Madame de La Val Hère
Enfants, femmes, vieillards s'embras?ent avec joie, Bénissent le SiMgneur et celui qu'il envoie.
Celui-là, tel qu'il sera, sera le bien-venu. L'on ne doute point que ce ne soit le chevalier de Muy. Quelqu'un qui, pour l'ordinaire, est bien instruit, assure que mardi dernier on a envoyé à Lille un courrier pour l'aller chercher. Le cher petit ODcle ne tardera pas à prendre congé. Enfin on balaye la cour; et quand elle sera bien nettoyée, bien propre , on y replacera les meubles qui doivent l'orner. Je ne puis vous exprimer ma joie. Je reverrai donc ce petit appartement. Je vous entends dire tout bas : « La petite-fiUe se flatte. Ne lui ai-je pas dit mes intentions ? » Eh oui. Je m'en souviens bien ; mais vous ferez mieux que vous ne dites! Laissez -moi l'espérer, je vous en conjure. Tout ce que je puis faire, c'est de vous laisser à Chanteloup jusqu'au mois de novembre. Si mes forces me le permettent, je n'attendrai pas jusque-là à vous revoir; mais je suis bien vieille, bien faible ! Je n'ai pas encore osé entreprendre le voyage de Roissy.
Pour le grand-papa, je compte bien l'embrasser avant la fin de Gompiègne. Enfin je ne cesse de faire les plus beaux châteaux, qui ne seront point en Espagne, je vous assure. Ces châteaux seront bien remplis. Après vous et le grand-papa, la dame de province aura le plus bel appartement, et puis mon grand abbé; et puis moi j'y aurai une petite cellule. La tête noe tourne de joie. Mais il faut fermer ce billet pour l'envoyer chez madame de Tessé, qui part à huit heures.
LETTRE DCVI
DE MADAME DU DEFFAND A l'aBBÉ BARTIIÉLEMI'
Ce dimanche , 5 juin lllX,
J'ai reçu hier matin un petit papier où était écrit : u Le duc d'Aiguillon est exilé à Yeret, le chevalier de Muy est
nommé pour la guerre, M. Berlin a le portefeuille des affaires étrangères. » Je m'affligeais de n'avoir pas reçu plus tôt ces nouvelles, regrettant de ne les avoir pas mandées à la grand'maman; mais je m'en suis réjouie depuis, car, excepté le portefeuille, le reste est faux*. Le chevalier de xMuy n'est point encore ici; il y a bien des gens qui ne le désirent pas. M. de Nivemois n'aura point les affaires étrangères. Qui les aura? Je n'en sais rien. Le contrôleur restera encore quelque temps, et le chancelier aussi. On va s'occuper à traiter l'affaire du Parlement, à trouver le moyen de réparer le mal sans avoir l'air de se rétracter; mais cette matière est au-dessus de ma portée. J'imagine qu'on attend que cette besogne, bonne ou mauvaise, soit faite, pour rendre la liberté au grand-papa, et que ce sera pendant Compiègne.
Le roi reçoit aujourd'hui la députation des quatre corps. Il y aura douze députés du Parlement, six de l'Académie, MM. Gresset, d'Alembert, Foncemagne, Sainte-Palaie. Je ne me souviens pas des deux autres.
J'ai écrit à notre baron ; il est à Mayence. Il voulait que je lui mandasse l'état présent et à venir pour se déterminer en conséquence. Je lui ai envoyé l'édit, et je lui ai conseillé de venir ici bâtir tous ses châteaux en Espagne, parce que je n'entendais rien à cette architecture.
On assure que M. de La Vrillière recevra son congé mardi ou mercredi, et que M. de Sartine le remplacera, ce qui est désiré généralement. Adieu, l'abbé.
1. Le duc d'Aiguillon avait envoyé sa démission. On fit à cette occasion ce mauvais Jeu de mots : Non utitur ctculeo rex cui paremus.
LETTRE DCVII
DB MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL
Ce dimanche, 5 juin 1774.
