LETTRE DLIII
DE LA DUCHESSE DE GIIOISEUL A MADAME DU DEFFAND
A Chanteloup, ce 22 novembre 1T73.
Je suis fâchée, ma chère petite-fiUe, que vous ayez été dans l'inquiétude pour moi. Je vous aime tendrement; je voudrais ne vous procurer que des sentiments doux, agréables et jamais douloureux. Je me suis recherchée pour voir si j'avais par négligence donné lieu à votre inquiétude, et il m'a paru que je n'avais pas de reproches à me faire. J'ai répondu exactement à toutes vos lettres. Mais elles ont été rares depuis quelque temps, et vous savez que , quand elles me manquent, ma nullité me réduit au silence. Celui de tout Chanteloup doit donc bien plutôt être reproché à M. de l'Isle et à l'abbé qu'à moi; leur abondance la rend impardonnable, et je les en ai bien grondés. Ils l'ont suffisamment réparée depuis quelques jours, et les saillies de leur imagination vous auront dédommagée de la stérilité de la mienne.
Le fils de la petite sainte doit vous avoir porté une lettre de moi. Mais elle était vieille parce qu'il est resté ici trois jours de plus qu'il ne comptait, et qu'il s'est encore arrêté en chemin, de sorte qu'il se pourrait bien que vous ne l'eussiez reçue qu'après le départ de monseigneur l'évêque d'Arras, qui m'a apporté la vôtre. J'ai été dans la plus grande joie de voir ce bon évoque. J'ai réellement un grand fonds de tendresse pour lui, et on m'a déchiré le cœur quand, dans le commencement de notre exil, on a voulu jeter des nuages sur ses sentiments pour nous. Je les ai toujours repoussés parce qu'ils m'étaient insupportables. Je suis bien fâchée de le voir partir sitôt ; mais je n'en suis que plus touchée de la peine qu'il a prise de faire un pareil voyage pour deux jours, parce qu'il n'avait que deux jours à nous donner. Ménagez-moi bien son amitié; j'en ai
besoin, parce que je l'aime véritablement. — Que faites-vous du prince de Beauffremont ? Il m'avait mandé qu'il allait venir, et je ne le vois pas arriver.
J'ai une difficulté à proposer sur la langue à M. de Beauveau. Il se moquera peut-être de moi, comme a fait l'abbé, n'importe; voici le fait. L'abbé disait hier : // semble que le rent est au nord. Il m'a paru qu'il devait dire : // me semble que le vent est au nord^ ou : // semble que le vent soit au nord, parce que ce sont deux cas tout différents. Dans le premier, c'est son opinion particulière qu'il énonce en disant : // me semble que le vent est au nord. Dans le second, il exprime le doute général sur la position du vent; l'apparence est qu'il est au nord, mais il se pourrait qu'il n'y fût pas. L'abbé n'admet ni mon objection ni ma distinction, et il ajoute : C'est comme quand on dit : // semble que vous vous portez bien; à quoi je réponds : On ne dit point, ou on ne doit pas dire : // semble que vous vous portez bien, mais : // me semble que vous vous portez bien, parce que cette phrase est une proposition affirmative. On ne pourrait dire : // semble que vous vous portez bien^ qu'à une personne qui se plaindrait d*étre malade avec un bon visage; encore serait-ce en réponse à ses plaintes, et on ajouterait : Cependant^ il semble 'j de sorte que cette expression, il semble, suppose toujoujrs une apparence trompeuse ou tout au moins douteuse. Proposez ma difficulté au prince, mais ne lui montrez pas ma lettre. Je ne veux pas qu'il trouve des fautes d'orthographe dans la lettre d'une femme qui s'avise déraisonner sur la langue.
Je ne sais pourquoi M. de l'Isle s'est avisé de vous mander que je me suis mise à manger seule comme un loup-garou. M. de Beauvau n'approuverait pas encore cette comparaison du loup-garou, parce qu'il dirait qu'on ne peut comparer qu'à une chose positivement ou moralement existante, un sentiment à un sentiment, une chose à une autre chose, mais qu'un loupgarou n'existe ni positivement ni moralement. Laissons M. de
Beauvau et revenons à M. de l'Isle. Son indiscrétion vous a très-gratuitement inquiétée et j'en suis fâchée. Mon changement de régime n'indique aucune altération dans ma santé, c'est seulement une précaution. Vous savez que je suis gourmande, je ne puis manger avec tout le monde, sans manger de tout ce qu'on sert pour tout le monde, et je suis toujours punie de mon intempérance, sans en être corrigée, par de continuelles indigestions. On a trouvé que le meilleur moyen de mettre mon estomac et moi à la raison était de me faire manger seule et de ne me servir que les choses qu'on me permet de manger, afin que je fisse, comme l'on dit, de nécessité vertu. Voilà tout, ma chère petite-fille. On pourra peut-être vous mander encore que je suis enrhumée. Cela est vrai, mais ce rhume n'est rien ; rapportez-vous-en à Tévêque, il vous en dira peut-être bien plus que je n'en sais moi-même. Il vous dira surtout que je vous aime de tout mon cœur, et cela je le sais bien, car je le sens bien *. C'est la vérité qui m'est la plus chère, parce que, comme je ne suis pas géomètre, je ne fais cas que des vérités de sentiment.