‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. Craufurt (volume 3)Chapitre 72 sur 134 · Joseph II · texte numérisé non relu

Joseph II

trait qui m'a fait plaisir : un des personnages dit qu'il veut se retirer à la campagne pour y chercher du calme et pour en jouir, on lui répond : « On ne l'y trouve point, il faut l'y apporter. » Vous l'y trouverez, vous, chère grand' maman, mais c'est avec votre Teinturier^ à qui je baise les mains ainsi que les vôtres.

LETTRE DCCIV

DE MADAME h\} DBPPAND A LA DUCHESSE DE GHOISBUL

Ce dimanche, 27 aTril'1777.

L'abbé vous a raconté sans doute le malheur qu'il a eu de manquer l'empereur. J'ai bien du regret que vous ne soyez pas ici et que vous ne puissiez pas juger par vous-même de l'excellence de ce prince; c'est le modèle de la noble simplicité. Jusqu'à présent, la critique ne peut mordre sur aucune de ses actions. Je n'ai plus la chaleur qu'il faudrait avoir pour vous raconter tous les détails et vous les rendre intéressants. Pourquoi ai -je une grand' maman qui par choix se fait ermite? N'est-on criminel que par le mal qu'on fait? Pourquoi ne serait-ce pas un crime de se refuser au bien qu'on pourrait faire? Croyez-vous que votre exemple, vos propos, ne produiraient pas les meilleurs effets? Pourquoi enterrer tant de vertus dans un coin de la Touraine ? Pourquoi ne pas venir ici passer le temps de l'absence du grand-papa? La considération de la petite sainte devrait vous y engager. Je n'ose parler de moi; mais vobs devez sentir combien vous me rendriez l)eureuse. Ne croyez pas que je me flatte de vous persuader; mais je me soulage en vous disant tout ce que je pense, quoique j'en sente toute l'inutilité.

Je voudrais du moins voir le grand -papa dans les vire-coustes qu'il fera à Paris. Je serais charmée de causer quel-

im CORRESPONDANCE

ques moments avec lui ; je puis encore dire quelques paroles, mais je n'ai plus la possibilité d'écrire.

Tenez toujours le bâton haut avec l'abbé, exigez qu'il me vienne dire de vos nouvelles tous les jours, si cela est possible, et que j'aie du moins, ne pouvant vous voir, le plaisir de lui parler de vous.

Vous avez vu M. du Bucq, je vous en félicite; quoique trèsindignée de sa sublimité, j'ai la témérité de regretter sa conversation; elle me tirait quelquefois de mon néant; je voudrais qu'il m'écrivît et que je pusse juger s'il me serait de toute impossibilité de lui répondre. C'est une espèce de cartel que cette demande.. Je prévois bien s'il l'accepte que je serai tuée à terre. Eh bien! pourrait-on mourir d'une plus belle mort?

LETTRE DCCV

DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE GHOISEUL

Ce lundi , 5 mai 1777.

Votre lettre, chère grand'maman, a fait tout l'effet que vous en devez attendre ; un plaisir extrême à la maréchale, et pour moi, vous ne pouvez douter qu'elle ne m'ait charmée.

Vous jugez de l'empereur parfaitement bien. On ne sait point encore quel jour sera son départ, les uns disent le 25, d'autres le 22. Vraisemblablement il ne partira pas avant la Pentecôte ; d'ici à ce temps-là, il aura apparemment vu tout ce qu'il prétendait voir; sa curiosité est celle d'un fondateur d'empire. Jusqu'à présent, il ne parait pas songer à établir des académie?, il s'est contenté d'en voir les emplacements et les académiciens en peinture. Il n'a point encore visité nos manufactures.

C'est aujourd'hui le grand spectacle de Versailles; mais laissons Tempereur, et parlons de la petite sainte. L'abbé vous en mande exactement des nouvelles ; il vous aura dit la repu-

;;iiaiice qu'elle a eue pour le nouveau médecin ; il vous rendra compte de ses succès. Je la vis hier, elle est bien intéressante st bien digne qu'on l'aime. Je sais de ses nouvelles tous les natins; elle a assez bien dormi cette nuit. Je n'aurais jamais :ni, chère grand' maman, qu'aucune circonstance eût pu m'em- )ècher de désirer de vous revoir, et cependant celle qui vous amènerait ici produit cet effet.

Dans quel péril me suis-je engagée en provoquant M. du Sacq ? Serait-ce une lâcheté de reculer au moment du combat ? ym suis bien tentée; s'il me permettait de prendre un second, ^ vous choisirais, je vous appellerais à mon secours, et je ne araindrais plus ni lui ni personne au monde ; consentez-y, et lites-l'y consentir aussi. J'attends votre réponse, elle me déterminera à fuir ou me donnera du temps du moins pour prélarer mes armes.

