‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. Craufurt (volume 3)Chapitre 13 sur 134 · DE L^ABBÉ BARTHELEMY A MADAME DU DEFFAND · texte numérisé non relu

DE L^ABBÉ BARTHELEMY A MADAME DU DEFFAND

Cbanteloup, ce 24 octobre 1778.

J'ai laissé partir M. de Tourville sans vous écrire, parce qu'il vous portait une lettre de la grand'maman. M. Ribot part demain, il va à Paris pour rétablir sa santé et fondre une obstruction qui lui est survenue à la suite de la fièvre tierce. Cette lettre que je vais lui remettre n'augmentera pas son obstruction, mais elle, pourrait bien augmenter votre ennui. Je n'ai rien à vous dire ; je travaille sur le néant : il me semble que je vais faire le monde. Cependant je n'ai pas une barbe comme le Père Étemel ; je ne sais pas comment il s'y prit. Mais je sais parfaitement qu'il n'est venu, depuis que je suis ici, que quelques passants comme Géliote, M. et madame la comtesse de Beaumont, parents de la grand'maman. Je ne sais comment ni pourquoi ils ont une terre à cinq ou six lieues d'ici. Quoique le fils, le père, l'oncle, les cousins soient dans le service et s'y soient toujours bien comportés, ils n'ont jamais rien demandé tant que le grand-papa a été dans le ministère. Après leur disgrâce, ils se sont fait connaître et ont demandé à les venir voir ; ils sont donc venus. Ce sont de fort bonnes gens qui passent une partie de leur vie dans leur terre, s' appliquant à l'agriculture et faisant des enfants* ; ils en ont sept. Le premier jour, pendant le souper, madame de Beaumont ne cessa de me regarder. Je n'en pus rien conclure, car M. de Beaumout me regardait encore avec plus d'attention. Le lendemain, la femme dit à la grand'maman que je serais un excellent gouverneur d'enfants. Tout le monde fut persuadé qu'ils avaient en effet quelque proposition à me faire. Le jour d'après, pendant

1. n y eut douze fils ; Talné était général et sénateur sous le premier Empire.

le dîner, M. de Beaumontme donna tout haut la même louange. Je profitai de cette occasion pour dire que la plus grande marque d'estime et de considération qu'on pouvait donner à quelqu'un était de lui confier ses enfants, et que le plus grand service qu'un honnête homme peut rendre à sa patrie est celui de former de bons citoyens. Gela fut bien reçu. Dans la journée on tint encore le même propos à la grand'maman. Mais j'eus beau faire toutes les bassesses possibles, je ne pus jamais obtenir ma nomination. Ils partirent le lendemain , en disant sans doute que je serais un excellent gouverneur d'enfants. Vous voyez bien que, si je ne vous disais pas des riens, je n'aurais rien à vous dire.

On a pris depuis trois jours, au piège, un animal qui est gros comme un chat, moucheté comme un tigre, la queue comme un makis, le corps et le museau comme une fouine, et qui n'est ni un chat, ni un tigre, ni une fouine, ni un makis. Qu' est-il donc? le diable lui-même. D'abord, tous les paysans l'ont cru, et vous savez bien que la voix du peuple est celle de Dieu ; ensuite, il ne mange point, il grince les dents, il regarde en dessous et quelquefois de travers, et pue à faire trembler. On le garde avec soin. M. le bailli de Fleury a un enfer chez lui, pourquoi n'aurions-nous pas le diable ? J'ai été ce matin lui faire cette petite prière : Mon cher petit démon, tu es sans doute au pouvoir de quelque génie malfaisant? si tu veux que je te délivre, prends avec le bout de ta patte Ghanteloup, le château, la terre, la ferme, la Loire et toutes ses appartenances et même le climat de Touraine, et transporte tout cela auprès des Invalides ; rends tout cela invisible à tout le monde excepté à ceux que les maîtres de céans voudront choisir. Savez-vous ce qu'a répondu le diable? rien. Je le crois un peu sot. Il y a longtemps que je soupçonne le diable d'avoir moins d'esprit qu'on ne le dit.

M. de risle vous écrira par la première occasion. M. de Boufilers et M. Billiardy me chargent de vous remercier de votre

souvenir et de vous dire un million de choses de leur part. Joignez à ces messieurs M. de Stainville, la petite sainte et son fils, et vous aurez tout Ghanteloup. La petite sainte est mieux, elle ne souffre point, elle a très-bon visage, mais ne quitte pas sa chaise longue; elle me charge aussi de bien des amitiés pour vous.

