‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. Craufurt (volume 3)Chapitre 68 sur 134 · L'é?êque d'Arras · texte numérisé non relu

L'é?êque d'Arras

1 II est curieux que le nom de mademoiselle de Lespinasse, qui tétait morte l'a\aQt-?eillc , ne soit pas prononcé dans cette lettre. Madame du DefTand ne lui P&rdonna jamais.

tn CORRESPONDANCE

LETTRE DCLXXVII

DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL

Ce 2 juin 1T76.

Mon intention n'est point de vous louer, mais il m'est impossible de vous cacher ce que je pense. Vous me faites sentir la dignité de la vraie vertu, et la sapériorité qu'elle prend sur tout ce qui l'environne; elle 9 l'air de procurer le bonheur. Le procure-t-elle en effet?... En maîtrisant les sentiments, ne les émousse-t-elle pas?... Que devient la sensibilité, cette source de peines et de plaisirs? Voilà ce que je serais curieuse de savoir. Je m'avise un peu tard de vouloir en être instruite; il vaut mieux vous parler du grand-papa. Vous devez le remercier de ce qu'il a fait pour vous; il a soupe chez moi le 24 et le 30 du mois passé. Il vint hier me dire adieu, tout cela par pure obéissance, et pour vous plaire. Ne croyez pas que cette pensée diminue ma reconnaissance, tout au contraire. Vous êtes pour moi ce que le Verbe était pour le père Malebranche ; il voyait, dit-on, tout en lui.

Madame de Grammont me permet de croire que je suis dans la seconde classe de ses affections; il est certsdn qu'elle me traite fort bien, que j'en suis très-contente, et que je la trouve infiniment aimable. Je vous reporte encore ses attentions.

Je ne vois pas souvent notre évêque; il se porte presque tout à fait bien. Il est accablé d'affaires; il partira incessamment pour Arras, où il restera quinze jours, et puis il nous reviendra, et puis il y retournera. Il semble qu'on ne retrouve que pour reperdre.

11 y a bien de l'amitié à vous de vouloir que je vous écrive des lettres tristes; cette permission chasse ma tristesse, et serait toute propre à me donner de la gaieté , si une trèsvieille âme en était susceptible. Si elle ne l'est pas de gaieté.

«lie l'est des plus tendres sentiments, et ils sont tous pour vous.

Dites, je vous supplie, mille choses de ma part à notre archevêque. Je suis bien persuadée que vous êtes fort contente de l'avoir. On ne peut que dire et penser mille biens de lui. •

LETTRE DCLXXVIII

DB MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEIIL

Ce 12 juiQ 1T76.

M. Stanley, chère grand'maman, a l'honnêteté de vouloir bien se charger d'une lettre, ce serait une belle occasion de dire des choses secrètes, mais je n'en sais pas de ce genre; je ne puis parler que de mon amour pour vous, pour le grandpapa. Le ciel, la terre, toutes les postes par où passent mes correspondances en sont instruites. Il vous dira qu'on ne s occupe ici que de départ, de séparation, d'adieux. Je suis en mon particulier fort fâchée ; vous savez que mon prince va à Schelestadt; croyez-vous que la princesse en soit bien aise? Est-ce UD théâtre digne d'elle?

Est-il vrai que le grand-papa a fait un gros gravier? Comment s'en porte-t-il? L'abbé me fait finir, il est dans ma chambre, je suis à ma toilette, je prends une sorte de bain en même temps, tout cela me trouble la tête. Je vous embrasse, chère grand'maman, et je vous quitte.

DE l'abbé BARTHELEMY

Oui, me voilà, et j'ajoute quatre mots pour que vous ne me grondiez pas; mais ces quatre mots ne sont que respect, attachement éternel, impatience de vous revoir, et le quatrième quel est-il? Désir que la médecine ait fait un bon effet.

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Yabbè a è^^ " ^. ^ver, <\^® ^ ^„<avavt enienda P \ -, notnwètoent » (o avav ^^^^

Vél* «' * .He te""" Vuxemt»'"*'*

Vous savez mieux que moi tout ce qu'on dit ici. Chacun convient qu'il est impossible que tout ceci subsiste comme il est; nous n'allons qu'à cloche-pied, mais quand nous ne pourrons plus aller du tout, qu'est-ce qui arrivera? 11 n'y a qu'un seul homme, il faudra bien y avoir recours. On le rappellera , cela est sûr. Je viens de lire dans les lettres à Atticus que de justes conjectures sont de bonnes prédictions. Ainsi soit- il. C'est tout ce que je désire, Dieu m'est témoin que je n'ai d'autres motifs que le bien général et le plaisir de vous revoir et de finir mes jours entre les bras de la grand*maman qui aimera sa petite-fille malgré son imbécillité et son radotage.

LETTRE DCLXXX

DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL

Dimanche, 30 juin 1776.

Madame la princesse de Ligne a eu la bonté de m'envoyer offrir de se charger d'une lettre. Je l'ai accepté avec joie. J'au-' rais voulu la lui remettre moi-même et que cette occasion m'eût procuré l'honneur de la connaître. Indépendamment qu'elle est fort aimable, ce m'est un grand plaisir d'avoir quelqu'un de plus avec qui je puisse parler de vous. Vous entrez toujours pour beaucoup dans toutes mes pensées, paroles et actions. Vous le comprendrez facilement si vous examinez comment vous êtes pour le grand-papa. Je crains de vous fatiguer en ne vous parlant que de mes sentiments. On devient monotone en ne traitant qu'un seul sujet; mais comment faire, quand il n'y en a qu'un dont on soit fort occupé?...

J'ai écrit ces jours passés à madame de Grammont. L'indulgence qu'elle a pour mes lettres, qu'elle porte jusqu'à l'excès, puisqu'elle va jusqu'à les louer, m'a fait lui en écrire une toute des plus sottes. J'aurais voulu bien dire, et dès que j'ai m. 15

ne CORRESPONDANCE

cette prétention, je ne sais plus ce que je dis. De plus, le style d'aujourd'hui, que je déteste, ne laisse pas de m'en imposer ; je crois quelquefois que je ne le trouve mauvais que parce que je ne pourrais pas l'imiter, et que c'est faute d'idées que j'aime le terre-à-terre. J'examinerai cela avec l'abbé. Vous avez actuellement bien du monde, renvoyez-le-moi, chère grand'maman.

Je vous dirai pour toutes nouvelles que tout le monde ici est désespéré, les partants, les restants I... Mes pauvres voisins les invalides sont déplorables. Mon lecteur me confie ses chagrins. Comment a-t-on conservé La Ponce? Je le plains d'être admis à une telle besogne. Les Beauvau souperont demsûn chez moi. Ce sera l'adieu du prince. J'en suis très-fâchée. Mais puisque je supporte d'être séparée de vous, toute autre séparation ne saurait être insupportable .

