‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. Craufurt (volume 3)Chapitre 74 sur 134 · DE L^ABBE BARTHÉLÉMY A MADAME DU DEFFAND · texte numérisé non relu

DE L^ABBE BARTHÉLÉMY A MADAME DU DEFFAND

18 juin 1777.

Madame la maréchale vous aura dit sans doute que M. le comte de Falkenstein * devait arriver ici. Vous vous attendez à des détails. Je n'en négligerai aucun; mais vous devez me savoir gré du sacrifice. Ma tête est tiraillée de tous les côtés, chaque mot me coûte un effort. Figurez-vous Bajazet écrivant à la princesse, ayant un nœud coulant autour du cou, que deux muets resserrent de toutes leurs forces à chaque mot qu'il écrit. Voilà ma position. Elle n'est plus si triste depuis que je me suis comparé à Bajazet.

II faut prendre les choses de plus haut. M. le comte de Falkenstein arriva avant-hier à Saumur, excédé du monde qu'il avait trouvé sur la route, soit en Normandie, soit en Bretagne. Une foule incroyable était assemblée à chaque poste. Pour éviter cette importunité, il avait souvent pris des routes de traverse; mais, depuis Nantes jusqu'à Saumur, l'aflluence avait tellement augmenté, qu'il ne lui était plus possible de garder rincognito. Il arriva donc à Saumur, il y vit les carabiniers.

1. Son frère et sa belle-sœur. Le comte de Jarnac, veuf de mademoiselle de PoDs, venait de se remarier avec mademoiselle Smith. Il avait eu de son premier mariage une fllle mariée, en 1778, au comte de Castellane, père du maréchal Boni ^le Castellane, et il eut du deuxième le vicomte de Chabot.

*i. Nom sous lequel voyageait Tempereur Joseph II.

les fit manœuvrer et parut très-content. Je vous épargne le récit de toutes les évolutions dont il fut témoin. Pour venir à ce qui vous intéresse le plus, le soir il alla coucher à Tours, dans une auberge du faubourg, où il ne loge que des charretiers. Il arriva à dix heures; hier matin, à cinq heures, il était sur le pont qu'on vient de construire et qui n'est pas encore achevé; mais il le sera bientôt, et quand il ne le serait pas, cela ne vous ferait rien, ni à moi non plus.

Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il est très-beau et trèssolide, quoiqu'une des piles ait été sur le point de s'écrouler il y a deux ans. Rien n'étonne plus les étrangers que ces ponts qui décorent la capitale et les provinces. Va-t-on se promener du côté de Neuilly, on trouve un pont superbe. Du côté d'Orléans, autre pont; du côté de Tours, en voilà un autre; du côté de Moulins, vous avez encore la commodité d'un pont. Jamais les Romains n'ont été si magnifiques. Les ponts qui sont à Rome ne valent pas les nôtres. Je n'ai pas vu celui que Trajan avait fait construire sur le Danube, d'abord parce que je n'y ai pas été, en second lieu, parce qu'il ne subsiste plus; mais je parie tout ce que vous voudrez qu'il n'égalait pas ceux qui se font en France. Quoi qu'il en soit, je viens à ce qui pique le plus votre curiosité. Je serais pourtant tenté de renvoyer le récit à une autre fois, car il me fatigue cruellement; je rougis, je pâlis à sa vue. Essayons néanmoins. J'ai laissé M. le comte de Falkenstein sur le pont de Tours. Après l'avoir examiné avec l'ingénieur en chef de la province, il se mit dans sa chaise de poste et partit pour Poitiers ; il avait perdu quelques jours dans son voyage de Normandie et de Bretagne; il renonça au projet de remonter la Loire jusqu'à Orléans, et puis voilà tout.

Votre grand'maman tousse encore un peu et a commencé à prendre du lait d'ânesse. Grande chasse aujourd'hui et grand dîner aux étangs jumeaux, à deux lieues d'ici. Samedi partiront M. et madame la baronne de Talleyrand, mesdames de Bouf-

ilers, madame d'Ossun. Vous voyez qu'après leur départ, il ne restera pas grand monde, dix-huit à dix-neuf personnes seulement. Les deux évêques, Castor et Pollux, sont ici; deux autres frères, MM, de Coigny, sont arrivés avant-hier. On attend aujourd'hui M. Tévèque de Blois ; viendra ensuite M. l'évéque d'Orléans, sans compter ceux sur lesquels on ne compte pas. Quand ils seront tous réunis, ils s'assembleront en concile, et ils décideront que mes sentiments pour vous sont tels qu'ils doivent être; que personne n'est aussi aimable que vous, et que personne ne vous aime autant que moi.

