‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. Craufurt (volume 3)Chapitre 49 sur 134 · I. On fit encore celle-ci · texte numérisé non relu

I. On fit encore celle-ci

Ci-gtt Louis le quinzième ,

Du nom de bien-aimé, deuxième.

Dieu nous préserve du troisième !

LETTRE DCXIV

DB MADAME DU DBFFAND A l'ABBÉ BABTHBLBMT

Ce 8 juillet 1774.

Je suis inquiète de votre santé, mon cher abbé : la grand*maman n'en est pas contente. Je suis bien fâchée d'être si vieille, j'irais vous soigner; mais, présentement, à quoi pourrais*je vous être utile? Vous n'avez que de la langueur et je vous apporterais de l'ennui. Vous allez avoir le président de Cotte; vous l'aimez et il vous aime. C'est ce qu'on peut trouver de mieux. Tout le reste est spectacle, comédie, et n'intéresse que/ pour le moment.

Le petit comte de Broglie arriva hier; il soupa chez moi. Il est, comme vous croyez bien, fort content d'être ici; msds je lui trouvai le sérieux d'un enfant qui vient d'être corrigé. Je crois que cette dernière leçon le corrigera en effet. Il ne faut pas se laisser voir ambitieux, qu'on ne soit bien près d'arriver. Si l'on s'égare en chemin , on n'est plus alors qu'intrigante

Que j'aurais de choses à vous dire si je vous voyais ! J'espérais que vous feriez un petit voyage au mois d'août. La grand'maman ne le veut pas, et j'aime tant cette grand'maman, que quand j'aurais le pouvoir de vous faire venir je ne le voudrais pas.

Garderez-vous longtemps le marquis ? Jamais il ne vous a été plus nécessaire. Pour moi, l'abbé, je ne connais de bonheur et de plaisir que la société, celle des gens qui nous aiment, celle des gens d'esprit ou de bon sens. Voilà ce qu il faudrait toujours avoir, et qui malheureusement est bien rare ;

1. Oa ignorait encore alors que le comte de Broglie était le chef de ce ministère secret que Louis XV avait organisé pour épier et au besoin contre-carrer ses agents officiels.

mais, à son défaut, celle des bonnes gens qui ont un peu d'âme et de gaieté. Et puis je dirai encore, comme madame de Sévigné : on tire parti des ennuyeux ; ils donnent du plaisir en partant ! Je crois que la grand' maman en conviendra.

Que dites-vous de la lettre de Voltaire? Il me semble qu'elle est bien. Il a toujours haï le Parlement et toujours respecté et adméH. de Choiseul!...

Avez-vous des nouvelles de la petite sainte ? Je n'en ai point encore reçu.

Mon ami Pont-de-Yeyle est guéri ; il m'a causé bien de l'inquiétude.

L'inoculation de madame de Lauzun n'avait point encore hier produit d'effet. La maréchale est mieux, mais pas assez bien pour s'établir à Auteuil. Elle lui rend des visites tous les jours. Savez-vous, l'abbé, que s'il arrivait malheur à cette maréchale, c'en serait un très-grand pour moi, et qu'elle est peut-être de mes connaissances celle qui m'aime le mieux? Cest du moins celle dont je reçois le plus de marques d'attention. Et n'est-ce pas ce qui prouve l'amitié?

Que dites-vous du testament de madame de Valentinois et du présent qu'elle fait à M. de Stainville ? J'en suis fort aise, ainsi que de ce qu'elle laisse à madame de Cambis, qui, depuis six ans, ne l'avait pas vue. Ce testament était de 68.

Si vous êtes curieux des vers dont Voltaire me parle dans sa lettre, je vous les enverrai.

Adieu, l'abbé. Ne vous gênez point pour m'écrire; mais je voudrais que ce fût un amusement pour vous , parce que vos lettres sont un grand plaisir pour moi.

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LETTRE DCXV

DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CH0I8BUL

Ce dimanche, 17 juillet 1T74.

Je suis presque aussi fâchée que vous, chère grand' maman, du départ du marquis. Gomment a-t-il eu le courage de vous quitter dans le moment où il vous était le plus nécessaire 7 11 aurait dû vous donner deux mois de plus et remettre son départ au retour de madame de Grammont. Je désapprouve infiniment sa conduite, et je plains celle que l'abbé sera forcé d'avoû* si M. de Ghoiseul va à Baréges le mois prochain; serait-il impossible que pendant son absence vous fissiez un petit voyage à Paris? Vous feriez un grand bien à plus d'une personne; l'abbé donnerait à sa santé tous les soins qu'elle exige; au lieu que, s'il vient à Paris sans vous, l'impatience qu'il aura de vous aller retrouver, l'ennui qu'il aura d'être séparé de vous, l'empêcheront de profiter des consultations et des remèdes. Je n'ose mettre à côté d'une si puissante raison, d'un si vif intérêt, le bonheur que vous procureriez à votre petite-fille.