Adieu, chère grand'maman, je vous quitte pour Pétry, mon invalide, qui va, pour m'endormir, me lire les lettres de mon ami Gicéron. Je ne doute pas que M. de La Harpe ne les trouve bien bêtes, et que ceux qui les aiment et les admirent, il ne les condamnât à manger du foin.

Mille tendres compliments à la petite sainte. J'envie bien son sort, et le vôtre aussi, car je la trouve parfaitement aimable.

LETTRE DCLXXXI

DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL

Ce vendredi , 7 juillet 1776 , à 6 heures du matin.

Je soupai hier chez M. Necker, chère grand'maman; je lui dis ce que vous m'aviez écrit sur M. Taboureau. Voici sa réponse : Serait-il possible que je fusse soupçonné de moins de désir et d'empressement de faire tout ce qui serait agréable

à nuidame la duchesse de Ckoiseul ? je serais affligé si elle ne me croyait pas encore plus d'attachement pour elle que n'en a M. Taboureau. Ce sont ses propres paroles. Ainsi, chère grand'maman , mandez-moi ce qu'il faut que je fasse. Vous avez sans doute lu les Édits, je ne sais rien de plus que ce qu'ils contiennent. Les trois personnes du comité ne sont pas encore nommées; le public dit que ce sont MM. de Villeneuve, Lambert et Tolozan. Je ne doute pas des bonnes intentions de M. Necker ; la besogne est fort difficile ; il s'établira demain au contrôle général; sera-ce pour longtemps? Je l'espère, mais peut-on en répondre?

Ce n'est point à vous à être indifférente sur tous les événements; vous avez devant vous bien des années à en être pour le moins témoin. Mais pour moi, chère grand'maman, le speclable que je ne vois que du parterre sera bientôt fini.

J'ai été surprise agréablement par le retour de l'évêque d'Arras, vous ne me l'aviez point annoncé; il m'a voulu persuader que notre abbé me croyait refroidie pour lui ; d'où vient n e pas vouloir vous rendre caution du contraire ? devez-vous liésiter de mes sentiments, moi qui n'en ai et n'en aurai jamais cjue de conformes aux vôtres?

M. et madame de Beauvau partent dimanche, ils ne revienroat que le 25 d'août ; ce sera à peu près l'époque du retour € madame de Grammont. Voilà deux mois qui me paraîtront îen longs. C'est peut- être une providence d'éprouver sur la » de sa vie tant de privations. Que n'ai-je votre raison, votre ourage, chère grand'maman I J'aurais bien d'autres souhaits faire si j'avais la prétention de vous ressembler, mais je me ^ome à ce qui pourrait s'acquérir.

La maréchale, qui est à Sain te -Assise, en reviendra di-

ïïianche ; j'ai beaucoup vu mesdames de Boufflers, elles sont

charmées de vous , et parfaitement contentes de leur séjour à

Chanteloup; elles m'ont fort recommandé de vous le dire ; elles

s'établiront lundi à Auteuil , je compte les aller voir souvent.

Nous avons ici un M. Gibbon ' dont Tabbé a pu vous parler; c'est un homme de beaucoup d'esprit ; nous le garderons jusqu'au mois de septembre; il m'est d'une grande ressource. Indépendamment de mes soupers du mercredi et vendredi qui sont souvent trop nombreux , j'en fais quelquefois les autres jours entre cinq ou six personnes et où l'abbé est bien regretté. Peut-être cet hiver vous consentirez à en être ; mon Dieu ! que ce temps est loin! je n'aurais peut-être pas un an à vivre si j'étais maltresse de retrancher tous les moments qui me séparent de vous.

Je me propose d'écrire à madame la duchesse de Grammont, mais ce ne sera point à six heures du matin ; il n'y a qu'à vous, chère grand'maman , à qui j'ose écrire quand je suis encore tout engourdie, soit par le sommeil ou par les insomnies; j'ai toute honte bue avec vous, voilà ce que fait la confiance.

LETTRE DCLXXXIl

DE MADAME DU DEPPAND A M. CRAUPURT

Ce 7 juillet 1776.

Il n'y a que deux jours que madame de RoncheroUes m'a lu votre lettre; jugez de son effet, puisque, malgré mesrésolu-

1. Madame de Gonlis raconte ainsi la première entrevue de M. Gibbon et de

madame du Deffand :

« M. de Lauzun Va mené chez madame du Deffand ; cette dame , qui est aveugle , a Thabitude de tàter les visages des personnages célèbres qu*on lui présente, afin, dit-elle, de se formor une idée de leurs traits. Elle n*a pas manqué de montrer à M. Gibbon cette e^^pèce de curiosité flatteuse, et M. Gibbon s'est empressé de la satisfaire en lui tendant aussitôt son visage avec toute la bonhomie possible. Voilà madame du Deffand promenant ses mains sur ce large visage, cherchant vainement quelques traits, et ne rencontrant que ces deux joues si surprenantes... Durant cet examen on voyait se peindrî successivement sur la physionomie de madame du Deffand Tétonnemint, rincertittide, et enfin tout à coup la plus violente indignation. Alors retirant brusquem mu se* m Uns : « Voilà, s'écria-t-elle, une infâme plaisanterie! » {Souvenirs de Felicie,)

DE BIADAME DU DEFFAND. t29

tioDS, je reviens à vous, et que je sens que je vous aime autant que jamais. Mais n'abusez point de ma facilité, tenez les promesses que vous faites, partez pour T Ecosse, terminez-y promptement vos affaires, et hâtez-vous de revenir nous trouver; vous serez content de Taccueil que nous vous ferons. Vous aurez des remords, nous les apaiserons, et vous trouverez que c*est un grand plaisir que d'être aimé.

J'ai tant de choses à vous dire, tant de besoin de vous les dire, que j'achèterais de toutes choses au monde le plaisir de causer avec vous. Vous ne trouverez point M. Francis; mais quand il vous saura à Paris, il y accourra, j'en suis sûre.

Venez, venez, mon cher petit Craufurt, que j'aie encore le plaisir de vous embrasser. Ne craignez point les reproches; tout le passé sera effacé ; je ne verrai en vous que le petit Craufurt de la première année que je vous ai connu. Vous souvenezvous combien je vous aimais? eh bien ! ce sera tout de même ; j e vous ferai mille questions sur tout ce qui vous intéresse. Je suis persuadée que vous ne vous ennuierez pas un instant. Enfin, enfin, vous me rendrez heureuse. Je vous connais un hissez bon cœur pour me flatter que cette seule considération suffit pour vous faire arriver.

