‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. Craufurt (volume 3)Chapitre 27 sur 134 · LETTRE DLVII · texte numérisé non relu

LETTRE DLVII

DE MADAME DU DEFFAND A l'ABBÉ BARTHELEMY

Ce 9 décembre 1T73.

J'ai fait partir votre lettre pour Arras. En voici une du baron par où vous connaîtrez que je n'ai point reçu celle dont il me parle et dans laquelle il y en avait une pour vous ; vous verrez qu'il ne compte pas revenir ici. J'en suis fâchée, mais que je

serais heureuse si je n'avais que cette absence à pleurer !

Vous avez vu tout le succès qu'ont eu vos plaisanteries ; mais, mon abbé, j'aime cent fois mieux votre causerie que vos attrapes. Vos gazettes m'étaient fort agréables.

Je n'ai encore vu qu'un moment la maréchale et au milieu de beaucoup de monde. Nous fîmes chanter par M. de Beauvau la légende de M. de l'Isle. Elle est des plus édifiantes et des plus jolies ^ Elle m'a rappelé que dans ma jeunesse, étant dans une campagne du comte de Croissy dont les murailles n'étaient couvertes que d'estampes de toutes sortes, il y en avait une de saint Nicolas et une autre de l'abbé Bignon. Les ayant toujours sous les yeux, je fis ces deux couplets :

Bonjour, monsieur saint Nicolas, De bénir vous n'êtes point las; Vous aimez les marmailles ,

Eh bien, Et pas moins les futailles, Vous m'entendez bien.

C'était saint Nicolas de Tolentin, vous devez savoir comme on le représente.

Bonjour, monsieur Tabbé Bignon , Vous vous croyez joli mignon; Restez maître d'école ,

Eh bien, C'est là votre vrai rôle , Vous m'entendez bien.

J'en ai fait un cette nuit que je trouve moins mauvais, le voici :

Salut à monsieur saint Martin, Qui partagea son casaquin ;

1. Elle écrit le 11 décembre à M. Walpole : «La maréchale de Luicmbourg v»st de retour de Chanteloup depuis mardi ; elle m'apporta l'autre jour une douzaine de couplets extrêmement plats sur une douzaine de saints du paradis, n

J'aurais, je vous le jure,

£h bien, En pareille aventure Donné tout ou rien.

L'abbé, la maréchale m"a dit que M. de Tlsle était fâché contre moi. Elle m'a dit pourquoi; il a toute raison; c'est une étourderie impardonnable; je lui en demande mille fois pardon; mais ce qui est ineffable, c'est qu'en commettant cette excessive imprudence je m'applaudissais de mon extrême prudence. Les bureaux ainsi que les bourreaux étaient à mille lieues de ma pensée. Ah! si j'étais la cause de quelques malheurs, je voudrais les partager. Faites ma paix avec lui, je vous prie; qu'il me pardonne sans me punir et qu'il ne me prive d'aucune de ses productions. Son avis aux princes est la plus charmante chose qu'on puisse lire. Il a vu la méprise de M. de Beauvau; il n'a pas été le seul. Tout le monde a cru Voltaire l'auteur, et si je n'avais pas été au fait, je m'en serais crue certaine.

J'aime le petit enfant de la grand'maman à la folie, je veux être sa petite sœur; je voudrais, s'il est à sa droite, être à sa gauche, et qu'elle dît entre le petit Louis et moi : Je me vois aimée avec la franchise et l'abandon de l'enfance. Ce sont les expressions de M. de l'Isle pour peindre les pleurs et la douleur du grand-papa pour la perte de son ami.

L'abbé, il est sept heures du matin, je vous quitte pour commencer ma nuit.

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