Je me fais un grand plaisir de l'assurance que vous me lonnez que je verrai le grand-papa. L'abbé vous aura mandé la nouvelle des Bellegarde et l'intérêt que la reine prend à Dette affaire; il est excellent pour les détails, et moi je n'y entmids rien. Je ne seia qu'aimer ma grand' maman et le lui dire.

Enfin, je viens de faire une sotte petite lettre pour M. du Bacq, trouvez bon que je la mette sous votre enveloppe.

LETTRE DCCVI

DE MÀDAIIK DU DBFPAND A LA DUGHBSSB DE CHOISBUL

Ce 13 mai 1777.

Vos lettres seraient capables de tourner la tête à qui serait âsez insensé pour se laisser aller à l'émulation. Je n'ai jamais ien lu d'aussi bien écrit que toutes vos lettres et surtout la lemière. J'aurais un grand désir que l'empereur ^ pût la lire.

1. Joseph II , alors à Paris. Nous ne retrouvons pas malheureusement cette ittre de la duchesse de Choiseul dont parle madame du Deflànd.

II y trouverait les louanges dont il est digne et qui le flatteraient beaucoup, quelque exempt de vanité qu'il puisse être.

Je l'ai vu hier, cet empereur, et je le dois au hasard. Je le trouvai chez M. Necker; il avait été le chercher trois fois sans le rencontrer. Enfin, hier, il y fut au sortir de la comédie; il causa avec lui pendant deux heures. II se fit présenter ensuite à madame Necker, où il rencontra plusieurs personnes entre lesquelles était notre bon ami M. Schouwalofi*, qui, sachant que je devais venir souper, avait grand'peur que je n'arrivasse qu'après le départ. J'arrivai à neuf heures et demie. H. Necker vint me prendre dans l'antichambre. Quand j'entrai, l'empereur s'approcha de moi et dit à M. Necker de me le présenter. On me plaça dans mon fauteuil accoutumé. L'empereur, voulant me dire quelque chose et ne sachant quoi, me dit : a Vous faites des nœuds. — Je ne puis faire autre chose. — Gela n'empêche pas de penser. — Non, et surtout aujourd'hui que vous donnez tant à penser. » Il parle beaucoup et fort bien. II dit qu'il était ici voyageur et courtisan, que le temps de son séjour était bien court pour tout ce qu'il voulait voir et connaître. II avait été avant-hier chez madame d'Ënville, où il avait vu M. Turgot. II y était resté deux heures. C'est, certainement, un souverain fort singulier par son extrême simplicité. Il s'exprime fort bien, il a le mot propre. Je ne doute nullement que vous ne le voyiez ; il passera et repassera tout près de Chanteloup. Je serai bien curieuse d'apprendre le jugement que vous en aurez porté. C'est à vous qu'il est permis de juger et de peindre, et c'est à moi qu'il convient de se taire. Je deviens tous les jours plus inepte et plus sotte; j'en sais bien la raison, c'est que je ne vous vois pas.

L*âme est un feu qu'il faut nourrir Et qui s'éteint s'il ne s'augmente.

Je vis hier la petite sainte; je la trouvai très-contente, et.

ce matin, elle Tétait encore plus, parce que sa nuit et celle de sa belle-fiUe avaient été très-bonnes. Je trouvai chez elle le grand abbé. Vous me l'enlevez, cela est très-juste; mais j'aurais voulu que vous me l'eussiez laissé trois jours de plus et qu'il eût soupe vendredi chez moi avec le grand-papa, qu'on me fait espérer.

Vous savez que madame de Grammont est actuellement à Saint-Cloud. La maréchale ira mercredi et y restera jusqu'à landi après souper.

Vous êtes heureuse, vous ne connaissez point l'ennui ; vous vous êtes à vous-même la meilleure compagnie ; votre esprit est pour vous un trésor inépuisable. Vous y trouvez toutes les richesses et les ressources imaginables.* Le mien est , tout au contndre, un désert aride, couvert de sable, exposé à tous les vents. Mais n'en parlons pas. Si vous m'aimez, malgré le ciel, la terre et toute la nature, je serai heureuse.

P. S. Je viens de voir l'abbé, qui m'apprend que son départ est retardé jusqu'au lendemain des fêtes. Je comptais qu'il vous porterait cette lettre. Je la fais mettre à la poste.

LETTRE DCCVII

Ce 13 mai 1777.

C'en est fait, l'amour l'emporte sur la fierté ; malgré votre Oubli, vos mauvais procédés', je vous aime toujours, je sens qu'il m'est nécessaire d'être bien avec vous et que je serai heureuse si je puis vous voir encore une fois. Si vous n'avez point de fortes raisons qui s'y opposent, venez, mon cher petit Craufurt, me rendre une visite; vraisemblablement ce sera la dernière; donnez-moi le plaisir de me trouver avec quelqu'un que j'aime; je suis environnée, abîmée, comblée

d'indifférence, venez, venez me tirer de ce triste état; je crois que je serai avec vous d'une extrême douceur, que je vous trouverai aussi malade que vous prétendez Tètre; vous me persuaderez tout ce qu'il vous plaira me faire croire. Je ne vous cache point que vous me trouverez un peu bête, mais qu'estce que cela fait? je vois de grands esprits, vous vous passerez bien que je sois du nombre.