Je viens de mander à Tabbé, chère grand'maraan, que je ne vous écrirais pas, et sur-le-champ je m'en suis repentie. J'ai senti un vrai besoin de vous dire des douceurs. Vous êtes une petite-grand'maman charmante! Quand je veux me tirer des vapeurs et de l'ennui , je pense à vous et je me dis : Peut-on se croire malheureuse quand on a une telle grand'maman ! Je la reverrai sûrement; je me retrouverai dans ce petit appartement, elle m'appellera sa petite-fille, je l'embrasserai; je lui dirai tout ce qui me passera par la tête avec une entière confiance dans sa discrétion et son indulgence. Elle me dira quelquefois : Nous aurons ce soir le grand -papa; ce grand-papa arrivera et nous dirons : Nous voilà donc réunis ;
L'étranger est en fuite et le Juif est soumis ; Comme le vent dans l'air dissipe la fumée, La voix du Tout-Puissaut a chassé cette armée.
Ces vers sont d'Athaliey et cette tirade convient très-bien à la déroute des Aiguillonnistes. Je suis comme le peuple , je me livre à la joie sans raisonner.
Je vous renvoie la lettre de Voltaire dont vous ne vous souciez guère; il ne m'écrit point, je ne m'en soucie point davantage.
Les deux belles-sœurs sont à Marseille , elles suivent votre exemple. Faites mes remerciements, je vous prie, chère grand'maman, à madame de Grammont. Le petit comte sera bien surpris de recevoir des lettres par elle.
Vous serez bien aise de revoir M. de Boufllers.
Je vous quitte, chère grand* maman , pour lire et répondre à une lettre que je reçois d'Angleterre.
LETTRE DCVIII
DE MADAME PU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL
Ce vendredi , 10 juin 1T74 , à 6 heures da matin.
Oh! il ne m'est pas possible d'attendre une occasion. Je ne puis remettre à demain, il faut que tout à l'heure je me jette à votre cou , que j'embrasse le grand-papa et que je sois une des premières à vous dire mille tendresses. L'abbé en aura sa part et les deux marquis et l'abbé Billiardy.
Ceci n'est point une lettre, vous en recevrez une incessamment qui sera bien longue.
LETTRE DGIX
DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL
Ce dimanche, 12 juin n'74.
Ce n'est point encore aujourd'hui que vous recevrez la grande lettre que je vous ai annoncée. L'excessive joie* fait tout abréger et précipiter. D'ailleurs, chère grand'maman, je n'ai point encore de nouvelles du grand-papa; je passai hier à huit heures du soir à sa porte. Fribourg me dit qu'on ne l'attendait que ce matin. Je prévois que je ne le verrai point, à moins qu'en allant chez M. de Praslin et chez madame deChau-
1. Le duc de Choiseul avait obtenu la permission de venir faire sa cour. « Il arriva à Paris dimanche, et fut fort bien reçu à la cour, où il fut le lundi à neuf heures du matin. R dtna chez madame du Ch&telet, soupa chez madame de Brionne, et repartit le mardi pour Cbanteloup. \\ n*a pas eu le temps de me voir ; son projet est de ne revenir ici qu'au mois de décembre. » (Lettre à Walpole, 19 Juin 1774.)
DE MADAME DU DEFFAND. 1i7
velin, il ne m'embrasse en passant. Je vous manderai demain <e qui en sera. Est-il bien sûr qu'il repartira lundi? L'inoculation du roi ne changera-t-elle point ses projets? C'est ce que nous verrons.
Vous devez aimer la reine à la folie. J'ai une impatience extrême qu'elle vous connaisse. Si j'en crois l'opinion que j'ai de son goût, vous lui plairez plus que personne, et tout ce que je désire , c'est que Ton vous préfère à tout.
LETTRE DCXI
DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL
Ce mardi , 14 juin 1T74.
Je ne l'ai point vu, chère grand'maman. Au ïieu d'une minute qu'il aurait pu m' accorder, il m'a laissé l'espérance pendant sept à huit heures de le voir arriver. Cela vaut bien mieux, demandez-le à M. de Boufflers : il prétend qu'on ne peut donner une plus grande marque d'amitié et de confiance. Les raisons qu'il en apporte sont trop subtiles pour que je les puisse rendre. Je lui crois un grand talent pour les ambassades. Vous en conclurez qu'il m'a persuadée. Eh! pourrais-je ne pas l'être ?
