‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. Craufurt (volume 3)Chapitre 80 sur 134 · INSCRIPTION DE LA PAGODE · texte numérisé non relu

INSCRIPTION DE LA PAGODE

« Élienne-François , duc de Choiseul, pénétré des témoitt gnages d'amitié, de bonté , d'attentions dont il fut honoré (i pendant son exil, par un grand nombre de personnes em- « pressées à se rendre en ces lieux , a fait élever ce monument a pour éterniser sa reconnaissance. )>

LETTRE DCCXLV

DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL

Paris , ce 28 juillet 1T78.

Vous m'avez fait grand plaisir, chère grand'maman, en me mettant au fait de tout ce qui concerne la pagode , les motifs

de son institution et de Texécution qui s'en est suivie. C'est un monument qui fera éternellement honneur au grand -papa et que partageront les personnes qu'on a honorées en inscrivant leurs noms *. Je suis très- glorieuse de me trouver du nombre et en aussi bonne compagnie. L'inscription de l'abbé est parfaite. Vous avez bien raison, il fallait un homme d'esprit, et non pas un bel esprit pour dire précisément ce qui convenait. Les faiseurs de phrases dénotent la disette d'idées et surtout de sentiments; j'en ai des preuves tous les jours; on ne saurait relire les auteurs qui sont de ce genre ; c'est celui qui domine aujourd'hui; il est plaisant que Sedaine soit du très-petit nombre de ceux à qui on puisse accorder du génie. Passons aux nouvelles. Enfin le maréchal de Broglie partira au commencement de la semaine prochaine. Je ne sais pas si M. de Beauvau le devancera ou le suivra, mais il part lundi; la princesse son épouse restera, je croîs, au Val tout le temps de son absence; elle ira peut-être le retrouver s'il se fixe dans quelque endroit où elle puisse habiter. On est dans l'attente des plus grandes nouvelles. Ma folie est de croire que nos flottes ne se combattront que de civilités; c'est par instinct que j'ai cette idée , elle n'est pas même appuyée d'aucune conjecture. Je vous félicite d'avoir M. d'Arras, j'aurais bien voulu qu'il eût fait, comme il y a six ans, qu'il m'eût emmenée avec lui. Que direz- vous de ma superbe , si je vous l'avoue? C'est que je pense que ma vraie place, que mon centre serait d'être à Chanteloup, et que je vous conviendrais peut-être autant que bien des personnes que vous recevez. Oh! pourquoi vieillit-on? Il faudrait du moins rester le temps qu'on a à vivre dans la meilleure disposition de corps et d'esprit où l'un et l'autre ont été dans le court espace de la vie. Je suis bien fâchée que les nerfs de l'abbé le rendent si malheureux; j'en souflie par l'intérêt

1. Cette pagode est la seule chose qui enhie encore du magnifique chàtciu de Cbanteloup.

DE BfADAME DU DEFFAND. 327

que je prends à lui et puis parce que cela me prive de ses lettres. Les vôtres seraient un bon supplément , mais je n'ai pas rindiscrétion de vous dire tout le plaisir qu'elles me font.

LETTRE DCCXLVI

DE l'abbé BARTHELEMY A MADAME DU DEFFAND

Cbanteloup , ce 90 juillet 1778.

Vous n'avez pas répondu à ma dernière lettre, vous aimez mieux jouer au loto. Je ne pourrais pas en faire autant ; ma tête n'est pas assez forte , mon imbécillité se perfectionne et mes ennemis augmentent tous les jours. Outre les maux de nerfs, on prétend que j'ai trois humeurs : humeur de dartres, humeur de rhumatisme, humeur de goutte ; ces trois humeurs n'en font qu'une. Je ne sais où je les ai prises. Je les attaque par les bains et par le régime. Mais c'est assez vous parler de mes misères; il fallait en dire quelque chose pour justifier mon silence.

Vos parents se portent bien; votre grand'maman passe sa journée à faire des plans d'architecture. Elle vient de finir le projet d'une maison qui serait aussi superbe que commode. Sa main a tout dessiné avec la plus parfaite élégance et la plus grande exactitude.

A propos d'architecture, j'apprends que vous vous plaignez de moi. Je ne vous ai pas dit que votre nom est gravé sur un marbre conservé dans la pagode. On me l'avait confié sous le secret. Je fus souvent tenté de vous le révéler l'hiver dernier, et il me fallut du courage pour résister à la tentation. A mon retour, je vous marquai de demander à M. Poissonnier, qui avait fait un voyage ici, des détails sur l'intérieur de la pagode, et je vous en croyais parfaitement instruite.

