LETTRE DXLV
DE LA DUCHESSE DE CHOISEUL A MADAME DU DEFFAND
A Ghanteloup , co 31 octobre 1T73.
Comment ai-je pu vous offenser, ma chère petite-fiUe? ce n'a sûrement jamais été mon intention, et pour le moment je suis innocente comme l'enfant qui vient de naître de l'offense que je vous ai faite, car je ne me souviens plus du tout de ce que je vous ai écrit, mais je me souviens que, quand le pauvre bailli de Solar n'avait rien à mander à sa cour, il me disait qu'il allait faire de la poésie. J'ai peut-être fait aussi de la poésie, car il m' arrive souvent aussi de n'avoir rien à dire; mais il me semble que ma poésie a été bien forte s'il est vrai que je me sois comparée à une divinité ; elle n'était pas, du moins, modeste. Du reste, si j'ai commis le péché de l'orgueil, soyez sûre, ma chère petite-fiUe, que je suis à l'abri de ceux d'injustice et d'ingratitude à votre égard. Je connais toute votre amitié pour moi, j'y mets ma confiance la plus douce, j'en ai
la reconnaissance la plus sensible et je vous en paye par le sentiment le plus tendre.
Je suis bien fâchée que le pauvre Tourville soit encore arrivé malade ; il nous avait un peu effrayés ici, et surtout un jour où il ne pouvait prononcer lapereau ; M. de Choiseul riait de notre frayeur, mais l'objet n'en était pas rîsible. M. de Stainville n'était pas encore arrivé quand M. de Tourville est parti , de sorte que je n'avais pas eu de lettre de vous depuis celle qu'il m'avait apportée. Je vous croyais en retard avec moi, parce que les de Lindres l'étaient. Je ne vous ai point écrit par Ribot, parce que je vous avais écrit peu de jours auparavant et que je n'ai reçu votre lettre qu'après son départ. Voilà, ma chère petite-fille, l'histoire exacte de notre correspondance. Je vois par vos lettres à l'abbé, à M. de l'Isle, à moi que vous vous ennuyez; je vous plains, cela m'afflige, mais ne m'étonne pas ; et qui est-ce qui ne s'ennuie pas? Pour moi, je me lève fatiguée et je me couche ennuyée. J'attends avec impatience toutes les époques de ma journée, et je les remplis avec dégoût; n'est-ce pas là du bel et bon ennui? Mais n'en dites rien; ce mal, qui ne m'est pas ordinaire, tient apparemment à quelque cause physique que j'ignore; mais si on le savait, on ne me pardonnerait pas de m'ennuyer, comme si mon ennui était une injure pour les autres ou un tort de ma part. Vous savez mieux que personne qu'il ne dépend pas de soi de ne pas s'ennuyer, car assurément, si l'on avait le choix, je ne crois pas qu'on s'avisât de s'ennuyer par plaisir. Je suis persuadée que, si nous avions pu réunir nos ennuis, l'amusement en serait résulté, du moins pour moi. 11 ne s'est pas passé de jour que je ne vous aie désirée et regrettée. Vingt fois entre la petite sainte , M. de Choiseul, madame de Grammont même, l'abbé et moi nous nous sommes dit : Mais pourquoi la petite-fiUe n'est-elle pas ici? elle est toute seule à Paris, elle s'ennuie; il fait ici le plus beau temps du monde, elle s'y serait bien portée; nous sommes peu de monde, rien ne nous aurait distrait du plaish*
de nous occuper d'elle, et j'enchérissais avec une personnalité et une confiance que vous ne trouverez pas ridicules, à ce que j'espère. Eh! mon Dieu, pourquoi n'est-elle pas toujours ici ? qu'a-t-elle de mieux à faire? Ah I il est désolant, ma chère petite-fille, que vous n'y soyez pas; mais vous ne l'avez pas voulu, il n'en faut plus parler.
Vous m'avez inquiétée sur madame de La Vallière, et plus encore par ce que vous en mandez à l'abbé; cependant comme nous n'en avons point entendu parler depuis dans aucune autre lettre, j'espère que son état n'est pas aussi dangereux que vous le craigniez et que vous le faisiez craindre. Je serais bien affligée qu'il lui arrivât malheur, d'abord pour elle, que je crois heureuse par le calme de son âme, pour vous, qui l'aimez, et pour moi, qui suis touchée de la suite d'intérêt qu'elle me marque, car je ne croîs pas qu'on doive s'attendre à un sentiment bien tendre de sa part, et tant mieux pour elle; il n'en est pas de même, ma chère petite-fille, de celui que j'ai pour vous, et c'est encore tant mieux pour moi, car il fait mon bonheur.
Le grand-papa vous embrasse.