Cette dernière proposition souffrira peut-être quelque difflculté, car je vois des gens qui ont les mêmes prétentions. Nous aurons un petit schisme dont vous serez l'objet.

LETTRE DCCXllI

DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL

Ce jeudi , 19 juin 1777.

Voilà comme on ne peut pas avoir tous les plaisirs à la fois. Vous avez perdu la maréchale et vous avez gagné l'abbé ; j'ai fait la contre-partie, mais quelque plaisir que j'aie de revoir la maréchale, je n'en regrette pas moins l'abbé. Je ne prétends pas le chicaner sur son plus ou moins d'amitié , et je désire trop qu'il m'aime pour m'obstiner à penser qu'il ne m'aime pas ou qu'il m'aime moins. Je ne lui ferai plus de reproches, et l'opinion que j'ai qu'il conforme ses sentiments aux vôtres suffit pour me rassurer. Voilà ce que je pense, chère grand'maman; jugez par là de ma confiance en vos bontés.

La maréchale soupa hier chez moi ; vous vous imaginez bien toutes les questions que je lui fis : elle y satisfit; elle a été très-contente de son séjour, elle vous a quittée à regret. L'empereur ne Ta point retenue, elle serait bien plutôt restée pour vous s'il lui avait été possible. J'ai bien envie d'ap-

Ilî. 18

prendre comment vous l'aurez trouvé, cet empereur ; l'abbé en a été très-content, et le jugement que nous portons de lui est parfaitement semblable.

N'êtes-vous pas fort aise de voir H. Stanley? Vous le garderez quelque temps; je souperai ce soir avec lui et je lui remettrai ma lettre en main propre.

Que j'envie , chère grand'maman , tous les gens qui vont vous trouver ! Pourquoi y a-t-il des obstacles insurmontables qui s'opposent à mon bonheur? Pourquoi suis-je née sitôt? Pourquoi ai-je vécu aussi longtemps? Était-ce pour éprouver les plus cruelles privations? Mais brisons là; je ne veux pas attrister ma grand'maman, mais je voudrais bien contribuer à ses plaisirs et les partager.

LETTRE DCCXIV

DE MADAME DU DEFPAND A LA DUCHESSE DE GIIOISBUL

Ce 26 juin ITH.

Vous aurez lu, chère grand'maman, la dernière lettre que Tabbé m'a écrite; il n'y en a jamais eu de plus gaie. Les tirelaisses qu'il me donnait sur la visite de l'empereur à Cbanteloup auraient eu plus d'effet si je n'avais été prévenue qu'il pourrait bien n'y pas aller, devant abréger son voyage et ne pas remonter la Loire ; mais sa lettre n'en est pas moins plaisante. Cet abbé est charmant, je vous félicite de le ravoir, et moi je m'afflige de l'avoii- perdu. Ah ! pourquoi suis-je si vieille ! Que je serais heureuse d'être à Cbanteloup ! Au lieu de cela, je m'ennuie à la mort, je n'ai plus la ressource des petits soupers dont l'abbé faisait l'agrément.

Vous nous avez rendu les dames de BouSIers, c'est une ressource, mais non pas un entier dédommagement, car, quoique je croie l'abbé refroidi pour moi, je ne suis point refroidie pour lui.

Voilà plusieui*s jours qu'on parle beaucoup ici de nouveaux arrangements dans la finance. Je soupe ce soir chez les Necker, si j'apprends quelque chose je l'ajouterai à cette lettre. Tout le monde dit que ce sera dimanche que M. Taboureau donnera sa démission. Ce sera ce même jour-là que l'on demandera l'agrément du roi pour le mariage du chevalier de Choiseul ^ La petite sainte se porte mieux; je prévois qu'elle et le nouyeau ménage pourront bien vous aller trouver; j'en serai fort aise pour vous et pour la petite sainte, et comme mon amour pour vous est aussi généreux que tendre, je ne me permettra pas d'en être fâchée.

Vous avez encore bien du monde ; il vous est moins nécessaire qu'à personne, vous ne craignez point la solitude. Ah ! je ne suis pas de même. L'abbé m'abandonnera-t-il? Me laisserat-il sur la bonne bouche de sa dernière lettre? Les vôtres, les siennes et celles de madame de Grammont (s'il m'était permis d'en espérer) me sont de toute nécessité; il n'y a pas de plus sûre recette pour combattre mon ennui. Les miennes, chère grand'maman, vous feront l'effet contraire.

