‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. Craufurt (volume 3)Chapitre 101 sur 134 · CIDALISE, OCTAVE, LÉANDRE · texte numérisé non relu

CIDALISE, OCTAVE, LÉANDRE

CIDALISE

Je venais, Léandre, pour voir madame votre mère. Quoique Ton m'ait dit qu'elle fût sortie, comme j'ai vu le carrosse d'Octave, je suis (Mitrét». De quoi parliez-vous?

LÉANDRE

Du nouvel opéra dont Octave est enchanté ; mais nous partions pour aller chez vous : par (luel hasard êtes-vous sortie de si bon matin ?

Cl D ALISE.

J'ai choisi ce jour pour remplir quelques devoirs, et je passais ici pour dire à madame votre mère qu'elle devrait bien prier ce soir Dorante et Damon ; je voj^s charge de ce soin , Léandre, et je vous quitte pour laire mss visites. Je viendrai de très-bonne heure : Octave, vous vous y rendrez de même. •

OCTAVE, l'air embarrnssé.

Je suis assez peu certain, madame, de le pouvoir, j'ai beaucoup d'affaires et je crains qu'elles ne m'occupent toute la journée.

GIDALISE.

Mais enfin vous serez au moins libre à huit heures. Hortense arrive de ia campagne, elle sera ici de très-bonne heure, elle désire passionnément de vous voir, vous devez lui marquer quelque empressement.

OCTAVE

J'ai assurément beaucoup de joie de son retour; mais ne souperat-elle pas demain chez vous ?

CIDALISE

Oui, sans doute; mais qu'est-ce que cela fait pour aujourd'hui? vous avez l'air embarrassé, qu'est-il donc survenu? Hortense vous déplaît -elle?

OCTAVE, fort ému.

yoilà de vos injustices, madame! je trouve Hortense très-aimable, je l'aime beaucoup, je suis certainement très-aise de la rencontrer, et je ne crois pas avoir rien dit de contraire à cela en vous demandant si elle soupait demain chez vous.

CIDALISE

J'entends; c'est-à-dire que vous ne soupez pas ici ce soir ; j'en suis surprise, je l'avoue; Léandre n'est pas de trop, je puis m'expliquer devant lui. Après les éclaircissements que nous eûmes hier, je ne m'attendais pas que vous me fissiez repentir si promptement de ma crédulité ; eh bien, vous soupez donc avec Julie, et vous me laissâtes croire hier que vous viendriez chez Bélise ; j'avoue que je ne m'accoutume point à vos détours et à vos finesses, et que je me trouve bien sotte ou bien faible d'en être si souvent la dupe.

OCTAVE

Vous l'entendez, Léandre, et je vous fais juge du fait dont madame se plaint; elle me dit hier qu'elle soupait chez vous, elle ajouta: il est vrai que Bélise comptait sur moi, mais je ne répondis rien, et mon silence disait assez que je ne pouvais pas accepter cette partie. H y a

six jours que je n'ai soupe avec Julie, elle m'en avait prié pour hier, avant-hier et le jour d'auparavant, est-il de Tamitié et de la bienséance de la refuser toujours, et ai-je tort de choisir de préférence, pour remplir ce devoir, les jours où madame soupe hors de chez elle et que je sais qu'elle sera avec les gens qui lui plaisent le plus 7

CIDALISE

Oui, Octave, vous avez tort, et très-grand tort, d'avoir aussi peu de franchise ; j'avoue qu'un souper est une chose si indifférente en soi que l'on se rend fort susceptible de ridicule en ayant l'air de s'en plaindre, 'mais les circonstances changent bien les choses; vous savez les raisons qui me les font trouver mauvaises ; je crois que, sans blesser la bienséance, vous auriez pu vous excuser auprès de Julie , non-seulement pour ce soir, mais pour toutes les fois que je pourrais le désirer. Vous m'aviez promis hier que nous n'aurions plus d'occasions de semblables démêlés, et que rien à l'avenir ne me rappellerait le souvenir de Julie.

