Nous n'avons pas retrouvé cette lettre du
lion , pouvez-vous l'avoir assez forte pour penser que je ferais imprimer V03 lettres sans votre aveu? Je ne me pique pas d'avoir une connaissance bien délicate sur beaucoup d'usages, mais il faudrait être du pays des Hottentots pour être capable d'un procédé tel que celui que vous avez craint, ou du moins qui vous est venu dans l'idée. Non, non, chère grand'maman , je ne ferai point imprimer vos lettres à Voltaire ; je ne les ferai même lire à personne; mais je ne vous les renverrai point. Je vous les ai toutes rendues à mesure que j'en ai eu tiré copie. Elles sont dans un volume in-folio, et je crois que celles que vous m'offrez y sont inscrites. Je ne compte point du tout faire imprimer ma correspondance particulière, et je projetais ces jours-ci, en la relisant, de vous en laisser le manuscrit par mon testament. Je n'admets personne à la lecture que j'en fais. On ne peut pas, je crois, être moins entichée de sotte vanité que je ne le suis ; et c'en serait une bien sotte que de penser tirer honneur de mes lettres. Je suis toujours étonnée quand on en dit du bien.
Voilà pour aujourd'hui tout ce que vous aurez de moi.
Je finis par vous prier, chère grand'maman, d'être persuadée que mon attachement pour vous supplée à tout ce qui peut me manquer de connaissances, de lumières, de principes même, et que je ne puis jamais me rendre coupable d'aucune faute envers vous.
LETTRE DCCL
DE LA DLCIiESSE DE CIIOISEUL A MADAME DU DEKFAND
A Chanteloup, ce 10 août H'ÏS.
Vous aviez mal dormi , ma chère petite-fille, et votre réveil n'était pas complet quand vous avez répondu à ma dernière lettre, puisque vous me reprochez d'avoir craint votre imprudence, précisément quand je vous disais que je n'avais
a3& CORRESPONDANCE
pas douté de votre prudence. Soyez sure que je n'aurai jamais sur vous un sentiment qui puisse vous offenser, et que par conséquent je n*en aurai jamais à vous cacher. Je suis fâchée que vous ne fassiez pas imprimer les lettres de Voltaire. Je ne vois pas la vanité que vous pouvez trouver à cela, vos réponses ne seraient pas la partie la moins piquante du recueil, et si vous vouliez que votre modestie restât â couvert, il n*y aurait qu*â ne point mettre votre nom â celles de Voltaire ni à vos répDuses; vous rendriez un grand service au public en les lui donnant , il attend ce recueil avec impatience, et les lettres de Voltaire sont en effet une des parties des plus intéressantes de sa littérature. Je n*ai plus qu'une chose â ajouter sur ce que vous me dites à ce sujet : c'est que je vous prie de ne jamais joindre mon idée â une idée aSligeante pour vous, parce que cela me fait mal.
Nous avons été bien malheureux depuis que je ne vous ai écrit. La princesse Charlotte est tombée malade d'une manière si vive, que pendant quatre jours nous avons été dans le plus grand effroi. Elle est parfaitement bien à présent, nous sommes tous heureux, et je profite du premier moment de mon bonheur pour embrasser bien tendrement ma chère petite-fille; le grand-papa l'embrasse aussi; l'abbé lui écrira demain : il a mal aux nerfs aujourd'hui.
LETTRE DCCLI
DE l'abbé BARTHÉLÉMY A MADAME DU DEFFAND
Chanteloup, ce 20 août 1778.
Nous avons été dans de cruelles alarmes pendant quelques jours; vous en aurez su le sujet : madame la princesse Charlotte était menacée de la petite vérole ou d'une fièvre maligne, et peut-être de toutes les deux ensemble : fièvre violente avec plusieurs redoublements dans une même journée , oppression
dans la poitrine, douleur dans les reins , mal de tête avec des élancements insupportables , éruption de boutons sur tout le corps. Tout cela s'est heureusement terminé par une fièvre rouge, dont il ne reste que quelques faibles traces. Nous étions extrêmement inquiets, excepté la malade, qui a toujours montré beaucoup de courage, de douceur et de gaieté.
Outre madame la comtesse de Brionne, nous avons encore ici M. de Blot , les deux prélats , M. le chevalier de Beauteville et M. du Bucq, qui, je crois, va bientôt à Paris. Tous tant que nous sommes nous brûlons, non d'amour, mais de chaud. Il n'a pas plu depuis trois mois : les sources tarissent, les gazons se flétrissent, les animaux languissent; le soleil a tout dévoré, excepté le blé, dont la récolte a été superbe, excepté l'avoine, qui a été abondante, le foin, qu'on ne sait plus où placer, les pêches, qui sont en quantité et excellentes; excepté encore les perdreaux et les faisandeaux, qui n'ont jamais mieux réussi ; excepté encore les raisins, dont les vignes sont surchargées.
La grand' maman n'a jamais pensé un seul instant que vous puissiez faire imprimer ses réponses à Voltaire. Je vous assure qu'elle était parfaitement tranquille à cet égard, et que vous l'accusez à tort de vous avoir soupçonnée.
Voyez-vous quelquefois le président? Je vous prie de lui dire que je le déteste. Je lui ai écrit deux fois sans avoir pu obtenir deux lignes de réponse. M. l'ambassadeur de Naples devait venir dans ce mois-ci ; s'il ne se presse pas, le mois ne se donnera pas la peine de l'attendre; heureusement il en viendra un autre.
Nous avons lu les Barmécides, Je vous avais toujours entendu dire du bien de cette pièce. Vous aviez raison : beaucoup d'endroits nous ont frappés; la scène du père et du fils nous a enlevés : ce furent des cris. Celle d'Amorassan et du calife fit aussi un grand elTet.
M. Bouvard ne veut donc pas que madame la comtesse de
Ghoiseul vienne à Chanteloup? II peut avoir raison , mais cela n'est pas moins cruel pour tous ceux qui sont ici. Ce qui l'est beaucoup pour vous, c'est que vous n'ayez pas fait autrefois de bonnes études, et que vous n'ayez pas puisé de bonne heure dans les auteurs grecs et latins le goût de la saine antiquité ; alors vous ne demanderiez pas ce que nous font les navigations des Carthaginois et des Romains , et l'histoire de Robertson ne vous aurait pas ennuyée.
Les entreprises de ces peuples sont paisibles, mais présentent de grands mouvements, et c'est le mouvement qui fixe l'attention et qui intéresse. 11 est vrai que cet intérêt est tranquille, et tant mieux, car M. du Bucq prétend que le bonheur n'est autre chose que l'intérêt dans le calme. J'aime mieux voir les Romains et les Carthaginois, les Espagnols et les Portugais traverser les mers pour découvrir de nouveaux pays, que de voir la faction des Guelfes et des Gibelins et celle des roses rouge et blanche mettre tout à feu et à sang pour gouverner des peuples qui se seraient bien passés d'elles.
Mais comme je ne sais peut-être pas ce que je dis, je prends le parti de finir et de vous renouveler l'hommage de mes sentiments.
LETTRE DCCLII
UK MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CROISE IL
Co •^C août 1778.
Voilà M. l'ambassadeur * que je vous présente; il a bien voulu se charger de mes dépèches.
L'obligation où je suis de profiter de cette occasion me?fait éprouver ce que dit l'abbé Morellet sur le pouvoir et le effets de la contradiction. Il ne me vient rien pour remplir m