ilo qui m'a empêchée jus(|u"à ce jour de répondre à votre aimable et très-aimaljl(^ lettre. Oui, monsieur, elle m"a fait un plaisir infini, elle est pleine d'afTection et de sensibilité pour moi: j'en ai été touchée; j'ai ri en même temps de la tournure que vous donnez à vos inciuiétudeset mêmedevos injustices. Oh! la jolie lettre! la jolie lettre
que celle de mon aimable petit -fils! la petite -fille a dû vous dire au moins combien elle m'avait fait de -plaisir.
Je vois que vous m'avez crue beaucoup plus malade que je ne l'ai été, et que vous croyez que je me conduis beaucoup moins bien que je ne me suis conduite. Sachez que j'ai été fort peu malade , et que je me suis conduite à merveille ; mais sachez , ce qui est bien plus extraordinaire, que je ne pourrais pas paj-er de toute ma fortune le plaisir, le bonheur, les délices que m'a procurés cette petite maladie. J'ai éprouvé de la part du public , en général , une bienveillance faite pour flatter ma vanité ; mais ce n'est rien que la vanité , j'ai éprouvé de mes amis les soins les plus tendres, les plus aimables, les plus sensibles, et de la part du grand-papa surtout, une tendresse qui pénétrait mon cœur. Non, j'ai été trop heureuse, je le suis trop encore, je ne voudrais pas pour rien au monde n'avoir pas fait cette délicieuse épreuve. Pardonnez ces puérilités qui vous paraîtront peutêtre fades, vous pensez peut-être, comme bien d'autres, que la sensibilité des femmes n'est que faiblesse; mais qu'importe comme quoi je .sois heureuse, pourvu que je le sois? et je le suis à un degré dont je ne pouvais pas même concevoir l'idée. Conservez votre amitié à la grand'maman, mon cher petit-fils, elle importe infiniment au bonheur dont elle se vante.
Je vous quitte pour aller joindre la petite-fille et lui parler de vous, je me flatte d'être fort joliment avec la nièce que j'aime beaucoup.
DU BAr.O\ DE GI.EICHEN A MADAME DU DEFFAND.
Chanteloup, 9 juin 1"69, ce vendredi à midi.
J'arrive et je vous écris, madame, parce que je vous avais promis de ne vous pas écrire. J'ai été reçu comme on reçoit ceux qu'on veut rendre extrêmement heureux , et on n'aura pas grand'peine à y réus- .sir, car je doute qu'il y ait un lieu où, en fait de bien-être, on ait tant porté d'eau à la rivière comme à Chanteloup; je dis porté l'eau à la rivière par la raison que , quand on serait dans le plus vilain pays , dans une chaumière , dans la disette de toutes choses, avec la grand'maman on serait encore assez heureux. Et ici!... Mai.s il faudrait vous écrire un volume pour vous peindre les beautés et les agréments d'ici, ce .sera pour mon retour; cela me fera pai'ler et vous ne me direz pas de quelque temps : le baron est-il parti ' ?
1. Cette question tenait à la cécité de madame du Deffand, qui parfois lui faisait prendre, dans son salon, le silence pour
Je reviens de la promenade. Madame la duchesse m'a dit qu'elle veiiaitdc vous écrire. Je vous prie de m'envoyer la chanson fio?<r^e5, etc. On ni'app(.']le.
Kecevez les hommages de mon respect.
Dlj MEME A I, A MEMK.
Ce vendredi, 10 juin 1"69.
11 y a tant de plaisir à bien faire, surtout avec vous, madame, que je me sens aussi dispos pour vous écrire , comme pour écrire à personne.
En conséquence, vous aurez de moi très-souvent une petite lettre, ( ue je vous prie de poser sur ma petite chaise , afin que notre ami Creiitz ne s'y mette pas par distraction , car quoiqu'il soit absent plus souvent que moi, je le suis cependant davantage dans ce moment-ci qu'il ne l'est ordinairement, et je m'inquiète d'être plus que lui dans le cas du proverbe.