Nous avons ici M. Gibbon, qui y restera trois ou quatre mois. Je suis persuadée qu'il vous plaît ; j'en juge par moimême, je le trouve de la meilleure conversation ; il n'est arrivé qu'avant-hier; j'ai déjà soupe deux fois avec lui, j'y souperaî encore demain et après-demain. Tout le monde se disperse , je passe presque toutes les soirées chez moi , et dans peu de jours je serai forcée à y rester toujours.Toyez, mon cher petit Graufurt , de quelle ressource vous me seriez. Rendez-vous à mes instances, madame de RoncberoUes y joint les siennes, hâtezvous de vous décider, et que je reçoive promptement une réponse, laquelle sera : J^irai vous trouver dans le mois de Juin.

LETTRE DCCVIII

DE UADAUE DU DRFFAND A LA DUCHESSE DE GHOISEUL

Ce vendredi, 97 mai 1777.

J'ai attendu bien longtemps votre réponse, chère grand'maman. Parmi les défauts innombrables que vous me connaûssez, ignorez-vous que la défiance est le plus grand de tous? je passe de la plus légère inquiétude à croire tout d'un coup tout perdu. Pourquoi ne m'avez-vous pas fait à votre ressemblance? Peut-être serais-je heureuse, car je me persuade que vous le serez en tout temps , en tous lieux, à tout âge. Vous prenez tout ce que je vous dis pour des louanges, cela me gène beaucoup. J'aime à vous parler de vous, pourquoi m'interdire

DE Madame du deffand. se?

<:e plaisir, et c*est ce que vous faites en écrivant à l'abbé que ^ous ne savez que répondre aux louanges que je vous donne, cela me fâche. Si je vous loue avec discernement, il faut répondre avec simplicité; si vous croyez que c'est mon cœur seul qui me fait penser et écrire, cela ne doit pas vous rendre muette. Enfin, n'en parlons plus. Je veux vous entretenir d'autre chose, c'est de l'idée que j'ai du bonheur ; je crois qu'il n'y a que vous et le grand-papa qui en jouissiez parfaitement. J'ai employé l'insomnie de cette nuit à réfléchir sur cela. Je ne durais pas d'aussi belles choses que M. du Bucq, mais elles seraient peut-être plus intelligibles. Ce sujet me fournirait de quoi remplir bien des pages. Vous avez bien mieux à faire que de m'eotendre parler de votre bonheur, vous avez à en jouir. Il faut répondre à votre question : je ne fis point de nœuds devant l'empereur; j'ignore les usages, mais il n'y avait point d'inconvénient à n'en point faire.

Vous verrez ce prince; j'attends le jugement que vous en porterez. En attendant, je me livre à toute l'estime que la simplicité et le bon sens inspirent. L'abondance de paroles, quand elles ne sont ni triviales, ni plates, ni vaines, est dans une personne de son état une sorte de politesse.

Je vais fermer cette lettre pour l'envoyer chez madame de Grammont. Je vous prie de m'entretenir dans sa bienveillance ainsi que dans celle du grand-papa.

LETTRE DCCIX

DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL

Ce jeudi , 5 jain 1777.

Je n'espérais de vos nouvelles, chère grand'maman, qu'après que vous auriez été débarrassée de l'illustre cohue, mais ?os bontés passent toujours mon attente. Je reçus hier une lettre dju comte deBroglie; il avait déjà eu à dîner M. le comte

d'Artois , il rattendait hier pour souper et coucher. Je juge qu'aujourd'hui il sera aux Ormes, qu'il y séjournera demain et que vous l'aurez samedi de bonne heure. Peut-être recevrezvous cette lettre par M. d'Arras; je vais l'abréger pour qu'on ne le trouve pas parti; s'il l'est, elle partira par la poste et vous ne la recevrez que demain au soir.

J'ai impatience que vous ayez vu l'empereur; je crois que vous en aurez très-bonne opinion ; vous le trouverez un homme raisonnable, d'un caractère décidé, et en qui le titre d'empereur n'efface ni n'affaiblit les qualités ni les vertus d'un homme parfaitement honnête et sociable. Sa dignité est pour ainsi dire le vêtement très-distinct de sa personne. Enfin, il a été six semaines ici, allant partout, observant tout, parlant beaucoup, sans donner prise à la plus légère critique.

Je crains que M. d'Arras ne parte. Je vous quitte ; je n'attends de vos nouvelles que le 12 ou le 13.

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