‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. Craufurt (volume 3)Chapitre 100 sur 134 · LÉANDRE, OCTAVE · texte numérisé non relu

LÉANDRE, OCTAVE

LÉANDRE

Eh bien, Octave, comment gouvernez-vous Cidalise et Julie? Avezvouseu bien des scènes, des explications, des bouderies et des raccommodements? Votre gaieté m'annonce que tout va bien.

OCTAVE

Oui, mon cher Léandre. Cidalise enfin est persuadée de la violence de ma passion; nous nous sommes raccommodés hier au soir; je la satisfis sur toutes ses inquiétudes, et je vais jouir ( du moins pour quelque temps) du plaisir de me partager entre deux objets auxquels je suis également attaché et sans lesquels je ne peux vivre.

LÉANDRE

Je ne reviens point d'étonnement de la bizarrerie de votre cœur; mais non, j'ai tort de m'étonner; ce n'est point de l'amour que vous avez; ce sentiment ne peut se partager, l'amitié même ne peut souffrir cette égalité, enfin je crois voir clairement que vous n'avez aucun sentiment ni pour l'une ni pour l'autre.

OCTAVE

Que voulez-vous dire? Quoil je n'aimerais pas deux femmes pour lesquelles je sacrifierais ma fortune, ma vie? Eh! que fais-je dans le monde ? Qu'est-ce qui m'y occupe ? qu'est-ce qui m'y intéresse? A peine suis-je éveillé, que je reçois un message de Julie plein d'intérêt pour ma santé, d'empressement pour me voir; j'y réponds par un billet aussi tendre; je sors, je vais chez elle; je me plais à la trouver au milieu d'une famille qui l'adore ; elle me rend compte de tous ses petits détails domestiques, de ce qu'elle a vu et entendu la veille; elle me parle de ses lectures, de ses projets; je la vois examiner et

tâcher de deviner ce que je blâme ou j'approuve ; elle me demande mes avis et mes décisions, elle les reçoit avec une déférence et une soumission qui me charment ; je la quitte en m'engageant avec elle à* quelques parties pour les jours suivants, et je sors d'avec elle enchanté de son égalité et de l'excès de sa tendresse.

LÉANDRE

Eh bien, comment, étant aussi satisfait de Julie, ne bornez-vous pas à elle tous vos soins? Quel charme vous attire à Cidalise ?

OCTAVE

Ah ! Léandre, cela est inexplicable. Cette Cidalise est d'un caractère absolument contraire à celui de Julie ; je suis agité de crainte et d'inquiétude quand je me rends chez elle ; il est presque toujours certain que je la trouve dans une situation toute dilTérente de celle où je l'ai laissée la veille ; je n'ai jamais une entière certitude de lui plaire, elle n'a nulle déférence pour mes goûts ni pour mes opinions ; souvent je démêle que les moyens que j'emploie pour lui plaire ne font que la refroidir et l'éloigner de moi ; cependant sa jalousie est extrême; il ne se passe point de jour qu'elle ne me fasse des scènes à l'occasion de Julie ; elle ne peut soulTrir qu'elle partage mes soins et ma tendresse; elle consent (dit-elle) qu'elle soit mon amie, mais elle voudrait interdire toute espèce de galanterie entre elle et moi. Quelle injustice! quelle barbarie ! Cette Julie, qui depuis vingt ans a pour moi l'amour le plus constant, le dévouement Iç plus parfait, qui m'a sacrifié sa réputation, qui s'honore de mon amour, qui consent à tout ce qui peut me plaire, qui m'aime assez pour ne pas haïr ses rivales, et qui ne me fait des reproches que pour s'attirer quelques nouvelles assurances de ma tendresse. Non je ne puis sans Indignation soufTrlr qu'on veuille me réduire à la simple amitié pour elle ; je dois trop à Julie pour lui causer jamais la moindre peine. Mais enfin j'ai su hier persuader Cidalise, je lui ai fait des distinctions si subtiles de mes sentiments pour elles deux , et de leur différence, que, quoique j'aie persisté à ne rien changer à ma conduite, elle est demeurée d'accord de tout ce que j'ai voulu, et je puis espérer de jouir au moins quelque temps d'un peu de repos et de tranquillité.

LÉANDRE

Je doute que cet état dure longtemps, et il est bien difficile de tromper Cidalise ; mais ne pourriez- vous pas prendre un parti décisif? Aux portraits- que vous venez de me faire de ces deux femmes, il me semble que vous ne devriez pas balancer à vous décider en faveur de 'Julie, et de profiter des premiers emportements de Cidalise pour rompre absolument avec elle.