Voyez-vous souvent M. du Bucq? S'il n'était pas à Chanteloup, je désirerais qu'il fût ici.

Adieu, chère grand'maman, permettez-moi de vous embrasser mille fois, ainsi que le grand-papa. Madame de Grammont me permettrait-elle d'en user de même avec elle?

Ce vendredi matin.

Rien n'est si vrai que la démission pour dimanche ; on se tait sur la suite. Si j'apprends quelque chose dont on puisse s'assurer et qui ne coure pas les rues, je vous le manderai.

1. M. de Choiseul d*Aillecourt, mort en Crimée en 1797. Il a laissé plusieurs enfants, dont le comte Maiime de Choiseul, membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres.

LETTRE DCCXV

DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISBUL

Ce 21 juiUet ITH.

Je comptais, chère grand'maman, vous écrire par le chevalier de Beauteville, mais le jour de son départ est encore incertain, et je suis pressée de vous marquer ma reconnaissance de rintérèt que .vous voulez bien prendre à ma santé; elle n'est point mauvaise et j'aurais peine à dire quel mal j'ai eu; des insomnies, de la fluxion dans la tète, un petit accident de jeunes personnes qui n'a duré que trois 6u quatre heures, et que l'on dit qui arrive quelquefois à des personnes de mon âge, et qui ne signifie rien, qui n'a eu nulle suite; ma casse qui ne me fait point l'eifet ordinaire. Voilà un fidèle récit de tous mes maux; ils m'ont retenue chez moi toute la semaine ; mais je sortirai ' aujourd'hui, et ce sera pour aller passer la soirée chez la petite sainte. Quand vous recevrez cette lettre, vous serez de retour de vos courses, et j'attends que vous voudrez bien me mander comment vous aurez trouvé le magnifique château de ce grand ministre dont les successeurs sont d'étranges personnages, et dont Celui par qui le sort règle nos destinées n'a pas, je crois, fait un mauvais choix cette fois-ci. J'ai été un peu fâchée, je vous l'avoue, de vos petites réprimandes; je les ai trouvées injustes. J'ai montré votre lettre, parce que je la trouvais parfaite; je n'aurais pas pu si bien dire. De quelle intrigue cela pouvait-il vous faire soupçonner? Une lettre que je donne à lire, et qu'on me rend sur-le-champ, et qui contient la plus petite des prétentions. Oh! chère grand'maman, vous avez poussé un peu loin la réserve et la discrétion; M. Necker n'en a point conclu que vous eussiez l'intention de l'honorer d'une liaison particulière ; en me la rendant, il me dit qu'il serait trop heureux s'il pouvait faire quelque chose qui vous fût agréa-

ble; depuis ce jour, qui était le 10 de ce mois, je ne l'ai point vu; je comptais passer la soirée chez lui jeudi dernier, et tirer de lui une parole positive; mais ma petite indisposition m'a empêchée de sortir. Si vous voulez, nous en resterons là; je vous le propose d'autant mieux, qu'il ne sera, je crois, pas besoin de lui rappeler le souvenir d'exécuter ce qui peut vous plaire. Mais, ma grand' maman, rendez un peu plus de justice à votre petite-fiUe, elle a bien des défauts, mais vous devez savoir qu'elle n'est pas intrigante. 11 n'y a que l'intérêt, l'ambition ou la vaine gloire qui le rendent, et elle ne connaît aucun de ces trois motifs.

Tout le monde vous aura parlé du mariage Monaco ; il y a eu des scènes ineffables, mais il faudrait s'affecter plus vivement que je ne fais de tout ce qui se passe pour pouvoir le raconter; l'indifférence est la disposition habituelle des personnes de mon âge, et c'est sans doute la cause de leur manque de mémoire; toute leur chaleur est concentrée dans le petit nombre des objets qu'elles aiment; mais aussi, chère grand'maman, elles y sont bien attachées.

Je reçus hier une aimable et charmante lettre de madame de Grammont; le chevalier de Beauteville lui portera ma réponse.

Permettez-moi d'embrasser tendrement mon grand-papa, et de dire à l'abbé qu'il a trop de nerfs; j'aimerais mieux qu'il eût plus d'un cœur, et qu'il en eût un pour moi.

