‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. Craufurt (volume 2)Chapitre 99 sur 131 · LÉANDRE, OCTAVE · texte numérisé non relu

LÉANDRE, OCTAVE

LÉ ANDRE

Eh bien, Octave, comment gouvérnez-vous Cidalise et Julie? Avezvous eu bien des scènes, des explications, des bouderies et des raccommodements? Votre gaieté m'annonce que tout va bien.

OCTAVE

Oui, mon cher Léandre. Cidalise enfin est persuadée de la violence de ma passion; nous nous sommes raccommodés hier au soir; je la satisfis sur toutes ses inquiétudes, et je vais jouir ( du moins pour quelque temps) du plaisir de me partager entre deux objets auxquels je suis également attaché et sans lesquels je ne peux vivre.

LÉANDRE

Je ne reviens point d'étonnement de la bizarrerie de votre cœur; mais non, j'ai tort de m'étonner; ce n'est point de l'amour que vousavez; ce sentiment ne peut se partager, l'amitié même ne peut souffrir cette égalité, enfin je crois voir clairement que vous n'avez aucun sentiment ni pour l'une ni pour l'autre.

OCTAVE

Que voulez-vous dire? Quoi! je n'aimerais pas deux femmes pour lesquelles je sacrifierais ma fortune, ma vie? Eh! que fai.s-je dans le monde? Qu'est-ce qui m'y occupe? qu'est-ce qui m'y intéresse? A peine suis-je éveillé, que je reçois un message de Julie plein d'intérêt pour ma santé, d'empressement pour me voir; j'y réponds par un billet aussi tendre; je sors, je vais chez elle; je me plais à la trouver au milieu d'une famille qui l'adore; elle me rend compte de tous ses petits détails domestiques, de ce qu'elle a vu et entendu la veille; elle me parle de ses lectures, de ses projets; j(> la vois examiner e(

tâcher de deviner ce que je blâme ou j'approuve ; elle me demande mes avis et mes décisions, elle les reçoit avec une déférence et une soumission qui me charment ; je la quitte en m'engageant avec elle à quelques parties pour les jours suivants, et je sors d'avec elle enchanté de son égalité et de l'excès de sa tendresse.

LICANDRE.

Eh bien, comment, étant aussi satisfait de Julie, ne bornez-vous pas à elle tous vos soins? Quel charme vous attire à Cidalise?

OCTAVE

Ah ! Léandre, cela est inexplicable. Cette Cidalise est d'un caractère absolument contraire à celui de Julie ; je suis agité de crainte et d'inciuiétude quand je me rends chez elle ; il est presque toujours certain (jue je la trouve dans une situation toute différente de celle où je l'ai laissée la veille; je n'ai jamais une entière certitude de lui plaire, elle n'a nulle déférence pour mes goûts ni pour mes opinions; souvent je démêle que les moyens que j'emploie pour lui plaire ne font que la refroidir et l'éloigner de moi; cependant sa jalousie est extrême; il ne se passe point de jour qu'elle ne me fasse des scènes à l'occasion de Julie ; elle ne peut souffrir qu'elle partage mes soins et ma tendresse; elle consent (dit-elle) qu'elle soit mon amie, mais elle voudrait interdire toute espèce de galanterie entre ell<^ et moi. Quelle injustice! quelle barbarie! Cette Julie, qui depuis vingt ans a pour moi l'amour le plus constant, le dévouement le plus parfait, qui m'a sacrifié sa réputation, qui s'honore de mon amour, qui consent à tout ce qui peut me plaire, qui m'aime assez pour ne pas haïr ses rivales, et qui ne me fait des reproches que pour s'attirer quelques nouvelles assurances de ma tendresse. Non je ne puis sans indignation souffrir qu'on veuille me réduire à la simple amitié pour elle ; je dois trop à Julif pour lui causer jamais la moindre peine. Mais enfin j'ai su hier pei'suader Cidalise, je lui ai fait des distinctions si subtiles de mes sentiments pour elles deux , et de leur différence, que, quoique j'aie persisté à ne rien changer à ma conduite, elle est demeurée d'accord de tout ce que j'ai voulu, et je puis espérer de jouir au moins quelque temps d'un l)eu de repos et de tranquillité.

LÉANDRE

Je doute que cet état dure longtemps, et il est bien difficile de tromper Cidalise; mais ne pourriez-vous pas prendre un parti décisif? Aux portraits que vous venez de me faire de ces deux femmes, il me semble que vous ne devriez pas balancer à vous décider en fa\eur de Julie, et de profiter di*s premiers emportements de Cidalise pour rompre absolument avec elle.

OCTAVE

Que ne puis-je suivre vos conseils ! Mais Cidalise est plus nécessaire à mon bonheur (pu* je ne le puis dire. Nous la connaissez? Vous

savez que personne n'est plus sincère et plus naturelle; un regard, une attention d'elle, ont un caractère de vérité qui séduit mes sens et ma raison. Dans le moment où elle me dit qu'elle m'aime, je crois jouir du plaisir de me l'entendre dire pour la première fois; elle ne parle que d'après ce qu'elle sent, et peu semblable à la plupart des femmes, dont la conduite et les manières sont gênées par de fausses bienséances ou animées par la coquetterie, elle est simpleet vraie, son inégalité (qui est un de ses plus grands défauts) me paraît presque alors une perfection; la tendresse qu'elle marque ne tient rien de l'habitude ni même de la constance, on croit qu'elle vous choisit pour la première fois, elle inspire une vivacité qui dégoûte de l'ennuj'euse uniformité de toutes les autr^ femmes.

LÉ ANDRE

J'entends ; mais ce plaisir peut-il entrer en comparaison avec tous les chagrins et les tourments qu'elle vous cause?

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