OCTAVE

Que ne puis-jc suivre vos conseils ! Mais Cidalise est plus nécessaire à mon bonheur que je ne le puis dire. Vous la connaissez? Vous

savez que personne n'est plus sincère et plus naturelle; un regard, une attention d'elle, ont un caractère de vérité qui séduit mes sens et ma raison. Dans le moment où elle me dit qu'elle m'aime, je crois jouir du plaisir de me l'entendre dire pour la première fois; elle ne parle que d'après ce qu'elle sent, et peu semblable à la plupart des femmes, dont la conduite et les manières sont gênées par de fausses bienséances ou animées par la coquetterie, elle est simple et vraie, son inégalité ( qui est un de ses plus grands défauts) me paraît presque alors une perfection ; la tendresse qu'elle marque ne tient rien de l'habitude ni même de la constance, on croit qu'elle vous choisit pour la première fois, elle inspire une vivacité qui dégoûte de l'ennuyeuse uniformité de toutes les autres femmes.

LÉANDRE

Tentends ; mais ce plaisir peut-il entrer en comparaison avec tous les chagrins et les tourments qu'elle vous cause?

OCTAVE

Que vous dirai-je, mon cher Léandre? c'est peut-être ce bizarre assemblage qui fait le charme qui m'arrête ; je passe sans intervalle de la plus parfaite confiance à la plus extrême inquiétude; mon âme est toujours dans une activité si prodigieuse que le calme et la tranquilité me paraîtraient aujourd'hui le néant. Mais je vais vous surprendre bien davantage par un aveu que je ne ferais à nul autre qu'à vous : vous me croyez fort occupé de Julie, vous vous imaginez que j'ai pour * elle beaucoup de tendresse ; je sais que tout le monde croit que c'est ma véritable passion ; apprenez qu'elle n'a peut-être plus d'existence dans mon âme que celle que Cidalise lui donne. Si Gidalise cessait de m'aimer et de me voir, cette Julie ne paraîtrait plus à mes yeux qu'une statue animée; tout ce qu'elle aurait de moi ne serait plus que des soins que l'habitude me fait regarder comme des devoirs, et toute la fermeté que vous me voyez aujourd'hui à résister au sacrifice que Cidalise exige de moi, se tournerait dans une indolence qui me ferait presque ignorer que Julie existe. Le mal que Cidalise dit de sa rivale, me la rend plus considérable,,rindiirérence que l'on veut que j'aie pour elle me rappelle les raisons que j'ai de l'aimer et la reconnaissance que je lui dois; enfin la chaleur que Cidalise excite dans mon âme ne se borne point à elle, et Julie en profite. L'examen que Cidalise me fait faire de ses sentiments , et la comparaison que j'en fais à ceux de Julie, m'irrite contre Cidalise ; je la quitte persuadé que je dois tout à Julie, et qu'elle seule peut faire mon bonheur. Plein de cette idée, je vais la chercher, je lui fais mille serments de fidélité et de constance; sa douceur, sa tranquillité, son uniformité, qui d'abord m'enchantent, amortissent peu à peu mon ardeur; je me calme, je m'étèins, je m'anéantis, et je sens renaître en moi un besoin de Cidalîse, ([ui nl'entraîne auprès d'elle plus empressé que jamais.

LÉAIIDRE.

Mais enfin, si elles vous amenaient au point de vous décider, quel parti prendriez-vous?

OCTAVE

JeTignore! Cependant Je crois que Julie serait préférée; mais vous, quel parti prendriez-vous en pareil cas? Je vous ai fait une sincère exposition de la situation de mon ftme.

LÉAIIDRE.

Je croirais n'aimer ni Tune ni Tautre, et je n'abuserais pas plus longtemps de la crédulité de Julie et du goût de Gidalise ; je me rendrais compte à moi-môme de mes sentiments , et je démêlerais bien vite que mon amour-propre sont les seuls liens qui m'attachent à elles. En effet, si c'était d'autres sentiments, ils ne vous laisseraient pas dans cette incertitude; l'amour ne peut se diviser, il décide en maître; mais on prend souvent la galanterie pour lui ; voilà l'abus dans lequel vous êtes, il vous faut deux engagements pour occuper votre ûme, et encore avez-vous du temps de reste; si vous aimiez, Octave, on n'aurait rien à exiger de vous, et vous seriez bien afiligé des soins que la bienséance vous forcerait de rendre ailleurs ; mais peu de gens ont la capacité d'aimer, et il y en a beaucoup moins encore qui puissent se passer de la galanterie; elle exerce l'esprit, flatte la vanité, amuse le cœur; j'avoue môme qu'elle a des plaisirs assez vifs, elle peut être un passetemps de la jeunesse; mais il faut bien se garder d'en faire une habitude, et encore moins une occupation assez sérieuse pour qu'il nous en coûte notre repos ni qu'elle puisse jamais causer le malheur d'une femme qui nous aimerait de bonne foi.

OCTAVE

Cette morale est sévère; mais vous vous trompez, je crois, sur l'idée que vous avez de l'amour; pour moi, je pense que le cœur peut s*»; partager ; je le prouve, et je me livre à tous les inconvénients et ù tous les plaisirs de ma situation. Mais allons voir Cidalise, elle vous aime; aidez-moi à lui faire trouver bon que je passe la soirée avec Julie; je crains les emportements; quand vous m'approuverez, elle n'osera me condamner. Mais la voici qui arrive.

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