III
Non, ce n'est pas celui de Tancienne France : il est bien gâté par le méphitisme d'une révolution qui a duré pour moi vingt-cinq ans, et dont les vapeurs pestilentielles se font encore sentir. Ce n'est ^pas une couronne de roses, encore moins de lys, qui ceint la tête de mon auguste maître. 11 déploie, ainsi que Monsieur et tous les princes, de grandes qualités, une sagesse mûrie par leurs malheurs, des connaissances acquises par le bon emploi du temps qu'ils ont passé pendant leur long exil. Mais on leur a rendu leur besogne bien difficile, et leur tâche bien' pénible, du moins, si elle n*est pas impossible.
Je n'en dirai pas davantage, parce que je ne le dois pas. Mais le noir que j'éprouvais en quittant vos heureux rivages, malgré tout ce qui m'attirait ici, était un trop juste pressentiment de ce que j'éprouve à présent. Les jeunes gens peuvent et doivent espérer, mais un vieillard infirme comme moi ne verra pas les beaux jours. Je n'ai pan encore vu M. le duc de Bourbon; mais, s'il vous écrit, il vous mandera, j'en suis silr, les mêmes choses que moi ; il n'est rien moins que content, et, comme moi, il regrette vos dtners, votre société, vos procédés et la respectable urbanité de votre pays bien plus poli que le nôtre, quoi qu'en ait dit W. .. Rappelez -moi au bon souvenir (Je tous ceux qui m'ont comblé de bontés à Londres et principalement chez vous. Je laisserai encore longtemps mes enfants dans leur patrie natale avant de les rappeler ici, où je n'aperçois pas encore (à beaucoup près) le charme de ce doux nom de patrie. Mais j'en ai deux patries à présent, puisque mes chers enfants sont Anglais, et puisque l'admiration et la reconnaissance m'ont naturalisé Anglais.
Quant à vous, aimez toujours un homme qui vous aimera jusqu'au terme de sa vie.
Le comte de Vacdreuil.
P.-S. Faites-moi donner de vos nouvelles par le D' Joncs, à qui j'écrirai ces jours-ci. — Paris, rue et barrière Saint-Dominique, faubourg Saint-Germain, n*» 102.
A M. CRADFURT.
Paris, ce 18 mai 1814, rue du Mont-Thabor, IC, quartier des Tuileries.
Mon cher monsieur Craufurt,
Je n'ai tardé si longtemps à vous écrire que pour pouvoir être au courant avant de le faire. Nouveau débarqué dans la capitale, je me trouve d'autant plus neuf que tout ce que j'y ai vu jusqu'à pré.sent m'a fait ouvrir de grands yeux: figures, tournures, propos, tout m'y semble
étranger, et je ne me trouve à Taise que quand je rencontre encore quelques-unes de nos connaissances d'Angleterre. M. le diic de Bourbon m'a reçu avec toute sa bonté accoutumée, et j'ai dîné il y a quelques jours au Palais-Bourbon. Il a bien voulu aussi apostiller une note que je présentais et a même promis d'en faire parler à M. de Montesquieu, qui depuis deux jours est installé comme ministre de l'intérieur; cependant comme il y a ici trente mille personnes qui font des demandes et que la place de préfet est très-recherchée, je ne me flatte pas d'un succès immédiat. En tout cas j'irai d'ici ^ peu de temps chercher ma femme et mes enfants, et je pourrai vous répéter de vive voix combien je suis sensible à tout l'intérêt que vous voulez bien prendre à moi. Je suis fâché que mon père n'ait pas voulu paraître ici, je suis convaincu que sa présence m'aurait beaucoup aidé. J'ai été de nouveau présenté au roi avant-hier; la foule y était si grande qu'on ne faisait que lui faire une révérence. Madame m'a dit quelques mots, et le duc de Berry aussi. Pour M. de Blacas, il est beaucoup plus difficile d'arriver jusqu'à lui : jusqu'à présent je n'ai fait que l'entrevoir ; on l'assiège chez lui dès sept heures du matin. L'organisation de l'armée est ce qui les a le plus occupés jusqu'à présent, et