Nous avons une si grande envie de voir engraisser la grand'maman, et sur ce point elle nous satisfait si peu, que nous ne sommes pas du tout content de sa santé; cependant je ne la trouve pas plus mal que lorsqu'elle est partie de Paris, et ma seule peine est de voir approcher Compiègne et les camps sans qu'elle ait fait provision de forces pour y résister.
Voici la vie que nous menons. Le matin elle travaille et moi je me promène. >ious dînons à trois heures. Après diuer on joue au trictrac et au volant. Ensuite on sort à cheval, ou en calèche ou en bateau, nous voguons tantôt sur la Méditerranée, tantôt sur l'Océan. En rentrant nous écoutons un concert charmant; puis on soupe, et après souper M. de Gontaut nous fait des contes jusqu'à minuit. Il nous quitte après-demain, et madame la comtesse deChoiseul part demain.
J'arriverai à Paris un dimanche, mais je ne sais pas lequel. Je descendrai chez vous, madame, et vous demanderai peut-être à souper, car je n'aurai pas dîné.
Comme vous m'accusez, dans une lettre à la gi"and'maman,de vous porter malheur poui- les Fanshaw , je tâcherai de vous les ramener, ou plutôt je meurs de peur qu'ils ne soupent chez vous le dimanche de mon arrivée. Dans lu môme lettre vous parlez d'une comparaison de l'inoculation à l'éducation. Je me suis donné un torticolis au cerveau à forci.» d'y rêver; j'ai compulsé Gatti, qui y a trouvé ellectivenieiit le rapport de la rime, mais pour celui de la raison nous ne l'avons pas pu trouver. La morale et les sciences , c'est le virus sans doute? Quelquefois, dans certains sujets, l'inoculation ne prend pas, je coMJiirends cela à merveille; mais dans cette belle comparaison, à quoi conqjarcz vous la i)etite vérole naturelle?
Le petit oncle me charge de mille respects pour vous, madame, et assure en avoir chargé Fabbé , toutes les fois qu'il vous écrivait. Pour ce qui est de cet abbé , je ne me mêle point de ses excuses. 11 vous écrira demain et s'en tirera comme il pourra.
Adieu, madame, croyez que personne ne vous est plus tendrement ni plus respectueusement attaché que
Le baron de G l e i en f. n.
Permettez, madame, que mademoiselle Sanadon trouve ici les assurances de mon respect.
LETTHE DE M. LE COMTE DE HESSENSTEIN A MADAME GEOFFRI.N.
(Voir la lettre de madame du DeBand i la duchesse de Choiseul , du 16 septembre 1772.)
De Stockholm, le 21 aùot l"-2.
Vous serez bien surprise, ma chère maman, de ce que vous apprendrez de moi par cet ordinaire. Je vous envoie ma lettre au roi . qui contient les raisons de ma conduite.
J'ai toujours désiré des corrections à notre constitution, et l'augmentation du pouvoir rojal; mais j'ai cru que ces corrections devaient se faire par les États, pour pouvoir être stables; j'ai craint l'exemple des gardes prétoriennes.
Le roi ne m'envoya sa lettre que lorsque la révolution était presque achevée, et je la reçus au moment où, par pure tendresse pour lui , je prêchais devant mes amis que c'étaient ses ennemis qui répandaient ces bruits d'émeute; mon premier mouvement fut de me jeter dans l'île de l'Amirauté, et de m'y défendre; elle n'était pas encore occupée; mais je loue le ciel d'en avoir trouvé le chemin barré. Du reste, le roi me comble de bontés; il a ulcéré mon cœur, et il a la grandeur d'àme d'en convenir.
Adieu, ma chère maman; je me mets à vos pieds. Aimez- moi toujours, et montrez ces deux lettres à ceux qui voudront bien s'intéresser à moi. n
COPIE DE I. \ I.ETTHE AL HOl DE SUEDE.