Le projet de consacrer ce monument à la reconnaissance, et d'y conserver le nom de tous ceux qui sont venus ici pen-

dant l'exil est entièrement de votre grand-papa. Ce n'est que dans cette vue qu'il a fait construire cet édifice, le plus beau, le plus extraordinaire que jamais particulier ait élevé. 11 est tout construit en pierre de taille et sa hauteur est de plus de cent vingt pieds. Sa forme est celle d'un obélisque et rien ne peut égaler son élégance et sa légèreté. Le rez-de-chaussée est entouré d'un péristyle composé de seize colonnes ; il est voûté, ainsi que les six étages supérieurs, qui forment autant de salons , dont la plupart sont ornés de balcons en fer. Le premier de ces salons est éclairé par huit grandes croisées, et c'est dans les trumeaux qui les séparent que sont appliquées les tables de marbre, dont la hauteur est de six pieds et la largeur de trois pieds et demi. La première de ces tables contient le profil du monument, le jour qu'il a été commencé et celui où il a été fini, le nom de l'architecte; la seconde contient la dédicace ; c'est l'inscription que votre grand'maman vous a envoyée. Cinq autres tables contiennent les noms, rangés par ordre alphabétique, de toutes les personnes qui sont venues ici pendant l'exil ; tout cela est gravé encore sur un marbre blanc. L'escalier, qui cache un huitième trumeau, est en bois d'acajou, ainsi que les sophas qui sont au-dessous des tables de marbre. Ces sophas, les tables, les tabourets elles fauteuils distribués dans les différents étages, tout est dans le goût chinois. Vos parents, pour donner un nouveau prix au témoignage d'amitié que vous leur donnâtes alors, ont fait ajouter à votre nom une note qui indique votre âge et votre malheureuse position. Ce monument sera célèbre dans la suite; on sera encore moins frappé de sa beauté que touché de son objet. C'est l'effet qu'il produit sur tous ceux qui montent à ce premier salon. Vous voyez d'ailleurs qu'on a évité toute espèce d'ostentation. Les tables des noms sont posées depuis le mois de novembre et on n'en a pas parlé pendant tout l'hiver; elles sont dans Tintérieur de cet édifice, qui est fermé à clef; enfin rien n'est si simple et si modeste que l'inscription principale.

Je n'ai pas d'autres nouvelles à vous mander; nous en attendons de rAmérique et de la Bohême, de notre flotte. Que faites- vous de M. d'Arras? Il devrait être ici depuis plusieurs jours.

Du 31.

M. d'Arras arriva hier au soir; il avait une lettre de vous pour la grand*maman et pas pour moi.

LETTRE DCCXLVII

DE l'abbé BARTHÉLEUY A MADAMK DU DEFFAND

A Chanteloup, ce 3 août n'78.

Vous êtes toute seule! j'en suis bien affligé; j'irais volontiers à Paris pour rompre cette solitude, si je n'étais obligé de . profiter du séjour de la campagne pour rétablir ma santé. Ici, je trotte, je rame, je vais à la chasse ; je ne trouverais aucun de ces secours à Saint-Joseph, et j'ajoute que la plus agréable conversation ne me fait pas autant de bien à présent que la compagnie d'un cheval. Je voudrais pouvoir vous indiquer quelque livre intéressant. Avez-vous lu Y Histoire de V Amérique^ par Robertson? j'en suis enchanté ; je suis persuadé qu'il vous intéresserait.

Oui, sans doute, l'escalier est intérieur dans chacun des salons de la pagode. Le premier de ces salons est éclairé par huit croisées; il y a donc huit trumeaux : l'escalier est appliqué contre un de ces trumeaux; les sept autres sont couverts des tablettes de marbre qui contiennent les inscriptions. Je les ai appelées tables , c'est le nom que leur donnent les ouvriers. Vous avez parfaitement bien compris qu'elles sont appliquées sur le mur comme des glaces, et que les canapés de forme chinoise sont au-dessous.

Votre grand'maman m'aurait entendu au premier mot, elle

est plus habile en architecture que vous, mais vous jouez mieux qu'elle au traquenard. Chacun a son talent. Je voudrais avoir celui de vous amuser : voyons si j'y parviendrai en vous disant que nous avons manqué de nous noyer tous.