surtout la formation de la maison du Roi. Hier les princes ont tous été à l'Opéra et y ont été reçus avec le plus grand enthousiasme ; on dit cependant qu'il y a encore des gens à craindre, et qu'on a distribué clandestinement de l'argent pour faire des émeutes. Il est bien à craindre et à désirer tout à la fois, le moment où les troupes étrangères nous quitteront! Le grand malheur de la chose est que l'on n'a pas le sou et que si l'on veut trop diminuer la dépense tout d'un coup, le nombre des mécontents deviendra formidable. Si lord Wellington était entré à Paris, notre position serait bien différente. Au reste les gens qui affluent ici de toutes les provinces disent que partout l'esprit de la masse de la nation est excellent ; si l'on nous avait défaits du tyran, toute semence de trouble serait bientôt étouflée. Mais ses partisans espèrent encore en secret son retour. Quant aux Parisiens, ils semblent déjà l'avoir oublié et ne s'occuper que de leurs plaisirs. Le peuple est peuple partout, mais encore plus ici que partout ailleurs. Vous nous avez fait un bien mauvais cadeau en nous rendant madame de Staël. Je crains qu'elle ne vienne encore nous endoctriner. Je n'ai point aperçu M. le comte de Vaudreuil, bien que je sache son arrivée. Je tâcherai de savoir son adresse pour passer chez lui et apprendre tout ce qu'il dit de ceci. M. le duc de Bourbon m'a dit vous avoir écrit plusieurs fois, il regrette l'existence douce qu'il menait à Londres, et je suis sûr qu'il pense bien souvent à Piccadilly ; pour moi, je n'oublierai jamais, mon cher monsieur Craufurt, toutes les bontés que vous m'avez toujours témoignées , et j'en conserverai toute ma vie une vive reconnaissance. Veuillez bien offrir mes hommages à ma-
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dame Graufurt , et me rappeler au souvenir du docteur Jones et de M. Dickie.
J'ai rhonneur d'être votre très-humble et très-obéissant serviteur.
Comte S. de Bourblanc.
A MADAME CRACIFUHT.
Paris, ce 4 juin 1814.
Madame,
Quelque peine que j'éprouve à renouveler votre douleur, je ne puis m'empécher de vous témoigner moi-même tout l'intérêt que j'y prends : et qui peut le mieux sentir qu'un ami du meilleur ami que l'on pût avoir au monde? Nous faisons une grande perte, madame, une perte irréparable ; j'étais bien éloigné , en partant, de prévoir un si grand malheur; me flattant de l'espérance de revoir un jour un ami auquel j'étais si tendrement attaché; mais, hélas! il n'y faut plus penser ; tout est perdu pour nous, madame, notre bon M. Graufurt n'existe plus. J'espère, je désire vivement que vous jouissiez paisiblement de la seule consolation que vous puissiez avoir dans votre jolie et aimable petite famille : ces charmants enfants, en grandissant et profitant de vos leçons, ne peuvent que vous procurer de douces jouissances. D'après les bontés que vous m'avez toujours témoignées, ot auxquelles j'ai été infiniment sensible, je ne peux qu'éprouver \o plus grand intérêt à ce qui vous regarde, et en cette triste occasion comme en toute autre, je vous prie, madame, de recevoir avec votre bonté accoutumée l'assurance de mon bien sincère et respectueux attachement. Je ne peux finir cette lettre sans mêler mes larmes à celles que vous versez.
H.-J. de Bourbon.
POBTBAIT DB M. CRADFOBT, SOUS LE .NOM D^ASTAQOE >.
Astaque est le composé le plus singulier de la nature: la versatilité d'un esprit plein d'idées originales et de caprices, l'agitation de son cœur, l'ardeur de son sang, les mouvements de sa bile, la vivacité de son âme, la faiblesse de son corps, tout cela forme un individu qui sufflnttt pour composer séparément une demi-douzaine de caractères