‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. Craufurt (volume 3)Chapitre 85 sur 134 · Liqueur très-forte · texte numérisé non relu

Liqueur très-forte

aimé de personne, et plus malheureux encore ceux qui n'aiment rien!

Je ne sais point faire de transitions heureuses; ainsi je passe tout subitement aux nouvelles du jour. Vous avez ap-* paremment l'édit de la suppression des receveurs généraux et la liste des nouveaux colonels. J'ai reçu aujourd'hui une lettre d'Angleterre du 13 ; les actions du ministère sont remontées dans la dernière séance du Parlement ; ils ont eu pour eux la pluralité de vingt-six voix. Tout le monde disait hier que notre flotte devait partir le là. Je n'ai encore vu personne aujourd'hui, ainsi je ne sais pas si cette nouvelle est confirmée.

Adieu, entretenez pour moi les bontés du grand-papa.

LETTRE DCCLXVIII

DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL

Ce 13 mai 1780.

Je ne présume pas, chère grand' maman, que vous vous soyez aperçue du temps qu'il y a que je ne vous ai écrit. Ainsi je ne crois point devoir m'excuser. Cependant comme j'ai souffert de ce long silence, je veux vous en dire la raison : j'attendais l'arrivée de M. le duc; je comptais apprendre, non par lui, mais par ses compagnons de voyage, de vos nouvelles. De plus, madame la duchesse de Grammont, qui m'était venue voir huit jours avant, avait arrangé un souper pour moi chez elle, où elle comptait que M. le duc se trouverait; je crois que je faisais bien d'attendre après l'exécution de ce projet pour vous écrire, pensant que le compte que je vous en ferais rendrait ma lettre moins insipide. Le souper a eu lieu , chère grand'maman, il se fît avant-hier; la compagnie était: madame l'abbesse S madame de Tessé ; les abbés Colbert et Bar-

1. Probablement l'abbesse de Saint-Aotoinei sœur de M. de Beauvau.

thélemy, MM. de Stainville, du Bucq, de Beauteville, dTssoo et quelque autre que j'oublie. De M. de Ghoiseul, il n'en fut pas question; vous n'en serez pas surprise, ni de ce que je ne l'appelle pas grand-papa ; réellement sa conduite n'est pas gracieuse, et je ne devais pas m'y attendre. Un attachement constant, tendre et invincible ne peut-il pas être un titre qu'on ne devrait pas dédaigner ? Mais n'en parlons plus : l'indifférence est une maladie incurable. Madame de Grammont m'a fort bien traitée. Vous savez tous ses arrangements, qu'elle va à Sainte- Assise; elle prétend qu'à son retour elle me verra souvent; vous pensez bien que je ne le crois pas.

Savez-vous, chère grand' maman, où je voudrais être? Dans une petite cellule à Chanteloup, dîner et souper avec vous, et vous voir quelques moments dans la journée. Cette idée vous fait frémir, vous vous représentez la contrainte et l'ennui que vous auriez dans un tel tète-à-tête. Vous ne craignez point la solitude, vos propres idées vous suffisent, vous n'en pouvez recevoir aucune étrangère qui vaille les vôtres.

Qu'avez- vous dit, chère grand' maman, de cette lettre contre M. et madame Necker ? Je suis bien persuadée qu'elle vous a fort déplu. Je ne doute pas qu'elle ne leur ait fait de la peine, mais ils ne le laissent pas paraître.

Nous n'avons rien de nouveau depuis la grandesse du prince de Monbarrey.

On disait hier que la comtesse Jules ^ allait accoucher. Tout est préparé à la Muette pour y loger le roi, la reine et leur suite. On dit qu'ils y passent les neuf jours : j'en suis bien aise par rapport à M. de Beauvau, qui sera plus à portée de faire des courses ici. Sa santé n'est pas bonne, j'en suis fort inquiète; et la votre, chère grand'maman, vous ne m'en parlez jamais; vous savez cependant que rien ne m'intéresse autant. Le repos vous est nécessaire, vous en jouissez présen-

Page 1