De Polignac
tement, mais vous ne passez pas votre temps à ne rien faire; peut-être que l'emploi que vous en faites peut vous fatiguer plu» que ne ferait la dissipation ; je voudrais savoir à quoi vous vous occupez , ce que vous lisez , ce que vous écrivez ; que ce soit à moi quelquefois , chère grand'maman ^ si cela ne vous coûte ni fatigue ni ennui.
LETTRE DCCLXIX
DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL
Paris , ce 8 juin 1780.
J*attendais pour vous écrire, chère grand'maman , que ma situation avec le grand -papa fût entièrement décidée, je ne pouvais me résoudre à vous ennuyer de mes plaintes, ou bien à ne vous en pas parler ; enfin une apparition d'un demi-quart d'heure a fait revivre tous mes sentiments; je l'aime, je suis contente, le voilà plus grand-papa que jamais, et je vous félicite de tout mon cœur du plaisir extrême que vous avez de le revoir ; je suis persuadée qu'il vous en coûtera moins pour m'écrire. Quand on a le cœur content, rien n'est pénible , tout devient facile. Il me vient des réminiscences qui me font comprendre toutes les dispositions de l'âme; il est vrai que la vôtre est d'un genre si fort supérieur, qu'il y a peut-être de la témérité à vouloir vous juger par soi-même; mais je me tiens à ma place et je ne m'égare pas par aucune comparaison.
Nous sommes fort occupés ici de l'état de M. de Beauvau ; le grand-papà n'en augure pas bien ; je ne crains que trop qu'il ait raison. Cependant depuis quelques jours je prends un peu d'espérance. 11 était incertain s'il irait à Spa, et pour se déterminer il fait ici l'essai de ces eaux. Il a fait venir celles qui sont les plus fortes, parce que le transport les affaiblit, et qu'elles deviennent comme celles de la seconde source , qui sont celles qu'il doit prendre ; elles paraissent lui réussir, et je
reçois dans ce moment un bulletin de son état qui me rassure tant soit peu. Il est actuellement au Val, il viendra à Paris au commencement de la semaine prochaine, d*où il fera partir pour Spa une partie de ses domestiques pour faire son établissement. Vous savez sans doute que le roi de Suède doit y venir et y passer six semaines ou deux mois ; les comtesses de BoufHers, madame de La Marche, M. et madame d'Usson, l'ambassadeur de la Suède et tous les Suédois de sa suite iront l'y trouver.
Madame de Luxembourg, de son côté , ira dans plusieurs campagnes : à Villers-Gotterets, au Raincy, à Sainte-Assise, au haras, à Cressy ; elle est actuellement à Avergne , chez madame de Tingry. Vous voyez que c'est une grande dispersion. Si la petite sainte se porte assez bien, elle ira chez les Nantouillet, les du Coudray et les Poyanne; elle ne hasardera pas d'aller jusqu'à Heilly; je serai très-fâchée de la perdre, c'est presque ma seule ressource.
Le grand abbé m'a dit qu'il attendait son neveu.
Vous n'ignorez pas que l'ambassadeur de Naples va nous quitter pour être vice-roi de Sicile; c'est une sorte de perte pour la société, c'est un orchestre qui manque à un spectacle.
Il y a tous les jours de nouveaux mariages; il n'y a plus d'opposition en Angleterre : le ministère a pris le dessus.
Voilà tout ce que je sais; mais ce que je voudrais bien que vous sachiez, c'est que je serai désespérée s'il faut renoncer pour jamais à vous voir.
LETTRE DCCLXX
DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOfSEUL
Ce 8 juillet 1780.
Je porte bien envie, chère grand'maman , à MM. d'Arras et de Beauteville , qui vont vous trouver. Pourquoi faut-il que je
vive séparée de vous? Est-ce vivre que d'être séparée de ce qu'on aime? Mais terminons des plaintes inutiles et qui ne peuvent avoir d'autre effet que de fatiguer ceux qui ne les éprouvent pas, et d'aggraver l'ennui de ceux qui les entendent. Le chevalier vous dira... Leur entrée dans ma chambre interrompit cette lettre, je la reprends ce matin en changeant de secrétaire.
