‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. Craufurt (volume 3)Chapitre 24 sur 134 · LETTRE DLIV · texte numérisé non relu

LETTRE DLIV

DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL

Ce mercredi , 24 novembre 1773.

J'ai recours à vous, chère grand'maman, il faut que je vous confie tous mes embarras. J'aurais voulu répondre à tout ce qui m'est venu de Chanteloup, mais, comme une grosse bête que je suis, je n'ai rien pu imaginer. J'ai donné dans tous les panneaux, je n'ai point deviné quel était l'auteur de la première interprétation; je l'attribuai à M. de Craon, j'étais dans

1. Madame du DeflTand lui disait un jour : a Vous savez que vous m*aimez, mais vous De le sentez pas. »

Tadmiration de ce qu'ayant entendu une seule fois l'histoire tragique, il en avait retenu toutes les lettres initiales et en avait fait une interprétation si plaisante et si suivie. J'en .fis fadrela lecture à tous ceux qui vinrent chez moi; tout le monde en pâma de rire. M. de Beauvau redoubla d'amitié pour son frère, et moi, me sentant dans l'impossibilité de lui faire une bonne réponse, je l'invitai à souper en lui donnant le nom du baron allemand. Je n'eus rien déplus pressé après, que de vous faire savoir tout ce badinage et de vous envoyer la pièce originale. A peine mon paquet était-il porté chez madame de Lauzun, que le fils de la petite sainte arriva chez moi. Je me hâtai de tout lui raconter; je lui dis que l'on serait bien surpris à Chanteloup de l'interprétation de M. de Craon. — Est-elle partie? me dit-il. — Ah ! oui, lui dis-je, je n'ai pas perdu un instant. Il se mit à rire de si bon cœur que je compris que j'avais donné dans un panneau. Il me l'avoua. M. de Beauvau arrive le soir chez moi; il me crie de la porte : Mon frère n'est point l'auteur, il n'a rien compris à tout ce que je lui ai dit. — Ah! vraiment, je le crois, répondis-je, c'est un tour du grand abbé. Il s'agit de lui répondre, comment ferons-nous? Il ne me vient rien ; vous vient-il quelque chose? J'interpelle toute la compagnie, chacun dit : Il ne me vient rien. On se sépare, je me couche. A mon réveil, nouvelles interprétations et commentaires. L'une d'un pédant fiefl'é, d'un savant en us^ l'autre d'un bouilon. Enfin, accablée de tant de plaisanteries, je m'afilige de me trouver si béte et fort humiliée de ne pouvoir répondre. Dans cette situation, le ciel me favorise, je reçois une lettre de Voltaire avec des vers qui me paraissent être les meilleurs qu'il ait faits depuis longtemps *; je pense sur-le-champ que voilà de quoi m' acquitter. Je vous les envoie, chère grand'maman, faites-les recevoir de messieurs les commentateurs, je ne puis m'acquitter d'autre sorte.

i, La Tactique.

M. d'Arras écrit à M. son frère qu'il n'est point mécontent de votre santé. Je compte le voir demain et beaucoup l'interroger. J'irai chercher cet après-dîner la petite sainte; je me prépare à avoir beaucoup de plaisir, car j'aurai l'occasion de beaucoup parler de vous. Actuellement je vais faire mon paquet pour la poste et puis tâcher de dormir.

P. S. J'apprends dans le moment que M. de Ghauvelin mourut hier subitement, jouant avec le roi.

Page 1