LETTRE DCLXXXIII

DE LA DUCRESSB DE CHOISEUL A MADAME DU DEFFAND

A Chanteloup , ce 7 juillet 1T76.

Madame de Ligne m'a remis votre lettre, ma chère petitefille, et votre lettre m'a fait grand plaisir. J'ai dit à la princesse tout le. désir que vous aviez de faire connaissance avec elle, et je vois que, pour peu que vous fassiez d'effort, vous pouvez parvenir à jouir de son amabilité. Je vous plains d'être si seule, la société est nécessaire. Je vous plains surtout de

perdre pour quelque temps celle de votre fidèle prince, que sa fidélité vous rend plus nécessaire que tout autre.

Vous n'avez pas perdu Tabbé pour tout Tété; il parle toujours d'un voyage pour terminer l'affaire de son cabinet des médailles, et j'ai besoin de songer au plaisir que vous aurez de le revoir pour me garantir de l'humeur que me donne la pensée de son absence.

Vous avez grande raison de blâmer les efforts que parfois vous vous avisez défaire. Je vous dirai même comme Orosmane à Zaïre t L'art rCest pas fait pour toi. Gardez votre style et votre haine contre tous ceux qui ne lui ressemblent pas. C'est le conseil que le grand-papa me charge de vous donner. Ce grand-papa ne trouve rien de si aimable que vous, et ne connaît personne d'aussi bon goût; vous savez que je suis toujoui*s de son avis.

Dans le désastre des Invalides, j'ai tout de suite pensé au vôtre *. Est-il compris dans la réforme? Le savez-vous? J'en serais très-fâchée. N'êtes-vous pas effrayée de la facilité avec laquelle on prend le parti de faire du mal? Votre ami Cicéron , ce me semble, ne prit le parti d'en faire qu'à Catilma , et luimême fut proscrit par les triumvirs; mais les triumvirs ne nous empêchent pas plus d'aimer Cicéron que les La Harpe , les Thomas, etc., ne m'empêchent de vous aimer.

A propos , la petite sainte et le grand-papa vous disent mille choses.

1. Un inyalide nommé Pétry que madame du Deffand avait pris pour lecteur.

LETTRE DCLXXXIV

DE l'abbé BARTHÉLÉMY A MADAME DU DEFFAND

Chanteloup, ce 10 juillet n^C.

Je suis moins empressé et j*ai peut-être moins de plaisir à vous écrire qu'autrefois; c'est que je vous crains davantage et que peut-être je vous aime moins. Je vous crains parce que vous n'avez cessé de me reprocher cet hiver que je ne vous "disais que des choses plates et, communes, et comme depuis quelques jours je cherche en vain quelque sublimité à vous envoyer, je deviens timide et embarrassé. Si je vous aime moins, ce n'est pas ma faute non plus, j'ai voulu avant de partir vous en dire la raison, vous n'avez pas voulu l'entendre, je vous la redirai à mon retour, pour peu que vous soyez intéressée à la savoir. Ce retour dépend d'une affaire qui ne finit point, j'en attends tous les jours des nouvelles avec impatience ; elle m'arrêterait quelques semaines à Paris, et malgré mon refroidissement, je ne pourrai guère me dispenser de vous voir souvent.

Nous avons lu le discours de M. de La Hai*pe. C'est là ce qui s'appelle un ouvrage achevé, il s'est battu les flancs pour faire du génie ; pendant qu'on le lisait, je voyais la grenouille qui s'enflait et qui finissait par crever. Ah I mon Dieu , qu'il est diflicile pour certaines gens d'être ce qu'ils sont! tous ces beaux esprits ne cessent de parler de génie, de création, d'enthousiasme, d'énergie, de pensée; mais la chaleur n'est que dans les mots ; ce sont de ces pâtés de glace qu'on passe au four, excepté que ces pâtés sont fort bons, La Harpe m'a d'autant plus surpris, qu'il a de l'esprit, du talent et de la critique; mais on lui a reproché d'être froid, et il a cru qu'en frottant sa plume, elle serait brûlante.

La grand'maman a toujours quelques petites tracasseries

tZ% CORRESPONDANCE

d'estomac. Le grand-papa se porte à merveille et rit de toutes ses forces. Je n'ose pas vous faire la peinture de la vie bienheureuse qu'on mène ici, pour ne pas vous donner des regrets, pour ne pas augmenter les nôtres, car nous pensons souvent à vous, nous en parlons souvent, non avec l'énergie créatrice, comme dit La Harpe, mais avec le sentiment le plus tendre et le plus sincère.

Monseigneur l'archevêque de Tours a passé ici neuf à dix jours, il est parti hier. C'est le meilleur de tous les hommes, il est trës-estimé et très-aimé dans son diocèse, il finira par en être adoré. Madame la comtesse de Choiseul se porte assez' bien, mais elle est obligée de se ménager et ne sort point. Cette contrainte ne l'impatiente point, le ciel est dans son cœur; pour nous qui n'y avons que le purgatoire ou les limbes, nous courons toute la journée et puis nous soupons avec l'appétit des hommes, et puis nous nous couchons, et puis je me lève pour vous écrire tout ce qui me passe par l'esprit , et puis j'oublie à la fin de ma lettre ce que je vous ai dit au commencement, et je finis par vous assurer que je ne vous crains point du tout et que je vous aime plus que jamais.

LETTRE DCLXXXV

DE MADAME DU DBFPAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL

20 juillet 1776.

Je suis un peu honteuse, chère grand'maman: on m' avertit qu'il y a demain une occasion par où Ton peut mander les choses les plus importantes et les plus secrètes. Il se trouve que je ne sais rien. Ainsi, au lieu de secrets que je n'ai point k révéler, je ne puis vous parler que de moi et de tout ce qui m'environne. De moi , vous savez mes sentiments, et que l'absence ne peut les refroidir. De ma santé, depuis huit jours elle

n'a pas été bonne, un peu d'intempérance en a été la cause, la diète en est le remède, je l'observe à la rigueur.

A l'égard de ce qui m'environne, l'article sera un peu plus

iong; les départs y tiendront beaucoup de place. Celui de

M. de Beauvau a été le 3; il m'a écrit le 10 de Scbelestadt où

il venait d'arriver; il avait séjouraé deux jours à Strasbourg,

où il a rendu deux graviers assez considérables maissansbeau-

c^oup de douleurs. Il a écrit depuis à sa femme qu'il avait des

fxiaux de reins. Elle partira mercredi 2A , passera par Brienne,

IWancy et Craon, sera le 1" août à Plombières, où elle trouvera

u attendra son mari.