Je comprends, chère grand'maman, tout ce qui vous fera trouver ce projet ridicule, et je ne me flatte pas de vous le persuader. D'ailleurs je prévois, aussi bien que vous pouvez prévoir, beaucoup d'ennuis pour vous dans son exécution. Que feriez-vous, qui verriez-vous à Paris qui vous intéressât? Ah! je ne compte pas aussi que vous fassiez nulle attention à ma proposition , elle vous paraîtra un radotage ; elle l'est en effet. Si j'avais vingt ans de moins, j'agirais, je ne consulterais pas; je suis ravie du succès de qu opine et de à quoi? on n'a pas tous les jours d'aussi jolies choses à écrire.

L'inoculation de madame de Lauzun va à merveille; elle a un nombre raisonnable de boutons. J'ai très-bonne opinion des

Sutton. Les médecins perdront leur temps à les vouloir faire passer pour des charlatans ; ce sont eux qui le sont.

La maréchale se porte de mieux en mieux, mais elle n'est point entièrement guérie.

Madame de Beauvau est depuis samedi à Marly, elle y sera jusqu'à jeudi au soir qu'elle viendra souper chez moi. On dit qu'elle plaît infiniment à la reine :

Ses yeux ne font-ils pas tout ce qu'ils veulent faire?

d'où ce vers est-il? De Nicomède^ je croîs *.

J'ai reçu une lettre de madame la duchesse de Grammont , la plus polie, la plus obligeante et la plus charmante. Elle me parle des vingt - quatre heures passées à Paris avec toute la grâce et toute la bonté possible. Il n'est pas nécessaire de beaucoup d'éloquence pour me persuader qu'il me siérait mal de bouder et de me plaindre; mais, chère grand'maman, vous savez ce que c'est que d'être sensible, et si le cœur et l'amourpropre se satisfont par des paroles qui ne sont suivies d'aucun effet.

Que je serai aise, chère grand'maman, quand je vous reverrai ! Voilà ce qui m'occupe *.

Je reçois dans ce moment une lettre de la petite sainte , du 9. Dans le moment qu'elle m'écrit elle est contente de sa santé; mais, chère grand'maman , j'entends dire qu'il serait absolument nécessaire pour sa guérison qu'elle ne revint point à Paris cet hiver. Je prévois bien que c'est un conseil qu'elle ne suivra pas. On m'a chargé de lui offrir, en cas qu'elle prit le parti de rester, une maison à Pau. Elle prendrait un parti

i. lyAndromaque,

2. Elle écrit le même jour à M. Walpole : « ... Après Noél, la grand*mamaD sera ici. Cette idée me cause une petite émotion ; je crois que j*aurai du plaisir à la re?oir. Je boude toujours son mari, contre lequel je ne suis nullement fâchée ; je ne Taime pas assez pour cela , mais pour soutenir une certaine dignité, et malheureusement c*e8t à quoi je ne m^entends guère. »

bien sage si elle l'acceptait. Je juge qu'elle n'en fera rien et qu'elle ne préférera pas une espérance incertaine , jointe i beaucoup d'ennui, à la certitude et au plaisir véritable de passer l'hiver avec vous.

. Voyez , chère grand'maman , si vous voulez lui faire la proposition de passer l'hiver à Pau. La maison qu'on lui prêterai est à M. de Peyre.

LETTRE DCXVI

DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL

Paris, le 86 juillet 1774.

Je voudrais savoir, chère grand'maman, exactement ce que vous pensez pour moi : si, en laissant de côté tout compliment, toute politesse, toute reconnaissance en tant que devoirs, en tant que vertu, vous sentez que vous aimez votre petite-fiUe? Cette question vous paraîtra ridicule , et si le grand-papa (car il faut bien se réconcilier) en a connaissance, il dira : « Oh ! la sotte créature! on voit bien quelle école elle fréquente !... » Il est vrai que je vois parfois de grandes métaphysiciennes, mais^ ce ne sont point elles qui dirigent mes sentiments, je vous prie de le croire. Tout ce que j'acquiers en leur société, c'es^ beaucoup de mépris de moi-même par la distance infinie que je trouve d'elles à moi. Ce sera matière à nos conversations.