Vous ne me dites jamais un mot de votre santé, vous n'en parlez pas non plus à notre abbé ; madame de Grammont, qui soupa avant-hier chez moi, me dit qu'elle n'était pas trop bonne, et je compris par la conversation que nous eûmes, qu'il était vraisemblable que je ne vous verrais pas cet hiver. Oh ! mon Dieu! pourquoi faut-il que je sois décrépite, et que mon séjour à Ghanteloup ne pût être pour vous qu'une charge ennuyeuse! Je quitterais tout, je ne regretterais rien, si je n'avais que vingt-cinq ans et que vous puissiez être en effet ma mère ou ma grand'mère. Est-il quelqu'un d'aussi aimable que vous? Et aussi digne d'être aimé? Pour écarter tous ces regrets, changeons de propos.
On disait hier que le roi de Suède n'était point arrivé à Spa, qu'il était resté à Dusseldorf pour crachement de sang. On ne savait s'il continuerait sa route. Les eaux de Forges étant très -fortes ne doivent pas lui être convenables. Nous saurons dans peu le parti qu'il pipendra et celui que prendront en conséquence les bergères , nymphes ou déesses ^ qui depuis plusieurs jours sont établies à Spa pour l'attendre.
Je ne vous parle point de tout ce qui se passe ici : des fiançailles, des noces, des rele vailles, etc., etc., on mande tout cela au grand-papa, j'en suis sûre; et puis, chère grand'maman , vous voulez que je dorme , il est sept heures du matin ; je ne pouvais pas prendre une autre heure pour écrire ,
1. Elle dusif];ne ainsi mesdames d'Usson , de La Marck et de Boufflers. m. 24
puisque les voyageurs qui vous porteront cette lettre partiront à neuf ou dix heures.
LETTRE DCCLXXl
DB MADAME DU DBFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL
Ce S« jaUlet 1780.
Je vous fais mille remerciements, chère grand*maman , de' vos excellentes cerises , mais mille et mille fois davantage de votre charmant souvenir.
J'ai été assez incommodée ces jours-ci ; je n'entrerai dans aucun détail : premièrement, parce que rien ne serût plus ennuyeux , mais c'est aussi parce que je ne sais pas bien moimême ce que j'ai eu. Je crois que la cause véritable esi mon baptistaire y qui , joint à la perte du luminaire ^ et menacé de perdre V auriculaire ^ me mettra bientôt dans le cas de mener une vie fort solitaire.
Je ne vous mande point de nouvelles de M. de Beauvau ; madame la duchesse de Grammont doit en instruire le grandpapa. Ce grand-papa ne fera-t-il pas quelque course à Paris ? Je voudrûs pouvoir l'espérer, quoique rien ne soit moins certain qu'il en résultât pour moi le plûsir de le voir.
Je vous quitte, chère grand'maman , parce que je ne me sens pas digne de vous entretenir aujourd'hui.
Le président et l'abbé souperont demain chez moi , en petit comité ; nous parlerons de vous tout à notre aise.
LETTRE DCCLXXll
DB MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL
Ce 12 août 1780 '.
J'aime madame de Grammont à la folie. Ah ! je n'en suis point surprise , direz-vous ; mais ce n'est point pour ceci, pour cela, qui sont les raisons de tout le monde, c'est pour une toute particulière. Elle vint passer la soirée hier chez moi; elle se Pit un plaisir de m* apprendre que vous viendriez l'hiver prochain à Paris, comme à l'ordinaire. Si vous aviez vu ma joie, vous connaîtriez à quel point je suis sensible. Si vous n'étiez pas l'objet de cette sensibilité, j'en serais honteuse. N'est-elle pas déplacée et ridicule à un tel âge que le mien ? Aussi ne s'étend-elle pas plus loin que pour vous. Vous êtes une personne si singulière, si rare, que tout ce que vous inspirez doit être du même genre.
Je ne suis pas si bien avec l'abbé, et j'ai peut-être tort ; il me débite souvent des lieux communs. J'exige qu'ils soient bannis dans l'amitié. 11 faut bien les tolérer dans l'usage du monde ; mais avec son amie , il faut se taire ou parler à cœur ouvert.
ijue vous a-t-il donc dit? me demandez-vous. Je lui ai parlé de l'Académie : il y a deux places vacantes, il y en aura bientôt quatre... « Ah! je n'en suis pas digne, je ne le désire point, et pourquoi moi? qu'ai-je fait?... » Cela n'est-il pas insupportable? Voilà notre querelle. Je lui trouvai l'air de se bien porter.
Vous ne voulez donc jamais me parler de votre santé ; en venté, cela n'est pas bien; y a-t-il quelque chose au
i. Madame du Defland mourut peu de semaines apix's cette lettre, le 24 septembre suivant.