Vous saurez que madame de Grammont, qui m'avait marné désirer que je lui écrivisse, n'a pas répondu à ma seconde «ttre; bonne leçon pour ne se pas flatter légèrement! Maame de Luxembourg doit partir demain pour Villers-Cotte- 'ets. Son projet est d'y être dix jours. J'en suis étonnée, vu ^occupation où elle paraît être de M. le prince de Conti , dont •."'état est très-alarmant. Ses pieds, ses jambes, ses cuisses, ses ^■Tiains, sont enflés, il a une toux terrible, des étouflements con- ^^inuels. Cependant Petit et Larri , appelés aux consultations , ^disent qu'il ne serait pas sans espérance s'il s'assujettissait à ce ^u'on lui prescrit. Je doute que cette soumission lui fût fort utile. Voilà tout ce que je sais. Vous apprenez les faits et gestes ^e nos ministres par gens mieux instruits et qui s'y intéressent plus que moi. C'est ce qui se passe à Chanteloup qui m'occupe et dont l'abbé ne daigne pas m'informer. J'ai reça deux uniques chiflbns de lui , jolis à la vérité, mais trop courts; ne l'en grondez pas, j'aime mieux qu'il revienne de lui-même. Tout ce qui se fait avec contrainte ne peut me satisfaire. C'est bien sans contrainte et bien naturellement que je vous assure que je vous aime plus que jamais , et qu'il n'y a que l'espérance de vous revoir qui me soutienne ; il n'y a point de jour que je ne calcule combien il reste de mois, de semaines, de jours à vous attendre.

Ce dimanche.

Cette lettre ne part point aujourd'hui. Ce sera M. du Bucq qui vous la remettra.

Madame de Luxembourg ne va plus à Villers-Cotterets, elle ne veut point s'éloigner de M. le prince de Conti. Madame la duchesse de Chartres est de retour d' avant-hier.

P. S. Je reçois dans ce moment votre petit billet du 19.

Vous êtes en vérité pleine de bonté. Il est vrad que je ne me porte pas bien , je ne sais pas. quelle en est la cause. Je vis du plus grand régime , je ne mange que du potage et des œufs à l'eau, et mes nuits n'en sont pas meilleures; mais il n'y a rien d'inquiétant dans mon état. Vous ne nf>e parlez pas du vôtre, et c'est ce qui est intéressant. Pour moi, qu'importe? j'ai fait mon temps; mais le peu qui me reste vous sera dévoué et uniquement dévoué.

LETTRE DCLXXXVI

Ce dimanche , 28 juillet 1776.

J'ai l'inspiration de vous écrire et de vous presser de nous venir voir ; vous devez être libre présentement; que sait-on si vous le serez encore longtemps? ne laissez point échapper ce moment; madame de RoncheroUes et moi, nous vous en prions ; si vous nous refusez , je vous dis adieu pour jamais. Souvenez-vous combien je vous ai aimé; rappelez-vous que je ne vous ennuyais pas; vous me retrouverez telle que j'étais, et si je vous retrouve tel que vous étiez, vous me ferez passer encore quelques heureux jours. Nous ferons des promenades, des petits soupers , nous aurons bien soin de vous , et vous serez content de nous.

LETTRE DCLXXXVII

DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL

Co 3 août 1T76.

J'espérais, chère grand*maman , une lettre de Tabbé. Je l'attendais pour vous écrire, mais je l'attendrais peut-être trop longtemps, et je m'ennuie de différer. Le président de Cotte, qui soupa chez moi jeudi , m'a dit que l'abbé allait arriver. Le serait-il? et aurait-il le mauvais procédé de ne me le pas faire savoir ? Souffrirez-vous qu'il se refroidisse à cet excès pour moi? Qui doit-il aimer si ce n'est ceux dont il est aimé et dont vous êtes adorée? Je n'en dis pas davantage sur cet article.

M. le prince de Conti mourut hier à quatre heures après midi; il avait reçu , il y a quelques jours, une visite de l'archevêque et des exhortations de M. de La Borde. C'est tout ce qu'il a reçu.

Madame de Boufllers est à Auteuil , dans une douleur effroyable. Madame de Luxembourg s'y est enfermée avec elle, elle y restera tout le temps que madame de Boufflers le désirera. Il y a un testament qui regarde uniquement les domestiques.

J'ai reçu une lettre charmante de madame de Grammont; elle m'annonce pour le 12 son départ de Plombières; je crois pouvoir me flatter qu'elle soupera chez moi le 15. J'ai retenu pour ce jour- là madame d'Usson et M. Necker; j'ai pris la précaution de leur dire que, si elle choisissait un autre jour, Je les en avertirais, et de se tenir engagés pour celui qu'elle choisirait.

Je ne puis assez vous dire l'extrême douleur que j'ai d'être séparée de vous. C'est un malheur sur lequel l'habitude ne peut rien ; je le ressens aussi vivement que dans le moment de la séparation ; mais ce qui est incompréhensible , c'est que.

quoique la tendresse et la sensibilité ne me causent que des peines , je ne voudrais pas devenir indifférente. Je suis persuadée que vous ne trouverez pas que j'ai tort, et qu'il y a eu des moments dans votre vie qui vous ont fait entrevoir cette disposition. Pour à présent, vous aurez de la peine à vous les rappeler; votre cœur est content et a bien raison de l'être. J'embrasse le grand -papa, j'embrasse la petite sainte. Pourquoi cela n'est-il qu'en idée ?

Dimanche 4, à "ï heures du matin.

Je n'ai rien appris de nouveau ; on dit que M. le comte de La Marche * a le gouvernement du Poitou. Il y a mille conjectures différentes sur ce que deviendra le grand prieuré. Ne trouveriez- vous pas de la justice à le rendre à l'ordre?

Comment trouvez-vous que M. le prince de Conti n'ait reçu aucune visite ni aucune marque d'attention d'aucun prince^ pas même de son beau-frère?

Je vais envoyer tout à l'heure chez le neveu de l'abbé pour qu'il m'apprenne ce qu'il sait de son oncle.

LETTRE DCLXXXYIII

DE MADAME DU DEFPAND A LA DUCHESSE DE CHOISBUL

Ce Tendredi, 9 août 1776.

Quelle abondance, quelle profusion, quels excellents fruits je reçus hier par une turgotine M Ah ! je conviens que M. Turgot était un grand ministre ! Tout est arrivé dans le meilleur état, ce qui est une preuve que cette messagerie est plus diligente que n'étaient celles qui l'ont précédée. L'embarras a été de trouver des consommateurs; j'ai eu peine à trouver assez d'amis

i. Fils du prince de Conti.