OCTAVE

Est-ce ma faute, madame, si incessamment vous me cherchez querelle à son occasion? Quoi ! vous trouvez éternellement mauvais que je remplisse quelques devoirs, quand vous voyez d'ailleurs que je ne vis que pour vous? Julie, madame, n'est qu'un prétexte à votre tyrannie; Léandiwsait ce que je pense, vous le savez aussi, et Julie le sait ellemême ; mais c'est vous, madame, qui êtes de mauvaise foi, quand vous exigez des choses qui ne vous font rien et que je ne puis accorder. Léandre, dites à Cidalise si j'ai tort et si je dois cesser de voir Julie.

LfiANORE.

En vérité, madame. Octave vous aime si tendrement et vous en devez être si persuadée, qu'il ne vous est pas permis d'avoir la moindre inquiétude des soins qu'il rendra à d'autres. Julie est son amie depuis vingt ans : voulez-vous qu'il l'abandonne? Elle ne s'aperçoit que trop des préférences qu'il vous accorde, et elle ne doute plus de sa passion pour vous. Oui, madame, elle en est instruite, et elle en est mort^îllement affligée : ne doit-il pas dans ces circonstances...

OCTAVE

Oui, madame, je dois la consoler et la rassurer ; la simple humanité l'exige, vous devriez vous-même me porter à en user ainsi et m'encourager à soutenir la contrainte qu'il y a à dire à quelqu'un qu'on l'aime, quand ce n'est pas le cœur qui fait parler; si vous m'aimiez, madame, vous ne seriez jalouse que de mes sentiments, et sûre comme vous l'êtes de l'excès de ma passion, vous me laisseriez remplir des devoirs à l'ennui desquels vous ajoutez le dépit, le désespoir, la rage; souvent je redouble d'assiduité pour Julie dans la crainte de votre séduction, vos reproches m'irritent, je crois que c'est votre anité qui cherche un triomphe, tandis que votre cœur ne peut for"

mer aucune plainte ; je n'ai pour Julie que de restime, de Tamitié, de la reconnaissance. Vous n'ignorez point (si je Tavais aimée) de quelle ressource elle m'aurait été lorsque vous écoutiez, que vous recherchiez Glitandre, qu'il vous plaisait, que vous m'en aviez fait l'aveu, que vous me conseilliez, de ralentir mes empressements pour vous, parce quMls vous importunaient, et de vous laisser à vous-même le soin de vous ramener à mol ; vous souvenez- vous , madame , combien je souffris de votre légèreté et combien votre sincérité augmentait mon supplice? Si j'avais aimé Julie, c'était là le moment de me livrer tout à elle et de trouver dans sa tendresse fidèle et constante l'oubli d'une infidèle qui se plaint aujourd'hui comme si ses sentiments lui en donnaient le droit ; allez, Cidalise, je rougis de ma faiblesse, vous ne devez vous plaindre de rien, n'exiger rien, et admirer l'excès de mon aveuglement qui fait que je vous vois et que malgré moi je vous aime.