LETTRE DCCXVI

Paris, ce 29 juillet 1777.

Eh bien ! mon petit Graufurt, vous avez eu quelques velléités de partir avec milord Danemore pour nous venir trouver, et vous y avez résisté.

Je reçois aujourd'hui une lettre de madame Greville; elle m'a parlé légèrement de vos bonnes intentions et appuie fortement sur l'état de M. votre père qui pourra vous retenir. Je ne sais ce que je pourrais dire, et même si je dois dire quelque chose sur cela, mais ce que je ne vous tairai pas, c'est que je serai au désespoir si vous ne venez pas. Jamais je n'ai eu autant de désir de vous voir, jamais je n'en ai eu autant de besoin ; je suis triste jusqu'à la mort. Je n'ai personne à qui parler. Qui est-ce qui m'entendrait? Qui est-ce qui me pliûndrait? Il n'y a que vous qui soyez assez entiché de vapeurs pour me comprendre et me plaindre. Je sais bien que, loin d'attirer auprès de moi, cette confidence éloignerait tout le monde; mais qui est-ce qui a le cœur de mon petit Graufurt? Personne, non, personne au monde ; il est des amitiés solides, je le crois; mais de sensibles, il n'y en a point, ou bien peu.

Madame Greville me demande ce que je pense de M. Gibbon. La connaissance est trop nouvelle pour rien dire du caractère; ce n'est que le temps qui le fait connaître. Je lui trouve beaucoup d'esprit, il entend et démêle promptement. Je lui crois du goût, il veut plaire, il n'en néglige aucun moyen ; il ménage tout le monde ; son genre de conversation et ses manières approchent plus des nôtres que celles d'aucun étranger; ^Iréussit avec tout le monde ; il voit beaucoup nos beaux esprits; comme je ne vois guère de ces gens-là, je ne sais pas quels sont ses succès avec eux.

Je suis obligée de finir cette lettre, parce que je suis interrompue ; mais je ne la finirai pas sans vous dire que je vous aime de tout mon cœur et sans vous répéter que je ne désire rien tant que de vous voû*.

LETTRE DCCXVII

DE MADAME DU DEFFA^D A LA DUCHESSE DE CHOJSEUL

Ce mardi , 29 juillet 1777.

Enfin, à force d'explications, nous nous entendons, chère grand'maman; je vois que vous n'avez point, compté me faire de reproches ni de réprimandes, et que c'est mon esprit borné et de travers qui m'a fait prendre sérieusement ce qui n'était qu'une plaisanterie ; cela m'encourage à continuer les tracasseries que je vous fais avec M. Necker, en lui disant tout le bien que vous pensez de lui. Je crois en vérité que l'importante affaire de votre femme de Corse sera heureusement et promplement terminée, sans qu'il soit besoin de lui en rappeler le souvenir.

Toute ma société se disperse : madame de Luxembourg part demain pour Villers-Cotterets , dont elle reviendra le 13; mesdames de Boufflers, en Normandie ; tous les hommes sont absents. Mes mercredis et vendredis sont pitoyables. Mon Dieu, que je serais heureuse d'être avec vous ! pourquoi faut-il que Chanteloup soit à soixante et tant de lieues d'ici! Si on avait le pouvoir de dormir tout le temps qu'on s'ennuie, je ferais un prodigieux usage du sommeil , au lieu de cela je double le temps de votre absence par mes insomnies; c'est un grand malheur pour moi et à peu près mon unique incommodité, car d'ailleurs je ne me porte pas trop mal.

Vous savez la triste aventure de la petite sainte qui ne put pas hier assister à la célébration du mariage de son fils. Je ne peux pas vous donner de ses nouvelles d'aujourd'hui, parce qu'on mettra cette lettre à la poste avant que j'en puisse recevoir.

Ma grand'maman, aimez-moi toujours un peu, que votre vertu vous y engage, c'est en elle que j'espère, votre goût ne

VOUS y porterait pas. Je deviens tous les jours plus inepte, plus ennuyeuse, plus maussade, je suis honteux de mon état présent.

J'attends la relation de l'abbé : j'ai besoin d'être égayée; qu'il ne m'abandonne pas. Comptez-vous garder toujours le chevalier de Beauteville? il me serait bien nécessaire, mais je ne m'en plains pas, il ne fait que ce que je ferais si j'étais à sa place.

On assure que la feuille sera donnée cette semaine.