2. On appelait ainsi de petites voitures de messagerie établies par M. Turgot pendant son ministère.

pour distribuer VOS bienfaits, tant ils sont abondants; enfin, j*en suis venue à bout. Pour les petites cerises, elles se peuvent conserver; elles rempliront bien des fois les petites corbeilles de ma cheminée. Enfin, que vous dirai-je? chère grand'maman, votre présent m*a fait beaucoup de plaisir, et je vous en fais mille tendres remerctments. Je ne vous demande point de me donner l'abbé, mais soyez assez généreuse pour me le prêter quelques semaines; j'en aurai bien soin, et je vous le rendrai peut-être en meilleure santé; il m'a fait une description de tous ses maux de laquelle on peut dire qu'on ne petit s'empêcher d'en pleurer et d'en rire^ d'où est cette citation? n'est-ce pas des Folies amoureuses?

Je fis hier un drôle de souper, il ressemblait à la vallée de Josaphat; toutes les nations de l'univers y étaient rassemblées; il en résultait un baragouinage qui me fit regretter la partie <^rrée de mademoiselle Sanadon, de mon petit garçon Pompon, ^t de mon petit chien Tonton. Mais toutes réflexions faites, ces sortes de parties sont bonnes quelquefois ; elles servent à faire trouver du plaisir à rester chez soi; mais il en résulte aussi <^u' elles augmentent bien les regrets des délicieux petits cornistes. Nous ne sommes encore qu'à mi-terme de leur fin et de leur renouvellement. Garderez-vous encore longtemps la petite sainte? Je ne saurais former de désir qui vous soit contraire, «nais je ne puis m' empêcher de sentir que je serais bien aise de îa revoir.

L'affliction de la divine comtesse est toujours extrême ^; je lai ai rendu deux visites à Auteuil, où elle est établie avec sa ])elle-fille et mesdames de Luxembourg, de Lauzun, de Virirille et de Barbantane. J'irai y souper lundi. M. de Beauvau, <iui est à Plombières, et qui s'en retournera le 13 à sa division avec sa princesse, me mande que madame de Grammont en doit partir le 10; il ne me mande rien de plus sur ce qu'elle

1. De la comtesse de Boufilers, au sujet de la mort du prince de Conti.

doit faire; j'ai l'idée et l'espérance qu'elle soupera chez moi le jeudi quinze. On prétend qu'elle ne restera que huit jours à Paris, et qu'elle ira vous trouver ; mais son appartement est-il prêt? j'ai ouï dire que non.

Vous êtes fort contente de votre archevêque, je savais bien que vous le seriez ; je ne le suis pas trop de monsieur son frère, il ne me trouve pas assez conséquencieuse ^ je ne lui parais qu'une caillette, il a peut-être raison.

Adieu, chère grand'maman, c'est trop bavarder; il faut pourtant que j'embrasse le grand-papa des deux côtés. Avezvous encore madame de Blot? J'ai vu madame de Yiileroy qui dit des merveilles de Chanteloup.

Madame de La Vallière ne se porte pas trop bien, j'en suis inquiète.

Il parait un roman nouveau qui me platt; je vous renverrais, si je ne craignais que vous ne me trouvassiez de mauvais goût, car vous et le grand-papa vous êtes extrêmement difficiles.

LKTTRE DCLXXXIX

DE MADAME DU DEFPAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL

Ce samedi, 17 août 1776.

Vous m'avez donc envoyé le grand abbé, chère grand'maman. Je vous aurais accusé plus tôt sa réception, mais j'attendais que madame de Grammont fût arrivée pour joindre ces deux événements. J'ai jugé à vue certaine langueur dans le son de voix de l'abbé qui était obsédé de vapeurs; le regret de vous avoir quittée pouvait aussi y avoir part. Il soupa chez moi avant-hier avec madame de Grammont, qui n'a ni vapeurs ni langueurs. Elle est très-contente de l'effet des eaux. Vous la

verrez incessamment. Pourquoi faut-il? Ah! je n'achève

pas...

L'abbé m'a encore apporté des petites cerises, nouveau remerciement que je vous dois. Je lui laisse le soin de vous rendre compte de tout. Il vous a envoyé une lettre de Voltaire dont vous n'aurez pas trouvé le style ni délicat ni léger.

Je ne lui écris plus; que lui dirais-je? Je lui ai donné toutes les louanges qu'il méritait; il n'en mérite plus de nouvelles; il est devenu pour moi comme s'il était mort. Je crois que je suis de même pour lui. A la bonne heure, je renonce volontiers à toute existence pourvu que j'en conserve une immortelle dans le cœur de ma grand' maman.

LETTRE DCXC

DE MADAME OU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CIIOISEUL

Ce mardi, 27 août 1TÎ6.

Que vous dirai-je, chère grand' maman ? il me semble que je dois me taire quand l'abbé est ici, et que vous ne devez écouter que lui ; mais il serait ridicule que madame de Grammont arrivât à Ghanteloup, et que dans les paquets de lettres qu'elle portera il n'y eût pas un mot de moi. Je ne vous parlerai que d'elle, dont je suis plus éprise que jamais; il n'y a nen de plus aimable. Une autre fois, chère grand'maman, je vous parlerai de vous.

Je vous dirai pourtant que je ne vous oublie pas, l'abbé peut vous en rendre témoignage; je lui communique toutes Daes pensées, tous mes sentiments. Vous apprendrez par lui s'il y a un être sur la terre que je mette à côté de vous; je ne sais 8*il y en a dans le ciel, j'en doute; je compte aller vous y attendre, mais je voudrais bien que ce ne fût pas si tôt, et avoir encore le plaisir de faire de petits comités avec vous et notre grand abbé. Il me semble qu'il ne se porte point trop mal; je l'attends tout à l'heure ; mon projet est de l'emmener souper avec moi à la Tuilerie; il vous dira si j'ai réussi. Je lui remet-

ftiO CORRBSPONDANCB

irai ma plume dès qu'il entrera. Ne souffrez pas, chère grand*maman, que le grand-papa m'oublie, je le soupçonne d*en être capable.

Quand nous rendrez-vous la petite sainte? Ne garderezvous pas M. de Castellane jusqu'à votre départ, et ne l'amènerez-vous pas ici avec nous? Je le désire infiniment, je l'aime plus qu'il ne croit, et sûrement mille fois plus qu'il ne m'aime.

Parlez de moi, je vous prie, quelquefois avec notre archevêque. J'aime beaucoup monsieur son frère par mille bonnes raisons dont une des principales est son attachement pour vous.

DE l'abbé BARTHÉLÉMY

A 7 heures du soir, ce mardi.

La petite-fille veut que j'ajoute quelque chose à sa lettre. C'est faire relier les œuvres de Racine en basane. Je vai^ avec elle à la Tuilerie. Madame la duchesse de Grammont y vient aussi. Elle a cependant encore quelques petits ressentiments de colique fort légers; mais elle en craint de plus grands qui, suivant les apparences, n'arriveront pas. Et sur cela, j'ai l'honneur d'être votre très-humble et très-obéissant serviteur.