A deux lieues d'ici est un grand étang, au milieu est une île, sur cette île un pavillon, dans le pavillon une cuisine et un salon au-dessus, où quelquefois l'on donne bien à manger. On y fut dîner mardi dernier. Vers le soir ces dames voulurent se promener sur l'eau. Le batelier faisait aller son bateau par le moyen d'une longue perche qu'il laissa tomber et qu'il ne put rattraper. Le vent était assez fort, l'étang agité; le bateau sans gouvernail et sans rames. Le batelier se donnait à tous les diables et les dames à tous les saints. Les uns et les autres firent si bien qu'on en fut quitte pour la peur. Le lendemain nous nous promenâmes sur les bords d'une grande pièce d'eau qui est auprès de la maison. J'entrai dans un bateau que M. Stanley a envoyé au grand-papa, avec MM. de Beauteville, de Ghastellux et les deux prélats. Je les assurai qu'ils n'avaient rien à craindre avec moi. Notre navigation fut d'abord très-heureuse; à mesure que nous avancions, le bateau se remplissait d'eau , la chaleur excessive que nous avions depuis quelques jours, en avait séparé toutes les planches. Je voulus aborder, le terrain qui entoure la pièce d'eau était trop élevé, et le mur dont il est revêtu ne permettait pas de s'y accrocher. Cependant l'eau gagnait toujours. Je ramais de toutes mes forces au milieu des sarcasmes que j'avais à essuyer et ayant de l'eau jusqu'à mi-jambe. Enfin nous trouvâmes une de ces échelles qu'on appelle, je crois, échelle du Levant. C'est par où les cygnes et les oies qui habitent cette pièce d'eau montent à terre, elle était à demi pourrie; nous nous y cramponnâmes si bien que nous parvînmes enfin au continent. Il faut rendre justice aux deux évoques, ils ont montré dans cette périlleuse occasion tant de courage et de présence d'esprit, qu'on doit désormais tout attendre de la marine française.

Madame de Ligne part aujourd'hui, M. de Schomberg aussi ; madame de Brionne et madame la princesse Charlotte dans dix à douze jours; madame Chauvelin et madame Dénicourt sa fille, mardi prochain. 11 ne restera que les chevaliers de Beauteville et de Chastellux, les deux évêques, M. du Bucq €t madame Blot.

Vous avez mille tendres compliments de la part du grandpapa et de la grand'maman; ils disent que, si vous les aimiez bien, vous leur écririez plus souvent : ils ont raison , et puisque vous avez plus de loisirs, nous devrions recevoir plus souvent de vos lettres.

LETTRE DCCXLVIII

DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL

Ce dimanche, 9 août H'îS.

Vos lettres, chère grand'maman, me font un plaisir ineffable mais me rendent la blessure de l'absence (expression hasardée) infiniment sensible. Comment peut -on passer les trois quarts de sa vie séparé de ce qu'on aime le plus? il faut se distraire. Oh! comment le pouvoir! Qu'est-ce qui peut remplacer la grand'maman, le grand -papa, et j'y joins le grand abbé? Toutes ces grandeurs forment un grand amour, par conséquent de grands chagrins auxquels tous les brimborions, toutes les puérilités, toutes les pauvretés de la société ne peuvent apporter aucune distraction. Je suis désolée des impossibilités qui me privent à jamais de voir la pagode ; l'abbé ne pouvait me faire un plus grand plaisir qu'en m'en faisant la description. Ne trouvez-vous pas, chère grand'maman, que j'ai quelque rapport avec Sedaine? Le sentiment n'en a-t-il pas avec le génie ? Ce que nous sentons nous est particulier, et les idées qu'il donne ne sont prises de personne. Je ne m'exprime pas. en meilleur français que lui, mais quoique

VOUS sachiez parfaitement la langue , vous êtes indulgente sur l'expression ; si votre oreille me condamne, votre cœur m'absout.

Depuis quelques jours je fais la lecture de ma correspondance avec Voltaire et de la vôtre avec lui , et ce sont vos lettres qui me charment. Oh ! ma grand'maman, vous êtes un grand et beau génie ; vous ne seriez pas fâchée de relire ce que vous avez écrit, et si vous pouviez ne plus penser en le lisant que c'est votre ouvrage, vous seriez dans l'admiration.

J'ai reçu aujourd'hui une lettre de M. de Stainvillë en réponse. 11 me paraît comblé de joie de son mariage *; il se fera, dit-il , à Chanteloup, au mois d'octobre, et il arrivera à Paris à la fm de ce mois.

On attend demain à Paris madame de Grammont, qui, comme vous savez, est maintenant à Brienne. Elle fera, je crois, peu de séjour à Paris, et elle doit aller chez madame de Courteilles trouver madame du Châtelet.

J'apprends dans le moment qu'il m'est arrivé des cerises, des alberges en très-grande quantité ; recevez-en tous mes remerciements. Tout me prouve votre souvenir et vos bontés; je n'ai que des paroles pour vous prouver mon attachement « mais elles sont bien sincères.

LETTRE DCCXLIX

DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CliOlSEUL

Ce dimanche , 16 aoûl H'TS.

Je reçois dans cet instant votre lettre du 13 *. Je ne perds pas un instant pour y répondre.

En acquiesçant à l'opinion que vous avez de mon indiscré-

1. Celui de sa fille aînOe avec son parent, M. de ChoiscuMa-Baume , qui , après la mort du duc de Choiseiil, succéda à son titre.

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