LETTRE DCCXVIIl

DE l'abbé BARTHÉLÉMY A MADAME DU DEFFAND

A Chanteloup , co 30 juillet ITH.

Je voulais vous écrire au retour de Richelieu; mes muets m'en ont empêché, et puis je ne sais quelle idée vous donner d'un lieu si célèbre.

Nous partîmes le dimanche, à différentes heures, par différents chemins. On devait se réunir le soir aux Ormes, à vingt lieues de Chanteloup. Nous arrivâmes les premiers, l'abbé Billiardy et moi. Il était cinq heures. M. de Voyer nous montra ses travaux et ses projets. Il bâtit, il défriche, il améliore; il voit tout, il conduit tout ; il anime les ouvriers, il éclaire les artistes ; tout se fait chez lui avec lenteur, économie et intelligence. Je voudrais vous parler d'un petit escalier qui n'a pas de soutien ; mais vous ne m'entendriez pas, ni moi non plus. Sur les neuf heures arriva votre grand-papa, avec madame de Brîonne , madame la princesse Charlotte et madame de Cbauvelin. Aussitôt illumination superbe dans Vavant-cour et dans le château; on va, on vient, on monte, on descend en attendant les deux autres voitures. Dans l'une était la grand'maman, madame de Grammont, M. le chevalier de Durfort et M. du Bucq; dans l'autre, notre archevêque et MM. de Gastellane. Dix heures

sonnent, ils ne sont point anivés; il est dix heures et demie; il en est onze. 11 est survenu quelque accident. On envoie un courrier au-devant : la voiture de la grand'maman avait doucement cassé à Montbazon, mais sans le moindre danger ; enfin tout le monde est réuni. On soupe, on se couche, et, le lendemain, à onze heures, tout le monde est en voiture. Le temps était beau, le chemin vilain, le pays bon et mauvais, la conversation excellente; nous étions douze dans une voiture faite en Angleterre et très-légère. Trois heures après, nous voilà à Richelieu. Le premier aspect est imposant, la façade du château est couverte de statues et de bustes apportés d'Italie. On ser\'it un déjeuner que iM. de Voyer avait ordonné. On parcourut ensuite les appartements. Tout ce que je puis vous dire, c'est que la fortune et les arts n'ont rien épargné pour les embellir. On ne trouverait point sur les murs, sur les poutres, les plafonds, un espace d'un pouce d'étendue qui ne soit peint, ou doré,, ou sculpté par les plus habiles artistes du temps. La galerie est grande, superbe, mais un peu basse ; l'appartement du roi n'a que trois pièces, ^dont l'une, qui est le cabinet, contient, entre autres beautés, deux excellents tableaux du Poussin. De là nous allâmes à la ville, composée d'une grande rue traversée, à ses deux extrémités, par deux autres rues. La première présente vingt-huit grands pavillons, quatorze de chaque côté, où logent des cordonniers, maréchaux, etc. On nous fit entrer dans l'église; les bases des pilastres ont été apportées de Paris. Le curé nous mena voir, à la sacristie, un tableau qui fait l'admiration des étrangers. M. de Voyer lui ayant dit que c'était une copie de Rubens, le curé répondit finement : « Vous savez que la différence d'une copie à l'original n'est qu'une cpiestion de mots. »

On ne sait pas tout ce que cela a coûté; on prétend qu'on avait trouvé un à-compte des ouvrages exécutés par les peintres et qui montait à 1,800,000 livres. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il est impossible de n'être pas frappé de l'immense quantité

de bâtiments, de l'immense profusion des ornements, de l'immense étendue du parc, de l'immense pouvoir du roi Richelieu ; cependant, avec toutes ces immensités, je ne voudrais pas être condamné à vivre dans ce lieu : il est triste et la nature y est forcée partout. Le *soir, nous revînmes aux Ormes; nous les quittâmes le mardi matin ; nous soupâmes le soir chez M. du Cluzel, dans un petit jardin qu'il a auprès de Tours et qui avait appartenu à Ronsard. On partit après souper, et à deux heures et demie tout le monde était couché.

Voilà une relation bien longue et bien ennuyeuse; mais je suis dans le bain, je grelotte, et je n'ai point d'idées; il me reste cependant assez de sentiments pour remercier M. Necker d'avoû" pensé au président. Il ne pouvait certainement faire un meilleur choix ; nous en avons tous été enchantés. Madame la duchesse d'En ville et M. le duc de La Rochefoucauld arrivèrent avant-hier soir et sont partis ce matin pour Verteuil. Je ne vous parle pas de mes sentiments ; vous me feriez très-mal aux nerfs si vous en doutiez. Tous vos parents, amis et connaissances me chargent de vous parler d'eux. M. de Castellane me le réitère sans cesse.