LETTRE DCXCI

DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE GHOISEUL

Paris , ce 7 septembre 1T76.

Vous voilà en pleine possession de l'abbé, chère grand'maman; il a été retrouver la meilleure partie de lui-même qu'il avait laissée auprès de vous. Son âme, ses pensées et toutes ses diniensiou<$ et facultés, nous n'en avions que l'enveloppe. Jamais il n'a fait de voyage ici où j'aie moins joui de lui. Il vous dira que ce n'a pas été sa faute, qu'il m'a souvent

cherchée sans me trouver. Je conviens que cela est arrivé quelquefois, que d'ailleurs il avait beaucoup d'affaires; mais toutes ces raisons ne m'empêcheront pas de lui appliquer ce que dans Isi$ Hiérax dit d'Isis :

L'inconstante n'a plus l'empressement extrême De cet amour naissant qui répondait au mien. Son changement paraît en dépit d'elle-même; Sa bouche dit encor quelquefois qu'elle m'aime, Mais son cœur ni ses yeux ne m'en disent ^lus rien.

Que ceci soit dit sans reproches; je sais combien ils sont inutiles. Je ne le vis point hier; il vint me chercher un quart d'heure après que je fus sortie. 11 était près de huit heures. Il dut être bien étonné quand Wiart lui donna à lire une lettre de 3M. de Beauvau et ma réponse. J'avais gardé cette réponse pour y ajouter les nouvelles que j'apprendrais par lui de madame Geoffrin, et Wiart comprit que je voulais lui montrer ces lettres, cre qui n'était point du tout mon intention. Je fus souper à Aut^euil. Ce qui fut très-étonnant, c'est que dans le plus beau che- Knin du monde le cocher nous versa : il frisa des fossés qui sont 1« long du chemin, la roue entra dedans. Nous ne versâmes oint à plat, parce que le carrosse fut soutenu par l'autre bord u fossé. Personne ne fut blessé, et je n'eus point la moindre eur. J'en eus davantage en revenant, parce que j'avais perdu ^oute confiance dans le cochef. Nous revînmes à bon port, et ^îet accident, comme vous voyez, ne fut pas considérable. Paris ^e dépeuple tous les jours. Il faut que je fasse des voyages, si je veux voir mes connaissances. Il est vrai qu'il ne faut pas Saire bien du chemin, la campagne la plus éloignée est Saintf)uen.

L'abbé vous aura dit les nouvelles qu'il pouvait savoir. Pour

moi, je n'en sais point, sinon qu'il paraît un factum de madame

de Mirabeau, qui vient de se séparer de son mari. On m'en lut

hier les premières lignes. Elle se plaint de sa mauvaise santé

ni. 16

qu'elle dit devoir à son mari, et qui ne sont pas des faits y ditelle, du produit net. Elle rapporte des lettres ^ de lui où il se donne des louanges telles que Socrate en recevait de ses sectateurs. Si vous êtes curieuse de cet ouvrage, je le ferai chercher pour vous l'envoyer.

Actuellement vous avez l'abbé, madame de Grammont, M. de Castellane; garderez-vous encore la petite sainte? J'attends son retour avec impatience. Mille raisons me la font désirer : mon attachement pour elle, le besoin que j'ai d'être avec des personnes qui vous aiment et avec qui je puisse parler de vous. Mon cœur ne vieillit point. Ce n'est pas pour me vanter que je vous fais cette confidence, c'est l'aveu d'un grand ridicule, et comme j'ai commencé cette lettre par une citation, je la finirai de même :

Il faut aimer quand on sait plairo; Iris, on ne plaît pas toujours!...

Et voilà ce que je me dis bien inutilement. Je ne puis m'empêcher d'aimer et de désirer de l'être. Cependant, comme vous êtes ce que j'aime le mieux au monde, et que je crois que vous m'aimez un peu, je ne rougis point d'avoir encore le cœur tendre. Je vous demande de vos nouvelles; j'en avais par l'abbé, je n'en puis plus avoir que par vous. Joignez-y, je vous supplie, celles du grand-papa, de madame de Grammont, à qui vous voudrez bien dire combien je leur suis attachée. Ne m'oubliez pas auprès de M. de Castellane. Ne l'amènerez-vous pas avec vous? Il reste encore trois mois bien difliciles à passer.

1. Dans ces fragments de lettres de rAmi des hommes on trouve, entre autres, cette déclaration natve :

« Une longue habitude des hommes m*a rendu propre à ne pas craindre de M trop abonder dans mon sens ; et Dieu ne me demandera compte que de ce que « j*aurai fait contre mes lumières. »

LETTRE DCXCII

DE MADAME DU DEFPAND A LA DUCHESSE DE CllOlSEU.L

11 septembre 1776.

Je ne séparerai point la grand'maman et le grand abbé, <:rette lettre sera également pour tons deux.

Je suis honteuse, chère grand'maman, et j'ai des remords c3es doutes où je me laisse quelquefois aller sur votre amitié ; j 'en reçois trop de preuves ; en douter serait être ingrate, et ^e tous les vices, c'est celui dont je suis le plus éloignée. Pour ^^ous , grand abbé, ce n'est pas la même chose , je n'ai pas la :Knême assurance , mais je vois avec plaisir que vous réparerez ^n l'absence les torts que vous avez eus en présence.

Votre lettre d'Orléans a eu tout l'effet que vous en pouviez •sittendre. J'ai eu la plus grande terreur des voleurs que l'on "%^ous annonçait, que vous trouviez et que vous comptiez juscju'au nombre de quatorze. Je ne m'attendais pas à les trouver ^ur la roue, je croyais les voir armés de fusils et de poignards. Snfm, vous voilà arrivée à bon port, je vous en félicite.

La grand'maman aime toujours sa petite-fille, elle l'assure cjue le grand-papa l'aime aussi ; que madame de Grammont a fie la bonté pour elle ; que M. de Castellane ne l'oublie point ; tout cela me contente infiniment. Je suis très-fâchée et trèsinquiète de cette maudite colique de madame de Grammont. Je vous prie, mon cher abbé, de me donner de ses nouvelles. Je suis toujours fâchée de n'être point à Chanteloup, mais il y a des moments où j'en suis en colère. Pourquoi faut-il que quelques misérables années qui me restent à vivre, je les passe séparée de tout ce que j'aime ? A quoi servent les plaintes €t les murmures? A augmenter le chagrin, bien loin de le soulager.

Je croyais madame de Grammont en possession de ce do-

maine, il est infâme qu'il soit à ce Langeac : tout va de mal en pis.