Vous serez bien contente des récits du voyage. Tout ce qu'on m'en a raconté me fait un plaisir extrême , mais j'ai un mortel chagrin de vos projets. Vous ne voulez, dit-on, revenir que le quinze de décembre. Quelle triste résolution ! La reine est charmante. J'ai d'elle la meilleure opinion. Elle sera touchée de votre mérite; elle vous distinguera de tout ce qui l'environne. Vous jouirez de ce qui flatte le plus, c'est-à-dire de la préférence. Pourquoi négliger vos avantages? Jamais ils ne vous seront refusés par ceux qui ont véritablement du goût, de l'esprit et des sentiments. Je suis si pénétrée de ce que je vous dis que je ne puis vous parler d'autre chose. Je n'ai point
la présomption de mêler aux motifs que je viens de vous donner le bonheur que vous procurerez à votre petite-fille.
Je prie l'abbé d'appuyer mes sollicitations. Si le marquis veut s'y joindre, il nous fortifiera beaucoup.
LETTRE DCXI
DE MADAME DU DEFFAND A l'ABBÉ BARTHÉLÉMY
Ce dimanche , 19 jain 1774.
Il y a des chagrins qu'on ne peut dissimuler et qu'on ne peut souffrir sans se plaindre. Le silence de la grand' maman et le vôtre, mon abbé, m'est tout à fait insupportable. Je m'attendais que vous ou elle répondriez un mot à la lettre que j'écrivis mardi là à la grand' maman; si l'un et l'autre vous avez oublié quelle est ma sensibilité, vous avez grand tort. II n'y a point d'idées sombres et noires qui ne me passent par la tête. D'abord je crains que vous ou elle ne soyez malades, et qu'on ne veuille pas m'inquiéter. Quand je chasse cette pensée, il m'en revient une qui ne m'est guère moins sensible : je m'imagine qu'on ne m'aime plus et qu'on ne veut pas me laisser l'espérance d*un bonheur à venir. Enfin, l'abbé, je suis fort triste. Si vous avez de l'amitié pour moi, faites cesser l'état où je suis, il est en vérité cent fois plus pénible que je ne le peux dire. Ne montrez point cette lettre , on se moquerait peut-être de moi.
M. l'évêque d'Arras arrive chez moi: il me charge de vous dire qu'il est bien fâché de ne s'être pas trouvé ici pour y voir M. de Choiseul; il vous prie de le lui dire.
LETTRE DCXII
DE MADAME DU DEPPAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL
Ce vendredi , 1» juillet 1T74.
Pensez- VOUS à votre petite-fille? vous apercevez- vous qu'il y a longtemps qu'elle ne vous a écrit ? en cherchez-vous la raison? Oui, je m*en flatte; eh bien, chère grand'maman, je vais ^ous la dire : vous aviez une liste prodigieuse de réponses à faire. Je n'ai point voulu me trouver pêle-mêle avec les devoirs, les égards, les considérations , etc. Je sais bien que votre cœur m'aurait donné toute préférence; plus j'en étais sûre, moins j'ai voulu en avoir cette preuve. Je sais, chère grand' maman, que le seul titre qui l'emporte auprès de vous, c'esl l'attachement sincère, et que vous savez le démêler et lui donner toute préférence sur ceux qui ne sont pas sans alliage, et qu'un donné d'amour profonde, etc., etc... Enfin, vous m'entendez.
Le roi et nos princes sont quittes de leurs inoculations. Les Beauvau reviendront mardi ou mercredi. Le quartier est fini d'aujourd'hui; mais ils donneront quelques jours de plus» C'est bien fait, je crois qu'ils ne peuvent faire un meilleur usage de leur temps. On disait ces jours -ci que le départ de Compiègne serait le... ; je n'en crois rien. Je croirais plutôt qu'on n'irait point. Savez-vous, ma grand' maman, que je m'imagine avoir un grand talent pour les almanachs ? il me prend envie de me faire rivale de Mathieu Laensberg. Je prédirais pour le mois de janvier des éclipses, des comètes, des phénomènes. Enfin, enfin, si je suis un prophète , je ne serai point un prophète de malheur.
