DB L^ABBÉ BABTHBLEMT A MADAME DU DEFFAND
Chanteloup, 16 août 1777.
C'est du fond de Teau que je vous écris, j'y suis plongé jusqu'au col; on ne l'a point chauffée, je grelotte et n'en ai pas plus d'idées. Tout ce que je puis, c'est de me rappeler ce qui s'est passé dans notre monde en ces derniers jours. M. l'ambassadeur de Naples vous aura donné des nouvelles de vos parents, mais il ne vous aura pas dit combien ils ont été charmés de l'avoir et fâchés de le perdre. C'est un de ces hommes qui s'en vont toujours et ne viennent jamais. Votre grand'maman a été fort tourmentée de ses maux d'estomac, elle est beaucoup mieux depuis quelques jours. C'est l'effet des chaleurs excessives que nous éprouvons; elle s'occupe beaucoup de la récolte qui est superbe; elle sait déjà combien on a ramassé de grains de blé et de brins de foin. Tout cela fait venir l'eau à la bouche. M. de Castellane me demande tous les jours si je vous parle de lui; vous le verrez souvent cet hiver; M. du Bucq cet automne; il compte partir dans les premiers jours de septembre, ainsi que le chevalier de Beauteville , qui est allé aux Ormes avec M. Tévêque d'Orléans. Ils reviennent ce soir. On a bien tort de s'éloigner d'ici dans le moment présent; il n'y règne plus qu'un sentiment, qu'une vertu : c'est une extrême paresse , et cette vie est sans doute celle du ciel , car elle est fort heureuse. Plus de chasse, plus de lecture, plus de promenade! Nos dames passent leur matinée dans leur lit ou dans leur baignoire; l'après-midi dans des fauteuils bien profonds, sans voir le soleil de toute la journée. Quand il est couché , on s'achemine paisiblement vers la pièce d'eau , on entre dans un grand bateau que nous appelons frégate. Un petit bateau dont les bords sont ornés de branches d'arbres ,
de lampions et de lanternes , est rempli de musiciens qui exécutent sur leurs clarinettes, leurs cors, leurs bassons, les plus agréables symphonies. M. le duc de Guignes , qui joue de la flûte mieux que Blavet, et madame sa fille * , qui touche la harpe mieux que David, font entendre à leur tour des concerts ravissants. Quelquefois une partie de la compagnie se place dans un troisième bateau, que je conduis avec beaucoup d'habileté. Pendant que cette flottille parcourt la pièce d'eau , les rivages se remplissent de spectateurs; un petit vent du nord, que nous autres poètes appelons zéphyr , rafraîchit les airs. La pagode qu'on vient d'élever à l'une des extrémités de la pièce d'eau, se couvre de lampions, et à l'autre extrémité, la lune, brillante de clarté, se lève pour jouir de ce spectacle et en augmenter la beauté. Il dure jusqu'à dix heures et demie, qui est l'heure du souper. Ces promenades ont commencé depuis deux ou trois jours; on les continuera tant que les chaleurs dureront. Je vous assure qu'elles sont charmantes. Hier, un petit incident nous fit beaucoup rire. Dans le moment où nous écoutions M. et madame de Guignes avec beaucoup d'attention, nous entendîmes un grand bruit de sonnettes. On crut d'abord que c'étaient des mulets qui passaient aux environs; point du tout , c'étaient les sonnettes qu'on a placées , suivant l'usage des Chinois , à chaque étage de la pagode. Ali, le Turc de madame de Grammont, avait imaginé ce genre de divertissement; il avait placé un marmiton à chaque sonnette , et leur donnait le signal pour les faire aller.
Mes nerfs vont un peu mieux. Si cela continue, je serai plus exact à vous donner des nouvelles de Chanteloup. Je vous aime toujours infiniment. Cette déclaration n'est pas aussi élégante que celle d'Hippolyte, mais elle n'est pas moins sincère.
i. La duchesse de Castries, mère du duc actuel.
LETTRE DCGXXIl
DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL
Ce dimanche, 17 août 1777.
Il ne me serait pas possible, chère grand'maman, de laisser partir M. d'Arras sans vous écrire. Votre dernière lettre m*a fait beaucoup de plaisir; vous y peignez le Naples au naturel; c'est un moulin , ce sont presque toujours les mêmes paroles qu'il débite ; souvent il fatigue, et quelquefois il ennuie ; mais cependant on n'est pas fâché du bruit qu'il fait.
Je vous félicite d'avoir M. d'Arras; vous en allez jouir trois semaines. Je causai hier beaucoup avec lui ; c'est un homme d'un grand sens, et je me trouve une bien petite espèce quand je cause avec lui.
