La princesse de Beauvau
meot pour vous m'attache à lui. Vous me feriez plaisir, chère grand'maman, de brûler cette lettre; j'aimerais assez qu'il n'y eût que vous qui la lussiez. Je me suis laissée aller à dire tout ce qui me passe parla tête. Enfin, je me fie à vous. Adieu, chère grand'maman.
Quelle joie aura le Necker en apprenant la nouvelle! il a un grand succès en Angleterre.
LETTRE DCLXXV
DE LA DUCHESSE DE CHOISEUL A MADAME DU DEFFAND
A Chacteloup, co 18 mai 1776.
J'ai fait ce qu'il y avait à faire de votre lettre, ma chère petite-fille; je l'ai montrée à M. de Choiseul, malgré votre défense, et ne vous en fâchez pas, il en a été charmé; s'il voulait aussi vous dire son secret, vous le trouveriez fort ressemblant au vôtre ; son caractère l'a toujours éloigné de la superbe, et la simplicité des mœurs campagnardes l'en éloigne encore plus.
J'ai été comme vous transportée de joie du triomphe de M. de Guignes; je trouve que la disgrâce des deux ministres qui l'a accompagné, le fait ressembler aux triomphateurs romains qui traînaient leurs esclaves à leur suite.
J'aime beaucoup plus la philosophie de votre dernière lettre gue celle de la précédente; ce n'est pas que j'en admette plus les bases, mais c'est parce que l'édifice en est plus gai; si j'étais avec vous, vous me gronderiez comme vous grondez l'abbé; vous diriez que je ne dis que des lieux-communs, mais c'est qu'il y a des vérités qui sont fort communes, et qu'il faut bien les dire pour faire justice de certains écarts d'imagination; voilà ce que fa'^t l'abbé.
Je n'imagine pas que M. de Clugny refuse; on le dit ambitieux, et il me semble que le propre de l'ambition est de tou-
ifO . CORRESPONDANCE
jours prendre sans examiner, à moins que le nouveau surintendant auquel il ne s'attendait pas, ne lui fasse trouver le contrôle-général de moins bonne prise. Il me semble que je parle comme M. du Bucq , je ne le répète pourtant pas, cette sublime idée m'appartient en entier.
Vous voyez bien, ma chère petite-fille, que vous n'aviez point à vous plaindre de moi; vous aurez reçu ma dernière lettre par Tévêque, mais je n'ai point encore reçu de nouvelles de cet évêque, et cela m'inquiète et me fâche.
Je vous l'ai déjà dit, le grand-papa compte faire un grand usage de vous; il arrangera tout cela avec madame de Grammont, et moi, ma chère petite-fille, je pense que ce que j'ai de mieux à faire quand je vous écris par le grand-papa, est de finir bien vite; ainsi je ne fais plus que vous embrasser bien tendrement.
LETTRE DCLXXVl
DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL
Ce 24 mai 177fi.
J'ai vu ce grand-papa avec la joie et le plaisir accoutumés. Ah! ma grand* maman, comment ne pas l'aimer à la folie, et que je vous trouve heureuse par les sentiments que vous avez pour lui, indépendamment môme de ceux qu'il a pour vous; mais comme je suis bien persuadée qu'il vous préfère à tout, qu'il n'aime véritablement que vous, jugez de l'opinion que j'ai de votre bonheur. Il soupera chez moi ce soir, je crois que nous serons quinze. Peut-être êtes-vous comme M. Walpole; aimez-vous les noms propres? rien ne lui plaît tant dans les lettres et les livres. Je vais donc vous les nommer. Mesdames de Beauvau, de Poix, de Luxembourg, de Lauzun, d'Usson, de Grammont, Sanadon; MM. de Stainvilie, de Guignes, Barthélémy, Chabot, Beauvau, et peut-être l'ambassadeur de Naples.
DE MADAME DU DEl FAND. 284
Vous voyez que cela fait treize. Eh bien! ma grand'maman, croiriez-vous que tout cela n'est que votre monnaie, et qui ne fait pas encore votre valeur? Non, non, je ne trouve point que vous disiez des lieux-communs, vous ne dites que ce que vous pensez, que ce que vous sentez, et par conséquent vous êtes toujours naturelle et véritable. Je ne prétends pas que Tabbé ne le soit pas, mais son extrême prudence et quelquefois sa distraction fait qu'il écoute peu, ou qu'il ne répond pas à ce qu'on lui dit; il n'est pas dans le cas avec moi d'arrêter les écarts de l'imagination; le peu qfte j'en avais est bien éteint; il ne m'en reste plus pour ainsi dire que la lie, et c'est bien à moi qu'il convient de s'en tenir aux lieux-communs; mais tout ce que le sentiment fait penser et dire, ne peut jamais l'être ni le paraître.
Nous attendons encore quelques changements; la police, un intendant des finances et d'autres petits brimborions.
Votre évêque S et qui est aussi le mien, dit qu'il se porte mieux, mais je trouve quelque chose de languissant dans sa voix qui marque au moins de la faiblesse. Vous êtes reprise d'une petite grippe, à ce que m'a dit le grand-papa, j'attends de vos nouvelles avec inquiétude et impatience.
Je ne vous écrirai plus de choses tristes; quand je n'aurai plus que ces choses-là à dire, je me tairai ; supportez, pardonnez à votre petite-fille tous ses défauts, et dites, ainsi que Notre- Seigneur ; Elle m'a beaucoup aimée , tous ses péchés sont effacés*.