La reine vint samedi tout à côté de Saint-Joseph , chez les Garaman, pour voir leur jardin*. Elle avait avec elle Madame» mesdames de Durfort et de Pons. Les princesses Glotilde, Elisabeth, et Mademoiselle, l'accompagnèrent avec mesdames de Marsan , de Bourdeilles et de Bonac. Madame de Beauvau, qui lui avait inspiré cette curiosité, l'attendit dans la maison, avec

1. Aujourd'hui Thôtel de La Rochefoucauld d^Estissac, rue Saint-Domioique^^ 11 était encore, il y a peu d*années, occupé par les Caraman.

^n mari, pour la recevoir. M. de Caraman, étant averti dès le matin, vint tout préparer; et comme madame de Beauvau avait mandé que la reine ne voulait voir personne, madame de Garaman n'osait pas se rendre chez elle. Madame de La Vallière jugea qu'elle devait y venir et lui envoya un exprès pour l'y déterminer. Elle y arriva un quart d'heure avant la reine, qui la traita à merveille, ainsi que trois de ses filles, dont la plus jeune, qui n'a que dix ans, était habillée en petite paysanne, comme fille du jardinier, et présenta des bouquets. La reine combla le père, la mère et les enfants de toutes les marques de bonté et de toutes les grâces imaginables. Elle y resta une heure et demie, y fit la collation, et charma tout le monde. Voilà des petits faits que vous ne pouvez savoir que par moi, et qu'il n'y a peut-être que moi assez puérile pour vous les raconter. Mais c'est causer avec vous; c'est le meilleur emploi que je puisse faire de mon temps, et je ne m'aperçois pas que je vous fais perdre le vôtre.

Dites, je vous prie, au grand-papa que j'oublie ses torts; qu'il ne s'en souvienne plus lui-même, et qu'il se croie incapable d'en avoir jamais eu. Ce sera une sûreté pour Tavcnir.

LETTRE DCXVIÏ

DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL

Ce samedi , 8 août 1771.

Je connais votre bon cœur; je juge de l'état où vous êtes. L'abbé part ce soir. Ses affaires et sa santé auraient exigé un plus long séjour. Si vous persistez à ne vouloir revenir qu'à la fin de décembre, renvoyez-le-nous ici quand vous serez plus tranquille et que vous aurez compagnie. Je laissai hier au soir mesdames de Boufflers et de Boisgelin, avec leur prince, dans la résolution de partir aujourd'hui si la poste ne leur apportait

pas de meilleures nouvelles ^ . Madame de Beauvau partira demain. Tout cela sont vos proches parents et vos plus chers amis. Eh bieni votre enfant adoptif vous ferait plus de plaisir, j'en suis sûre.

L'abbé vous dira toutes les nouvelles, toutes les conjectures, toutes les spéculations. J'en suis peu occupée ; mais je le suis beaucoup de la perte que je vais faire d'un ami de cinquante et tant d'années. Il n'y a plus rien à en espérer. Vous comprenez bien que c'est un grand malheur pour moi. Je me rappelle toutes les personnes qui composaient autrefois ma société journalière. De quatorze que nous étions, il n'en reste plus que deux en vie, dont l'une est madame de Rochefort et l'autre moi. Voilà à quelle condition on parvient à la vieillesse. Il faut bien, malgré qu'on en ait, faire de nouvelles connaiSfsances, si l'on ne veut pas rester seule. L'abbé vous dira que j'en ai fait plusieurs, mais aucune qui n'ait de vous Topinion qu'on doit en avoir, et à qui il ne manque pour vous être attachée que le bonheur de vous connaître. Mes liaisons avec elles, quand vous serez ici , éprouveront un grand relâchement, car certainement je quitterai tout pour vous. Demandez à l'abbé quels sont mes sentiments. Je le prie de m'écrire le plus souvent qu'il pourra. Trois ou quatre lignes suffiront. Je désire d'être informée de votre santé, de vos occupations, de vos amusements, enfin d'être le moins séparée de vous qu'il peut être possible.

N*aurez-vous pas madame de Grammont la semaine prochaine ?

1. Le marquis de BoufQers, fils aîné de la marquise de Boufflers, frère du chevalier et de madame de Boisgelin , était tombé gravement malade à Chanteloup.

DK MADAME DU DKFFAIHD. 439

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