Sire, les bontés dont votre Majesté m'a toujours honoré m'avaient pénétré de la plus vive reconnaissance, et me plongent dans ce moment-ci dans le plus grand désespoir. J'ai été obligé, Siri', de vous
désobéir, parce que j'ai cm que les États seuls pouvaient lever le serment que je leur avais fait , et parce que je ne voulais pas servir d'instrument au pouvoir arbitraire que j'ai en horreur, et que je croyais devoir être une suite de cette révolution. Vous avez eu. Sire, ce pouvoir arbitraire entre vos mains pendant deux jours; mais vou'^ venez de rendre la liberté à la nation : action qui n'a presque point d'exemple, et que je ne pouvais prévoir, malgré l'opinion que j'ai toujours eue de vos grandes qualités; c'est donc en bonne conscience que je reporte mon hommage aux pieds de Votre Majesté. Mais, Sire, permettez qu'après avoir parlé à mon roi, je m'adresse à mon ami; ce terme, de la part d'un sujet , ne doit pas choquer les oreilles de Gustave. Vous avez outragé mon cœur. Un mot m'eût fait voler à vos côtés.
11 y a eu un complot contre votre personne, et vous ne me le dites point. Je ne l'ai appris qu'hier au soir. Dans la lettre dont vous m'avez honoré, vous ne me donnez d'autre motif que de rétablir la constitution de Gustave-.\dolphe, adaptée au temps présent ; ce pouvait être celle de Charles XI. Cela m'a fait prendr»^ le parti que j'ai pri-;. Il ne m'en reste plus qu'un second, c'est de remettre mes emplois. La plume me tombe des mains.
PIÈCE A JOINDRE A LA LETTRE DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE C » O I S E L L.
Du 10 septembre \~2.
M. de Creiïtz me persécuta si vivement d'écrire un compliment au roi de Suède, que je fus forcée à le lui promettre. Jti me trouvai bien embarrassée de lui tenir parole, et je fis à mon tour de grandes persécutions à M. de Beauvau pour qu'il fit ma lettre. Après beaucoup de résistance, il m'envoya celle que voici avec le petit billet qui y est joint :
« Sire, lorsque Votre Majesté, par ses vertus, par son courage et par son habileté dans l'art de régner, s'acquiert tant de droits à l'admiration générale, elle ne dédaignera sûrement pas ceux qu'elle s'est donnés particulièrement au plus tendre intérêt, puisqu'elle l'a inspiré par ses bontés à tout ce qui a eu le bonheur de la connaître.
« Il me reste encore à désirer, Sire, que Votre Majesté veuille bien, en me distinguant dans cette foule, être persuadée que personne n'a senti plus vivement que moi le prix de ses grandes qualités et de ses agréments, et ne pourra jamais être avec plus de respect... etc., etc.
lilL I.ET DE M. DE BEAU V AU.
Quand on lira dans l'histoire que j'ai fait une lettre pour vous, on aura bien de la peine à le croire. Mais si l'histoire ajoute que vous l'avez exigé de mon amitié, on pourra en conclure que je n'ai rien eu à vous refuser.
Le billet est charmant , la lettre ne me parut pas de même , et je me déterminai à en faire une qui ne vous paraîtra pas meilleure, le petit Craufurt l'a fort critiquée. Je n'ai pas laissé de renvo3er, ne pouvant faire mieux.
« Sire, il fallait un aussi grand et aussi heureux événement que celui qui vient d'arriver pour me donner la hardiesse de me rappeler au souvenir de Votre Majesté. Je me présente à elle avec la foule de ses admirateurs. Mon ambition serait bien satisfaite si Votre Majesté daignait m'y démêler. M. de Creiitz m'assure qu'elle recevra avec bonté les témoignages de mon enthousiasme. Je ne cesse de l'interroger. Il me fait répandre des larmes au récit de la conduite de Votre Majesté, il n'y a jamais eu d'exemple de plus d'activité, de sagesse, de modération, de courage et de clémence.
« A'Otre Majesté est au comble de la gloire. Vos sujets sont au comble du bonheur. Qui est-ce qui n'envierait pas leur sort?... Il n'y a point de sentiment que Votre Majesté n'inspire. Ses rares qualités, ses vertus, les charmes de sa personne font une impression qui ne s'efface jamais. Que je serais heureuse si, parmi tant d'hommages qu'elle reçoit et d'éloges qu'elle s'attire, elle daignait écouter les assurances du très-profond respect, de la plus grande vénération et de l'inviolable attachement avec lesquels je suis, Sire, de Votre Majesté, etc., etc. »