CIDALISE

Cet emportement me surprend. Mes torts passés (qui n'en seraient pas si je ne voulais bien donner ce nom à ce qui a pu mettre quelque refroidissement entre nous) devraient vous être aujourd'hui de sûrs garants de ma sincérité et de ma constance ; les empressements de Clitandre (puisqu'il vous plaît d'en rappeler le souvenir) flattèrent ma vanité; je fus sensible à la timidité et à la défiance qui accompagnaient les soins qu'il me rendait, j'en fis (je l'avoue) la comparaison avec le peu de considération que vous m'aviez marqué dans les commencements de notre liaison, les procédés de Clitandre me donnèrent bonne opinion de lui et flattèrent ma vanité, je les regardai comme un effet de la vérité de ces sentiments qui portent à respecter ce -qu'on aime; je m'occupai de cette idée, je le voyais avec plaisir, et quoique très-décidée à ne point répondre à son amour, sa personne, son caractère, ses sentiments m'intéressèrent assez pour désirer d'en faire mon ami. L'occupation que tout cela mit dans mon âme, se peignit si bien sur mon visage que vous en démêlâtes une partie, je ne balançai pas un moment à vous avouer tout ce qui se passait en moi, mes projets d'amitié vous furent suspects, vous ne m'estimiez pas assez pour vous y confier; vous savez quelles furent alors vos plaintes et vos reproches, je n'omis rien pour vous rassurer, et ce fut de trèsbonne foi que je renonçai à Clitandre ; mais mon cœur était agité, il lui fallait quelque temps pour se remettre dans son assiette ordinaire; malgré mon trouble, je sentais combien vous m'étiez cher, mais vos reproches et vos empressements augmentaient le trouble, le désordre de mon âme, la crainte de vous perdre aurait écarté plus promptement tous les nuages qui étaient entre nous ; je vous le dis, et c*était là. Octave, le vrai moment de m'inquiéter sur Julie ; mais vous aviez alors de l'amour pour moi (ou la jalousie produit les mêmes effets);

enfin cette Julie que vous adorez aujourd'hui, ne .peut vous être d'aucune ressource. Je crois avoir bien répondu à cet article; venons au reste : on n'est jaloux , dites-vous . que des sentiments , cela est vrai , mais ils n'ont de garants que la conduite ; vous venez vous-même de me faire un aveu qui aurait fait naître ma jalousie, quand j'aurais eu jusqu'à présent la plus parfaite confiance. Julie n'a appris que depuis peu votre passion pour moi, il faut que vous la rassuriez, que vous la consoliez. Quel pays a-t-elle donc habité depuis dix ans? Vous l'avez donc si bien éblouie par vos sublimes distinctions^ qu'elle en a conclu (lue votre liaison avec moi n'était qu'une amitié ordinaire. Vous l'avez donc flattée d'être l'unique objet de votre tendresse, vous cherchez donc à le lui persuader encore aujourd'hui ? Qu'avez-vous à répondre? Me direz- vous que j'ai souflTert pendant dix ans le partage dont je me plains aujourd'hui? vous en savez bien la raison ; j'ignorai longtemps votre attachement pour Julie; lorsque je l'appris, je ne voulus pas le croire ; le genre de vie que je menais alors vous donna beaucoup de facilité pour me tromper, et mon caractère franc et vrai vous seconda l)arfaitement ; je trouvais de l'impossibilité à ce prétendu partage et ce (lue je connaissais de la personne de Julie contribuait à me rassurer. Votre jalousie de Glitandre, qui me parut avoir le caractère d'une véritable passion , fortifiait ma confiance ; enfin, vous savez que ce n'est que depuis trois ans que mes yeux se sont ouverts, et qu'étant aujourd'hui témoin de faits inexplicables si je voulais persister dans l'idée que vous n'aimez que moi, je vous ai demandé des éclaircissements, des explications; l'obscurité qu'il y a dans vos discours augmente mes inquiétudes ; enfin, depuis six mois il vous est échappé (les aveux si clairs, et celui d'aujourd'hui est si positif, qu'il ne me reste plus le moindre doute; je ne répondrai point à l'injustice que vous me faites en me disant que ma vanité cherche des triomphes; si je l'avais écoutée. Octave, il y a longtemps qu'elle m'aurait appris la lionte qu'il y a à disputer un cœur à de certaines rivales. Voilà ma réponse sur tous vos griefs. Mais il s'agit dans cet instant du souper de co soir. Allez trouver Julie, monsieur, je ne m'oppose plus à rien, je ne prétends plus rien, et môme je ne désire plus rien; qu'à l'avenir Julie jouisse de vos sentiments sans partage, je neveux ni partager, ni lui ravir son bien.

OCTAVE

Cidalise, écoutez-moi! Léandre, joignez-vous à moi pour lui persuader que je l'adore!

CIDALISE

Non, monsieur, tous discours sont superflus. Je vous quitte pour ne jamais Mais voici Bélise.

APPENDICi:. 417

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