Je vous envoie un factum très-ennuyeux , à ce que je crois, et que vous ne lirez point , mais lisez cependant depuis la page 9 ou 10 jusqu'à la page 15 ou 16.

Voici une épigramme sur le gazon que M. d'Angivilliers a fait mettre dans la cour du Louvre :

Des favoris de la muse française D'Angivilliers rend le sort assuré, Devant leur porte il a fait mettre un pré Où désormais ils pourront paître à Taise.

Je vous remercie, chère grand'maman, de nous renvoyer la petite sainte. J'aurai bien du plaisir à parler de vous avec elle, mais sa belle-fille m'a dit qu'elle irait à plusieurs campagnes pendant la fm de ce mois et la moitié de l'autre.

Les cerises sort fort bonnes mais point bottées.

En écrivant ceci, je croyais le Saint-Florentin mort, mes gens me disent qu'il ne l'est pas ; je ne sais plus ce qui en est ; vous me ferez plaisir de me le mander ; cela prouve qu'il tient une grande place dans le monde.

LETTRE DCXCIII

DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL

Ce lundi, 16 septembre 1776.

J'aurais voulu avoir vu la petite sainte, chère grand'maman, avant de vous écrire; mais je ne sais pas l'heure à laquelle elle arrivera, et il n'est pas vraisemblable que je puisse la voir aujourd'hui.

Le départ de l'ambassadeur de Naples, qui est pour demain matin, ne me laisse pas la liberté de différer; vous le garderez trois jours francs : il vous arrïvera le mercredi, et il nous

reviendra le dimanche. Il vous apprendra tout ce que je ne saurais pas vous dire : ce que signifient les trente-cinq bataillons qu'on envoie en Bretagne, la place dans le conseil des dépêches donnée au prince de TEurope que le grand-papa aime le mieux'. Je trouve que tout ceci ressemble à une énigme où il n'y a point de mot. Vous avez dû recevoir par M. d'Arras le factum de madame de Mirabeau. Je n'en ai lu que le produit net et les fragments des lettres; je l'ai jugé aussi lourd que long, et je me suis bien gardée de le lire.

On nous annonce les Mémoires de la vie de Voltaire, faits par lui-même, avec des commentaires. On m'a dit qu'il y parlait plusieurs fois du grand-papa. J'ai pris des mesures pour en avoir plusieurs exemplaires dès qu'ils paraîtraient; vous serez la première dans ma distribution. Je n'entends plus parler de lui; on veut me persuader que je suis mal avec lui, parce que, parlant de plusieurs femmes dans cet ouvrage, je n'y suis pas nommée. J'en suis fort aise pour plus d'une raison ^ J'en ai mille et mille pour désirer d'être dans votre souvenir et par l'amour que je vous porte et par amour-propre.

J'ai relu ces jours-ci quelques-unes de vos anciennes lettres, et j'ai été frappée de l'étendue et des lumières de votre esprit. Je confierai un jour au grand abbé le dépôt de ces lettres; il en fera bien plus de cas, j'en suis sûre, que de toutes ses médailles. Gomment se porte-t-il, ce grand, cet inconstant, cet indifférent

1. Le prince de Montbarrey, directeur de la guerre en 1770, ministre de la ■^erre la même année, conjointement avec M. de Saint-Germain, fut chargé seul de ce département l'année suivante jusqu'en 1780.

2. On lit dans la correspondance de Grimm : « Madame du Deffand , qui n'a Jamais pu pardonner à l'auteur de ne l'avoir pas nommée une seule fois dans tout l'ouvrage, dit que M. do Voltaire n'a jamais rien écrit de plus mauvais; que c'est tout platement l'inventaire do ses vieilles nippes. Quelque rarement que ce malheur puisse arriver à madame du Deffand , il y a lieu de croire qu'elle restera seule de son avis. »

Quand on connaît madame du Deflîand comme on est à mëmejde la connaître par ses lettres, on ne partage point l'opinion de Grimm sur le ressentiment que Ik silence de Voltaire a pu lui faire éprouver.

abbé? Ne vous entretiendra-t-il point dans votre répugnance pour la ville? Vous lui rendez la campagne bien préférable; je penserais de même si j'étais à sa place. Je ne puis vous dire combien vous me faites sentir et combien vous augmentez le dégoût et la tristesse de mon état de sempiternelle.

Donnez-moi de vos nouvelles, de celles du grand-papa, de madame de Grammont, entretenez-les dans leurs bonnes dispositions pour moi, et rendez-vous caution de mes sentiments pour eux.

La petite sainte, à son arrivée, recevra un billet dans lequel je lui demande à souper pour demain. Vous ne douterez pas du sujet de notre conversation.

LETTRE DCXCIV

DE LA DUCIIESSR DE CHOISEUL A MADAME DU DEFFAND

Chanteloup , ce SI septembre 1776.

Je vous assure, ma chère petite-fiUe, que vous êtes fort en faveur dans votre famille; vous en êtes Tenfant chéri : premièrement, parce que nous avons eu deux lettres de vous en huit jours, et deux lettres fort jolies; ensuite, parce que vous nous avez envoyé le Mémoire de madame de Mirabeau, qui est, comme vous dites, fort pesant et fort dégoûtant, mais dont nous étions fort curieux à cause des faits et des lettres de son mari qui y sont citées et qui sont, en effet, fort étranges pour le style, l'orgueil et même l'orthographe. Le ridicule de ces lettres dégrade un peu la dignité de l'Ami des hommes, et les faits contenus dans le Mémoire dégoûtent un peu d'un tel ami.

Le grand-papa n'avait point entendu parler des Mémoires de la vie de Voltaire ; il vous remercie d'avoir pensé à lui en procurer un exemplaire dès qu'ils paraîtront. Et sa curiosité sur cet ouvrage n'est point fondée sur l'intérêt de ce que Fauteur peut dire de lui. Le grand-papa aimerait mieux être à la

jplace de ceux dont il ne parle pas : vous êtes du nombre. On :ne choisit pas ordinairement la dernière place, et vous voyez <iue le grand-papa ambitionnerait toujours la vôtre.

J'ai peur que vous n'ayez pas encore la petite sainte; elle m'a écrit d'Orléans qu'elle y était arrêtée par un accident. Je n'ai point eu de ses nouvelles depuis, et j'en suis inquiète.