LETTRE DCCXIX

DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE 1>E CHOISEJL

Ce 4 août 1777.

L'ambassadeur qui vous remettra cette lettre se fait un grand plaisir du temps qu'il va passer avec vous; vous le garderez jusqu'à dimanche; je ne sais s'il vous apprendra beaucoup de nouvelles; pour moi je n'en sais aucune, car la feuille donnée à M. d'Autun n'en est pas une. 11 n'y aura point, diton , de non}|nation aux bénéfices avant six semaines , parce qu'il faut que M. d'Autun ait quelque temps pour l'examen des demandants.

La mort de la maréchale de Fitz-James est bien surprenante, ça été le quarantième jour d'après sa jambe cassée. Cet accident n'avait été accompagné d'aucun autre. Elle écrivait le matin dans son lit, elle se trouva mal , on la fit revenir avec des eaux spiritueuses ; elle fit entrer le chirurgien qui venait visiter sa jambe , et dans le même instant elle mourut. On ne doute pas que ce ne soit un abcès dans le cœur qui se soit crevé; on croit qu'on n'ouvrira pas son corps, on prétend qu'elle disait souvent qu'elle ne le voulait pas. Son mari et sa fille madame de Ghimay seront inconsolables.

La petite sainte me reprochait l'autre jour de vous avoir effrayée sur son compte ; il me semble que ce que je vous avais mandé ne devait pas produire cet effet; elle n'a pas pu, comme vous savez , assister à la célébration , parce que son accident ordinaire avait prévenu ses calculs. Je la vis avant-hier et je la trouvai bien. J'y passerai aujourd'hui la soirée et je venai sa nouvelle belle -fille; je vous manderai comment je l'aurai trouvée.

Ne comptez-vous pas nous rendre bientôt M. du Bucq? Vous devez avoir assez de monde présentement. Mais la solitude ou la compagnie ne produit en vous aucun changement, du mt)ins dans votre âme ; car, pour votre corps , il n'est pas imperturbable comme votre raison ; la fatigue lui est fort contraire et vous n'êtes pas maîtresse absolue de lui faire trouver tout bon.

LETTRE DCCXX

DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CUOISEUL

Ce jeudi, 7 août 1777.

Vous serez bien surprise en apprenant la mort de M. de Trudaine, elle a été aussi imprévue et aussi prompte que celle de la maréchale de Fitz-James. Lundi 5, il se portait comme à

son ordinaire; depuis quelque temps il se plaignait de sentir une barre dans son estomac, il prenait du lait de chèvre qui ne passait pas bien. Le mardi, il alla se promener en voiture, il en descendit, voulant faire quelques tours à pied ; se trouvant trop faible , il fit peu de chemin , il remonta en carrosse ; à peine y fut -il entré qu'il tomba sans connaissance sur ceux qui étaient avec lui. On le ramena bien vite, on le fit saigner; le sang, dit-on, vint bien, et soudain il mourut. Je ne sais quelles gens étaient avec lui. L'ambassadeur d'Angleterre l'avait quitté la veille; celui de Naples, que vous avez avec vous, sera surpris et je crois fâché de ce triste événement.

On a ouvert la maréchale de Fitz-James; c'est un abcès près du cœur, formé par le contre-coup de sa chute, qui s'est crevé; ce qui est surprenant, c'est qu'elle n'avait point eu de fièvre. Voilà deux personnes enlevées à la société qui étaient utiles à bien des gens, et ceux qui ne tiennent à rien , qui ne jouissent de rien, qui ne sont bons à rien, n'existent que trop longtemps.

Voulez-vous bien embrasser pour moi le gi'and-papa et madame de Grammont? Cette commission faite par vous ne me laisse aucun doute qu'elle ne soit agréable.

Vous me ferez grand plaisir si vous voulez bien dire*quelque chose pour moi à mon grand abbé, me rappeler au souvenir de M. de Castellane et distribuer mes compliments à MM. de Naples, de Beauteville, du Bucq. Je ne dirai pas etc., je sais que M. de Guignes est avec vous, mais comme il est parti sans me dire adieu , je le boude.

LETTRE DCCXXl

Page 1