LETTRE DXXXIV
DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CIIOISEUL
Ce 30 septembre 1773.
Ce sera un de mes bons amis, chère grand' maman, qu vous rendra cette lettre; il y avait longtemps qu'il me parlai du désir qu'il avait de vous rendre une visite, mais il m'i caché les mesures qu'il prenait pour y parvenir; c'était votn consentement qu'il lui fallait et celui du grand-papa. Il a ei recours à des négociateurs qu'il a jugés plus dignes de sa confiance. J'en ai été blessée, c'est avoir douté de vos bontés et de votre amitié pour moi, et je n'aime pas que personne puisse leî ignorer; pardonnez-moi cette délicatesse, elle ne tient point i la vanité, quoiqu'elle pût en avoir l'apparence; vous connaissez trop la véritable tendresse pour ne pas comprendre toute: ces petites minuties.
J'espère, chère grand'maman, que M. de Tourville* vou! parlera quelquefois de moi, en attendant que l'abbé vous ei entretienne plus longuement. L'abbé vous rendra compte de h vie que je mène, qui, en apparence, est passablement remplie mais qui, dans le fond, n'est qu'un pur néant.
Je suis fâchée de l'exil de M. de Broglie, sa société es agréable, et les gens de bonne compagnie sont trop rares pou qu'un de moins ne soit pas une perte.
L'abbé me paraît très-content de M. de Caraccioli, il ferai un très-bon effet à Chanteloup, il serait ravi d'y pouvoir être C'est un adorateur de la princesse, et en vérité, je l'en croi:
i. Voir, à la lettre à Walpole, du l'' février 1770, les preuves d'attachcmen qu*il donna à madame du Deffand.
amoureux. 11 vous divertirait, il vous impatienterait, et enfin, à tout prendre, il vous plairait. Son caractère est franc; il a de la noblesse et de la bonté, il est savant, il est bouffon, il a des traits, du raisonnement, du galimatias, du comique : c'est un mélange de toutes sortes de choses différentes, excepté des mauvaises; il est certainement ce qu'il y a de mieux parmi les diplomatiques*.
Pour votre petit dévot*, c'est un petit sot, le plus assidu courtisan du ministre. Sa femme doit être incessamment présentée. Plusieurs croient qu'elle ira à la suite de la souveraine. Je ne saurais le croire.
J'espère que je reverrai bientôt notre baron , il arrivera avec la persuasion que nous partirons immédiatement après pour Chanteloup. En vérité, je le voudrais bien; je sens, chère grand'maman, que je reprendrais une nouvelle vie si j'étais auprès de vous, et qu'en m'éveillant tous les matins, je pusse vous avoir pour objet de la fin de ma journée.
11 ne vous manque rien, à vous, chère grand'maman, et si vous aviez votre pleine liberté, vous regretteriez peut-être votre état présent.
J'imagine que vous aurez incessamment la petite sainte, je ne lui ai point encore fait mon compliment *, ne sachant où lui adresser ma lettre; j'en chargerai l'abbé.
La petite Corbie va sortir de Saint-Joseph pour aller à la
1. Tous les écrits du temps sont d'accord sur Tétonnante animation du marquis de Caraccioli et le mouvement qu*il imprimait à la conversation. On disait d(^ lui qu'il avait de Tesprit comme quatre, qu*il gesticulait comme huit et faisait du bruit comme vingt. Il était amateur passionné de la musique de son pays, (.'t ne conti'ibua point peu à Tacclimater en France. H a été ambassadeur à Londres, et le séjour de Paris lui plaisait infiniment mieux. U prétendait que les seuls fruits mûrs quMl eût mangés en Angleterre étaient des pommes cuites. Quand il quitta son ambassade pour la vice-royauté de Sicile, Louis XVI , à son audience de congé, lui dit: « Vous allex occuper une des plus belles places de l'Europe. — Afl, sire! répondit-il, la pins belle de toutes, c*est la place Vendôme, nt je la quitte. »