‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. Craufurt (volume 3)Chapitre 26 sur 134 · I . La mort subite du marquis de Chauyelin · texte numérisé non relu

I . La mort subite du marquis de Chauyelin

DE MADAME DU DEFFAND. 4a

particulier, et on ne trouvait pas qu'il lui en manquât aucune ; sa bonhomie lui tenait lieu de tout. Cet étrange événement nous tire de la monotonie des récits des fêtes. On vous raconte sans doute toutes les bêtises et les bévues de la comtesse de Forcalquier; tous les jours il y en a de nouvelles; on la dit brouillée avec sa bonne amie ; je n'en crois rien. Cette amie se conduit mieux qu'elle parce qu'elle ne fait rien dire d'elle.

Je vis hier l'évêque d'Arras et je pris un grand plaisir à tout ce qu'il me raconta des bontés de la grand*maman. Il me confirma tout ce qu'elle me dit de touchant dans sa lettre. Rien n'est si certain que je serais parfaitement heureuse auprès d'elle, mais ce n'est pas cela qui doit me déterminer; il faudrait que j'eusse la certitude de procurer autant de satisfaction que j'en recevrais, et c'est ce qu'il m'est de toute impossibilité de croire. Il n'est pas nécessaire de chercher à le prouver, cela n'est que trop démontré.

Votre lettre m'a fait grand plaisir; je suis confondue des reproches que je vous ai fait, vous n'en méritez aucun. Oui, vous m'aimez, l'abbé, je n'examine point ce qui me fait mériter votre amitié. Je me contente de la devoir à votre reconnaissance et encore plus au titre de petite-fille. Je vous remercie de vos cerises, vous êtes magnifique dans vos présents. J'ai lu h l'ambassadeur l'article de votre lettre pour qu'il connût vos intentions. Je puis vous répondre qu'il les suit et les suivra jusqu'à la dernière cerise. S'il n'y avait que moi, elles dureraient longtemps. Je n'en mange qu'une par jour. Je n'ai pas la même sobriété pour les fromages de la grand'maman. J'en ai déjà assez mangé pour qu'ils m'aient empêché de dormir, mais comme elle a été la cause de mon insomnie, je ne m'en plains pas; j'en ai fait bon usage en m'occupant d'elle.

J'ai vu la petite sainte le lendemain de son arrivée; je l'ai trouvée bien faible ; je passerai ces jours-ci une soirée avec elle.

Madame de La Yalliëre est mieux, elle a un peu plus de force.

Mon pauvre ami Pont-de-Veyle ne se porte point bien; toutes ses incommodités ordinaires augmentent et il a souvent de petits accès de fièvre; je crains d'avoir encore le chagrin de le perdre.

J'ai donné à juger à M. de Beauvau votre procès avec la grand'manian sur il me semble et il semble : vous êtes condamné par lui, et plus bas par moi, ainsi que par tout le monde.

Adieu, l'abbé; je n'écris pas cette fois-ci à la grand'maman, ce sera pour la première occasion.

Parlez de moi au grand-papa, notre évêque m'a dit qu'il m'aimait et que je pouvais me flatter de ne pas déplaire à madame la duchesse de Grammont.

Dites à madame la maréchale que je l'attends avec la plus vive impatience et que j'espère une de ses lettres incessamment.

LEIÏRE DLVl

DE LA DUCHESSE DE CHOISEUL A MADAME DU DEFFAND

A Chanteloup , ce 29 novembre 1773.

Votre dernière lettre, ma chère petite-fille, nous est arrivée dans un moment bien funeste, celui où nous avons appris la mort de M. de Chauvelin, et d'une manière aussi subite qu'elle est arrivée. M. de Choiseul a eu un saisissement si violent, qu'il m'a inquiétée; il en conserve une douleur amère, ill'avait aimé de tout temps, il était son ouvrage, et il avait éprouvé depuis son exil sa fidélité, sa délicatesse, même son courage et sa reconnaissance. Madame de Grammont est aussi au désespoir, de sorte que nous n'avons pas joui du plaisir de toutes vos méprises ni même de la colère où, dans toute autre circonstance, nous aurait mis la gaucherie du petit Choiseul , qui , en vous tirant d'erreur, a fait cesser une plaisanterie qui vous aurait encore amusée longtemps.

Nous n'avons lu la Tactique que le lendemain ; nous avons trouvé comme vous que le commencement de la Tactique et même la plus grande partie avait toute la vigueur, la grâce et l'élégance de la jeunesse de Voltaire^ mais que les radotages de la fin, la lâcheté du style, les plates adulations qui s'y trouvent, rappelaient la date de sa naissance.

Je vous envoie une petite pièce à laquelle je crois que vous ne trouverez pas les mêmes défauts ; elle peut en être exempte sans que pour cela j'en prétende comparer les auteurs. L'abbé avait raconté à M. de l'Isle qu'après la bataille d'Actium, Auguste rentrant triomphant dans Rome trouva sur son passage six perroquets qui lui crièrent : « Vive Auguste, empereur. » On fut étonné que les six perroquets eussent été sitôt instruits et Ton découvrit que leur maître les instruisait depuis longtemps à répéter cette phrase et qu'il en avait élevé six autres qui répétaient : « Vive Antoine, empereur, » et auxquels il avait tordu le cou à l'arrivée d'Auguste. C'est cette anecdote que M. de risle a mise en vers. Je vous prie d'en envoyer une copie à la petite sainte pour qui je n'ai pas le temps d'en faire faire une.

Adieu, chère petite-fille, je vous souhaite un bon sommeil et de bonnes digestions ; il me semble que c'est ce qu'il y a de mieux à désirer aux gens que l'on aime le plus et ce dont vous avez le plus de besoin.

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