LETTRE DC
DE MADAMB DU DEPPAND A LA DUCHESSE DE CIIOISEUL
Ce lundi, 16 mai 1774.
Ah ! ma chère grand* maman, qu'une lettre est peu de chose ! qu'elle satisfait peu quand on aurait mille choses à dire qu*on oe saurait écrire ! Vous croyez que je suis de quelque conspiration et que je veux vous proposer d'y entrer. Non pas tout à fait cela. Mais je voudrais vous dire tout ce que je pense de celui-ci, de celui-là, de tout ceci, de tout cela, et je ne l'ose pas. Je ne veux point être imprudente. Et puis, d'ailleurs, tous les jugements que je porte valent-ils la peine d'être prononcés? Je n'ai point de profondes connaissances^ j'ai quelque probité^. Mais est-elle assez reconnue pour que vous deviez me croire sur parole? Ne pourrais-je pas être soupçonnée de partialité? N'a-t-on pas des parents? N'a-t-on pas des amis? Ces amis n'ont-ils pas d'ennemis? Enfm, enfm, je ne veux point écrire, mais je voudrais vous voir et vous parler. Je ne répondrais pas -cependant, si j'étais avec vous, de vous parler d'autre chose que de ma tendresse, que du plaisir que je trouverais à vous embrasser. Ce plaisir arrivera, mais dans quel temps? Faut-il que je vous aille trouver? Je le crains. Mais attendons le mois de juillet pour savoir ce qui en sera. Je vais à tout hasard m'emmignoter (comme disait mademoiselle Le Maure) pour pouvoir soutenir le voyage. Ce serait bien à vous d'en prendre la peine et de l'épargner à votre petite-fille. D'où vient avez-vous fait cette petite-tille quarante ans avant que de naître? C'est un miracle à contre-sens, comme on disait, de ceux de M. de Paris.
Je pourrais vous raconter de petites anecdotes de l'illustre
i. Termes employés par le roi dans la lettre à M. de Maurepas.
reléguée au Pont-aux-Dames ; mais, en vérité, c'est du temps et du papier perdus que d'écrire ou de parler d'elle. On a fait de petits vers assez plats, assez mauvais, que vous savez peutêtre, mais que je vais cependant vous dire :
a fini sa carrière Et rempli son triste destin.
Fuyez, voleur, fuyez, câlin, Vous avez perdu voire père ^
Brûlez ma lettre, chère grand'maman, et répondez-y le plus tôt que vous pourrez.
LETTRE DCI
DE MADAME DU DBFFAND A L'ABBÉ BARTHÉLÉMY
Ce 25 mai 1774.
Je suis dans le parterre, j'écoute le prologue. Je ne sais quelle sera la pièce. Je me rappelle la minorité de Louis XIV. Elle débuta par le crédit des importants : c'étaient Tévêque de Beauvais et le duc de Beaufort. Je trouve quelque rapport. Je ne pénètre point les intrigues, mais elles s'éclairciront. Ne me répondez point si vous voulez ne me dire que des lieux communs. Je n*ai que faire de voire réponse si elle est dans ce genre. Vous ne vous mêlez de rien, vous n'avez nul désir, nulle impatience, nulle curiosité. \ous savez gré à vos amis s'ils en ont pour vous ; mais vous leur protestez que vous êtes extrêmement tranquille! etc., etc. Mandez-moi du moins des nouvelles de la grand*maman et de la petite sainte, du rhume du grand-papa, du voyage de madame de Grammont, du souvenir du marquis.
1. Mademoiselle Arnoux, en apprenant la mort da roi et Texil de sa maitresse, disait avec plus d'esprit et non moins d'audace : Nous voilà orphelins de père et de mère.
C'est le chevalier de Choiseul * qui doit vous rendre cette lettre. Il m'a fait dire qu'il partait demain. Je ne comprends pas cela. Il n'était donc pas à son régiment? A-t-il eu son congé pour suivre madame sa mère? Pourquoi suis-je dans l'ignorance de tout? J'en suis piquée, j'en suis affligée.
Madame de Luxembourg part aujourd'hui pour Montmorency.
Je donne ce soir à souper à la princesse et aux deux archevêques. Je n'ai pu avoir personne de plus. Tout le monde est éparpillé.
Vous savez le raccommodement des deux belles-sœurs '?