L'ambassadeur a été fort parlant ici ; il a conté beaucoup d'histoires, de jolies histoires, et les a bien contées. J'aime les histoires, elles me dispensent de penser et de parler. 11 m'a été commode par là et il m'a divertie. L'abbé assure qu'il a été aussi assez content de son voyage; tant mieux. Le grand-papa et moi lui avons cependant peu fait les honneurs de Chanteloup, moi au dehors parce qu'il fait froid et que je ne suis pas sortie, le grand-papa au dedans parce qu'il n'a pas pu se mettre à table à cause d'une grosse fluxion qui lui a fait une grosse joue semblable aux deux de la princesse boursouflée, et qui l'a obligé à se tenir au coin du feu , la tête emmaillottée d'un béguin sous lequel je trouvais qu'il vous ressemblait. Au béguin et à la grosse joue près, il n'y a eu aucun changement dans sa personne, il n'en était ni moins gai ni moms bien portant. Je parle au passé parce que la fluxion est fort diminuée aujourd'hui, qu'il sera purgé demain, et que je compte qu'il ne sera plus question de tout cela après-demain.

Madame de Grammont a été débarrassée à la fois de sa colique et de son Langeac. Elle vous remercie de l'intérêt que vous avez pris à ces deux accidents ; elle est fort occupée de vous, me demande à tout moment de vos nouvelles, et m'a peutêtre répétédix fois aujourd'hui de vous parler d'elle. L'afl*aire de ses domaines s'est terminée très-simplement; on les a ôtés tout simplement à M. de Langeac et on a rendu tout simplement à madame de Grammont sa survivance. Ainsi l'injustice est réparée ; mais le scandale n'est point efiacé ; car il restera toujours vrai que le don avait été fait au bâtard de M. de Saint-Florentin. Mais, en fait de scandale, je m'embarrasse fort

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peu de ceux que je ne donne pas. Ainsi ces messieurs se tireront de celui-là ou ne s'en tireront ,pas, tout comme ils voudront. A propos, où avîez-vous pris que M. de La Vrillière était mort ou mourant? Je le crois plus brillant et plus estimable que jamais.

Je laisse à l'abbé le soin de vider ses querelles avec vous. Tout ce que je puis vous en dire, c'est que sa santé me paratt réellement beaucoup meilleure. Il m'a dit qu'il vous écrirait; il assure qu'il a avec vous, depuis son retour, des procédés capables d'effacer tous les torts qu'il n'a point eus et tous ceux qu'il pourrait avoir. Je ne vous fais point les compliments de l'archevêque parce qu'il est à Tours aujourd'hui, mais bien ceux de son frère, qui est ici, et que je suis charmée qu'il y soit; et j'embrasse ma chère petite-fiUe parce qu'il n'y a plus sur mon papier que la place d'un baiser.

LETTRE DCXCXV

DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISBUL

Ce dimanche» 13 octobre 1T76.

C'est bien de la bonté à vous, chère grand'maman, de désirer de mes lettres. La vie que je mène est si ennuyeuse que, comme disait une petite madame d'O, V ennuyeux résultait de l'ennui; elle voulait dire qu'il engourdissait l'âme, et que tout s'en ressentait; je l'éprouve, et excepté le sentiment que j'ai pour vous, tout en moi est une mort prématurée.

Il n'y a plus personne ici , Fontainebleau, Sainte- Assise, les campagnes particulières enlèvent tout le monde. Les Beauvau partent mercredi, je leur ai dit ce dont vous m'aviez chargée pour eux ; vous devinez bien leurs réponses : des remerciements, de la reconnaissance , etc.

La petite sainte est partie vendredi; elle est chez les Nantouillet; elle y restera jusqu'à la Saint- Martin. Les dames de

DE UADAME DU DEFFAND. Ii9

Boufllers partiront vendredi pour jusqu'au mois de février; enfin, c'est une désertion. J'avais ici un neveu et une nièce d'Avignon, de bonnes gens et qui étaient une petite ressource; eh bien , ils partent demata ! Encore si j'aimais les spectacles, et s'il y avait des livres amusants; mais point du tout, les spectacles sont une fatigue et rien de plus ; les livres nouveaux sont détestables. Enfm , il n'y a qu'à Chanteloup où on puisse être heureux. Chanteloup me fait trouver la vieillesse insupportable; c'est une chaîne qui me retient dans mon tonneau. Nulle autre raison ne pourrait m'empécher de voler auprès de vous , auprès du grand-papa, auprès de madame de Grammont, du grand abbé, de M. de Castellanel Ahl qiie je serais bien U! il y a encore cinquante -deux jours à passer sans vous voir; je pourrais vous dire combien de minutes ; je passe mes jours et mes nuits à les calculer.

Nous rendrez-vous bientôt M. d'Arras? Je savais bien que vous seriez extrêmement contente de votre archevêque : c'est le meilleur et le plus honorable homme du monde.

On attend tous les jours de grandes nouvelles de l'Amérique. Je viens d'en recevoir d'Angleterre du 7 qui n'apprennent rien; il y a apparence qu'il n'y aura pas de grands événements, c'est-à-dire rien de décisif, c'est tant mieux, à ce que je crois.

M. de Clugny est toujours très-mal ; on n'en désespère pas absolument , mais chacun lui nomme un successeur. Le Maurepas y sera bien embarrassé. Peu m'importe qui ce sera. Reve- Dez , chëie grand'maman I Voilà ce qui m'occupe, voilà ce que je désire, voilà tout ce qu'il me faut , et voilà tout ce que je vous dirai aujourd'hui. Mais je vous écrirai bientôt : je ne veux plus être plus de huit jours sans vous demander de vos nouvelles, et sans en recevoir. Dites-le à l'abbé, pour qu'il s'arrange à m'écrire toutes les fois que vous n'en pourrez pas prendre la peine.

LETTRE DCXCVI

DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL

Ce mercredi, 93 octobre 1T76, à 6 heares du matin.

Votre lettre est charmante, chère grand' mainan; un volume ne suiTirait pas pour vous exprimer toute ma reconnaissance et toute ma tendresse; mais voulant que ma lettre vous soit rendue demain, il faut que j'abrège.

Vous apprendrez de toute part le nouveau contrôleur et son associé ^ ; le public parait content du choix ; les effets royaux ont monté sur-le-champ très-considérablement; les rescrlptions, qui lundi matin perdaient dix-sept par cent, ne perdaient hier que dix; tous les autres effets dans la même proportion. Je suis très-contente de cette marque de confiance, e1 je ne doute nullement que M. Necker ne réponde à la bonne opinion que le public parait avoir de lui. 11 ne sera pas content qu'il ne sache que vous, le grand-papa et madame de Grammont approuvez ce qui vient d*être fait. Je voudrais être chargée de le lui dire.

11 faut que ce billet parte, pour que vous puissiez le recevoir demain; l'heure de la poste me presse; je vous embrasse, chère grand'maman, de tout mon cœur. Je dis tous les soirs : Voilà un jour de passé, et c'est ainsi que le désir de vous revob me cache le terme dont je m'approche.

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