Je reçus hier une très-aimable lettre de madame de Grammont. Je ne veux pas la fatiguer d'une répoûse ; mais voulezvous bien lui dire que M. de Crosne est de la besogne de M. de Saint-Germain? Je n'ai point encore lu la Vie de M, le Dauphin ; M. d'Arras doit me la prêter. Il dit que le père Griffet est l'auteur de la première partie, et le père Herbœuf, autre jésuite, auteur de la seconde. J'ai l'idée que cet ouvrage est bien plat.
Vous a-t-on raconté la fuite des Valentinois de chez madame Mazarin, et leur retraite chez M. de Monaco? Si j'écrivais en eOet comme madame de Sévigné, ce serait un beau sujet de lettre; mais comme je suis bien éloignée d'avoir son talent, et que j'ai l'imagination aussi froide que la sienne avait de chaleur, vous trouverez bon que je ne vous en dise rien.
La petite sainte est partie mardi pour Heilly; elle allait essayer ses forces pour un plus grand voyage.
LETTRE DCCXXIII
DB UADAMB DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL
Ce lundi , 22 août ITH.
Je fus bien étonnée, chère grand' maman, quand on m'annonça M. du Bucq; on m'avait écrit qu'il ne viendrait que les premiers jours de septembre, il me remit votre lettre, et il prétend que vous vous portez fort bien.
Pourquoi ne suivrez-vous pas le grand-papa ? Je ne saurais vous blâmer de préférer Chanteloup à toute autre habitation quand vous êtes avec lui ; mais quand il vous quitte, vous devriez quitter Chanteloup, ce serait du sentiment et d'un genre qui me conviendrait fort. Il vous était réservé de faire marcher à la décrépitude avec un empressement immodéré. Je suis ravie, quand un jour, une semaine, un mois, sont terminés; vous êtes le point où je veux arriver, je ne vois que vous et je ne pense pas ce qui pourra suivre de bien près.
Je suis fort aise que vous soyez contente de M. Necker, je puis répondre de tous ses sentiments pour vous et pour le grand-papa. En vérité , je le crois un parfait honnête homme. Je ne suis pas juge de ses talents ni peut-être de son esprit, dont je lui crois pourtant beaucoup; mais pour de ses intentions, je suis sûre qu'elles sont très-bonnes , et je me garde bien de croire toutes les sottises qu'on débite; il va paraître incessamment de nouvelles réformes, elles seront approuvées du public, mais bien fâcheuses pour ceux qu'elles regardent : il s'agit des administrateurs des postes.
Je fais des projets pour cet hiver, de petits comités chea moi, où nous ne serons que cinq ou six : le président, le Necker, M. de Gastellane et le grand abbé, à qui j'écrirai incessamment; mais voilà la troisième lettre que j'écris aujourd'hui, et c'en est assez pour mes forces.
Souffrez , chère grand' maman , que je vous embrasse de tc>^t mon cœur.
LETTRE DCCXXIV
DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL
Ce mardi , 2 septembre H"!.
J'attendais pour vous écrire, chère grand'maman, que
î* eusse vu madame de Grammont; elle vint hier chez moi; vous
^urez su par elle qu'elle arriva samedi à onze heures du matin,
qu'elle débarqua chez madame de Poix, qu'elle était si fatiguée
qu'elle fut chez elle se couclier, qu'elle soupa chez madame
d'Usson. Le dimanche, elle se reposa, et n'ayant point madame
de Beauvau qui était au Val avec son frère, à qui elle a prêté
cette maison S elle fut avec madame d'Usson souper à Âuteuil.
Cette madame d'Usson est pour elle Cinna et Maxime, qui lui
tient lieu d' Agrippa et de Mécène.
J'avais envoyé chez elle ; elle me fit dire qu elle me verrait entre quatre et cinq heures, parce qu'elle allait à la Comédie; elle tint parole, elle vint, et je la trouvai aussi obligeante qu'à l'ordinaire; elle me donnera tous ses vendredis, et c'est bien assez pour mes mérites.
Vous ne pouvez pas augmenter la confiance que j'ai en votre amitié; il n'y a que vous en vérité sur qui je compte : je sais combien vous êtes constante, reconnaissante, et que rien ne peut vous détourner de faire le bonheur de ceux qui vous aiment; mais votre éternelle absence, jointe à vos éminentes qualités, vous donne une trop parfaite ressemblance à la Divinité; cependant je conviens que la foi qu'on a en vous n'est pas la même.
H. le duc de Chartres a été fort mal pour s'être baigné