L'action de madame la dauphine est attendrissante. Madame de Beauvau a dit quelque chose de bien joli : « Madame la dauphine suivait la nature, M. le dauphin suivait madame la dauphine. »

J'ai envie de recommencer ma gazette ; il me semble qu'il y a beaucoup de petits détails qui sont bons à recueillir dans le moment et qui ne se présentent point à l'esprit quand on en a besoin.

Laissez-moi finir, je vous prie; quand je vous parle, je ne puis pas vous quitter. Jugez de ce que ce doit être quand vous me parlez.

LETTRE DXLIV

DE MADAME DU DEFFAND A l'ABBÉ BARTHELEMY

Paris, ce 30 octobre 1773.

C'est aujourd'hui votre tour, vous êtes mon plus ancien créancier. Ah ! qu'est-ce qu'elle compte me devoir? direz- vous; si c'est une lettre, je lui en donne quittance. Eh bien! Tabbé, je ne la reçois pas et je me dévoue à vous payer rie à rie, sans avoir de quoi et sans savoir où en prendre. Je suis aussi stérile que vous êtes abondant, mais n'en tirez pas tant de vanité. Il vous survient des aventures qui vous fournissent des richesses infinies. Avoir pris le diable dans un piège ! y a-t-il rien de plus heureux ? Observez , examinez le parti que vous en pourrez tirer, et puis consultez-moi sur l'usage que vous en ferez; suivant ses talents, nous verrons dans quel conseil on pourra

lui donner place. J'abandonne ce sujet, je ne m'en tire pas bien.

J'eus l'autre jour la visite de M. du Bucq. Je fis la réflexion que, si l'on écrivait exactement tout ce qu'il dit, sans en omettre une syllabe, il faudrait intituler ce livre : Bucquoniana ; pensez-y, vous trouverez que j'ai raison. Il fit ce jour-là des portraits excellents, mais dans ce même goût. Je lui fis faire des parallèles , entre autres celui de madame la duchesse de Grammont avec madame la princesse de Beauvau. J'en fus très-contente, et madame la duchesse de Grammont l'eût été aussi. On ne compara la grand'maman à personne. Je fus contente, très-parfaitement contente de tous les traits de son portrait; ni vous ni moi n'y aurions rien ajouté. Je trouve à cet homme, depuis ce jour-là, beaucoup plus d'esprit. Nous fûmes interrompus ; il ne fut pas question du grand-papa, mais il aura son tour.

Que dites-vous, l'abbé, de l'agonie du ministre? on ne sait pourquoi elle dure si longtemps, mais je laisse les grandes affaires à traiter à d'autres : mon district est la bagatelle.

La maréchale se donne un mouvement prodigieux pour parvenir à avoir une chanson sur le président des Invalides, qui commence: Quand Biron voulut juger; en parodie : Quand Biron voulut damer. Elle n'est peut-être pas faite, mais elle est bonne à faire. Si elle est faite, la maréchale vous la porte.

Je ne sais pas la plus petite nouvelle, et si j'en savais, je ne serais que l'écho de la maréchale, qui vous dira tout.

Je n'écris point à la grand'maman, parce que c'est assez

d'une de mes lettres; la première après celle-ci sera pour

elle.

Adieu, l'abbé, ne me laissez oublier de personne.

Du 1«' novembre 1T73.

J'espérais avoir à ajouter et je me suis trompée. Madame de La Vallière se porte mieux, je souperai demain chez elle;

mercredi je souperai chez moi avec madame de Cambise, la duchesse de Boufllers et MM. de Guines et Pont-de-Veyle.

Je fus hier àRoissy, vraisemblablement pour la dernière fois de ma vie ; j'en revins fatiguée à mourir. Le tableau de leur situation, de leur bonheur, de la vie qu'ils mènent, quoique fort différent de celui de Ghanteloup, pourrait en faire le pendant. Ce sont des gens très-heureux.

Ah ! mon Dieu, j'ai toujours oublié de vous parler du chevalier de Boufflers, il sera en votre présence quand vous recevrez cette lettre. Faites-lui mes compliments, et ne tardez pas à me donner des nouvelles, d'abord du grand-papa et de la grand'maman, et puis de tout ce qui m'intéresse en général et en particulier : c'est vous obliger à me parler de sept ou huit personnes qu'il n'est pas nécessaire de vous nommer.

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