Madame de Luxembourg a un rhume qui m'inquiète. Tronchin ne lui fait aucun remède qui la soulage. Elle ne sort pas depuis quatre ou cinq jours. Je ne sais si madame de Lauzun s'établira demain à Auteuil , chez la comtesse de Boufllers, où
rao CORRESPONDANCE
elle doit être inoculée par Sutton. Je soupai hier à Auteuil chez celte comtesse; elle me dit qu'elle avait reçu de vous une lettre charmante. En pouvez-vous écrire d'autres, chère grand'maman; y a-t-il quelqu'un qui vous soit comparable en rien? Non, non, il n'y en a point; je le dis, je le crois, je le professe; que le marquis et l'abbé m'en donnent le démenti!
A propos, chère grand'maman, ne souffrez pas que le marquis se refroidisse pour moi ; il m'aimait assez joliment pendant son séjour à Paris : la superbe m'en était montée à la tête; s*aviserait-41 aussi de rabattre ma vanité, et, qui pis est, d'être ingrat?
LETTRE DCXIIl
DE MADAME DU DEFPAND A LA DICHESSE D£ CH0I3EUL
Pans, ce 6 juillet 1774.
Je consens , chère grand'maman , que vous preniez plus rarement la peine de m' écrire. Je sais que Ton n'a pas tous les jours quelque chose à dire. Mais ce ne peut point être la disette de compagnie qui vous serve d'excuse. La foule dont jusqu'ici vous avez été entourée en était une bien plus naturelle, et les lettres où vous me parlez de vous, m'intéressent bien plus que celles où vous me parleriez de votre compagnie.
Vous savez la mort de madame de Valentinois*, et les principaux articles de son testament : le legs universel à la baronne de Fitz-James, sa maison de Passy à M. de Stainville, un diamant de vingt mille francs à madame de Cambis , qui assurément ne s'en doutait pas. Il y avait six ans qu'elle ne l'avait pas vue. Le testament était de 68.
L La duchesse de Valent! nois était la dernière Saint-Simon de la branche ducale. Le duc de Saint-Simon, Fauteur des Mémoires, avait vu mourir avant lui ses deux flls. La branche qui subsiste aujourd'hui de cette maison est la brandi aînée, dont la branche ducale s^est séparée en liOO.
II faut que je vous conte une petite histoire : on a reçu ces jours-ci, au nouveau Parlement, un nouveau conseiller. Le jour qu'il prit séance on jugeait un procès. L'usage est que le dernier reçu donne son avis le premier; mais comme il n'en savait rien, il gardait le silence. Le premier-président lui dit : u Monsieur, qu'opinez-vous ? — Monsieur, répondit-il , je ne copine pas, je ne copinerai qu'après que tous ces messieurs auront copinil i> Si vous ne riez pas, c'est ma faute.
Madame de Luxembourg se porte beaucoup mieux, j'en suis beaucoup moins inquiète. Je soupai hier à Auteuil avec madame de Lauzun; rien n'avait encore paru. MM. de Lauzun et de Gontaut y étaient. Je revins avec le premier, qui est de trèsbonne compagnie. Il nous fit d'excellentes facéties. Je vous envoie une lettre de Voltaire. Je vous prie de me la renvoyer. Je n'y ai point fait encore de réponse. Vous me direz ce que vous voulez que je lui demande.
Le marquis me traite bien mal. Vous ne me dites pas le plus petit mot de sa part.
Je persiste dans mes prédictions. Vous avez tort d'y être incrédule , parce que vous«ne voyez pas sur quoi elles sont fondées. Est-ce que les prophètes ont jamais su ce qu'ils dissent?...
Voilà une épitaphe que vous ne savez peut-être pas :
Ci-gtt Louis XV, pauvre roi !
On dit qu'il était bon... A quoi ^?