‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. Craufurt (volume 3)Chapitre 93 sur 134 · VOICI LA REPONSE · texte numérisé non relu

VOICI LA REPONSE

Madame la marquise du Deffand, il faudrait plus d'esprit que je n'en ai et plus de facilité de m'exprimer, pour vous bien témoigner le plaisir que j'ai ressenti en recevant de vos nouvelles. Le sentiment n'a point de paroles. Aussi je vous dirai simplement que je me rappelle avec plaisir et regret le moment où je fis votre connaissance, que je passais avec vous, et que le suffrage d'une personne aussi éclairée que vous l'êtes me flatte infiniment. Je vous prie d'être persuadée des sentiments distingués avec lesquels je suis, madame la marquise du Deffand, votre très-affectionné.

Gustave.

M. Craufurt, après avoir connu à Paris, où il faisait, comme on le voit par la correspondance de madame du Defland, de fréquents séjours, toutes les personnes qui composaient la société, bientôt après dispersée par la révolution française, revit en Angleterre plusieurs de ses amis émigrés, et leur prodigua des témoignages d'affection qui adoucirent pour quelques-uns les tristesses de 1^x11. Les lettres que ceux-ci lui adressèrent de Paris, après leur rentrée en France, prouvent la reconnaissance quMls en avaient conservée. On ne lira pas sans intérêt quelques-unes de ces lettres.

Nous donnons également un portrait de M. Craufurt, sous le nom é!A8taque. Ce portrait se trouve dans les mémoires de Dutens, qui paraît ravoir connu assez intimement et donne sur son caractère et son esprit, d'intéressants détails.

A 1i. CRADPORT.

sa décembre 1792.

Voici , monsieur, une troisième lettre qui court après celles dont vous avez bien voulu vous charger. Je ne sais si c'est à Boulogne, à Calais ou en Angleterre qu'elle les joindra; mais, quelque part que ce soit, je réclame les mômes bontés pour celle-ci, et vous réponds qu'elle n'en sera pas moins 'reconnaissante que les deux autres. C'est par M. Ellis qui, ce matin, a eu l'honnêteté de me faire^ dire qu'il partait demain, qu'elle vous sera remise, et j'ose me flatter, monsieur, que ce ne sera oas à vos yeux un démérite pour elle que d*être insérée dans une des miennes. J'en serais cependant bien plus sûr encore si, ainsi que je vous en avais prié et que vous me l'aviez fait espérer, vous aviez eu le bon procédé de me mander des nouvelles de votre voyage, procédé auquel j'aurais été d'autant plus sensible que je l'eusse regardé comme une preuve que vous êtes aussi convaincu que vous devez l'être de tout l'intérêt que vous m*avez inspiré et du très-sincère attachement avec lequel j'ai l'honneur d'être, monsieur, votre trèshumble et très-obéissant serviteur.

Louis de Talletrand.

P.'S. M. Ellis , que je viens de voir à son retour de l'assemblée, m'ayant prévenu qu'il ne partait plus qu'après-demain, je rouvre ma lettre pour vous dire que le discours que M. Desèze y a prononcé me parait remplir bien parfaitement le double objet qu'il devait se pro-

poser. D*abord, celui de prouver diaprés des principes incontestables que la Convention n'avait pas le droit de juger; et ensuite en admettant même qu'elle Teût, celui de réfuter chaque chef d* accusation de la manière la plus méthodique, la plus concise, la plus évidente. Telle est la division de son discours que je viens de lire et relire avec tout l'intérêt que vous savez que je prends à la cause. Je le joindrais à ma lettre si M. Ellis, qui me paraît voir et juger fort bien et qui vous rendra compte de Timpression qu'il lui a paru faire sur l'assemblée, ne devait pas vous le porter. Je ne doute pas qu'il ne produise le plus grand effet sur l'opinion générale. Mais aura-t-elle le temps de se manifester avant le jugement, et n'est -il pas au moins vraisemblable que ce sera un motif de plus pour déterminer la Convention à l'^célérer? On est d'autant plus fondé à le supposer qu'elle a décrété que ce serait le seul objet dont elle s'occuperait jusqu'à ce que le procès fût terminé. Si à la honte, non-seulement de la nation, mais de l'humanité, mais de l'espèce humaine tout entière, qui alors se montrerait plus féroce que celle des tigres, ce jugement était tel que malheureusement on peut le craindre, ce ne serait pas moi qui vous en instruirais, car je suis bien sûr que la plume me tomberait des mains.

Je joins une seconde lettre à celle-ci que j'écris à mon frère sous le nom de Tirolus, négociant, et que je vous prie de vouloir bien lui faire parvenir le plus promptement possible. Il me semble que par la Hollande elle doit arriver sûrement et assez promptement à Dusseldorf.

A M. CRADFDRT.

Paris, ce 11 mars 1814.

Mon cher monsieur Craufurt, depuis que je suis ici , j'ai eu tant de monde à voir et à recevoir, que je n'ai pas eu un moment de liberté pour m'occuper de mes bons amis de Londres; c'est ce que je disais dans la minute à Bourblanc qui sort de chez moi ; et certes nous avons bien parlé de vous, de tous nos amis communs, et de la vie douce, tranquille et heureuse que nous menions à Londres, en grande partie

par vos soins et votre amabilité pour nous Il n'en est pas de même

ici; c^est un genre de vie bien différent, il faut du temps pour s'accoutumer aux nouvelles connaissances, et on est encore embarrassé avec les anciennes qu'on a perdues de vue depuis si longtemps : c'est un véritable chaos bien difficile à débrouiller après vingt-cinq ans d^absence; au reste, jusqu'à présent, je n'ai sorti que pour remplir mes devoirs aux Tuileries et voir quelques-uns de mes anciens amis qui vivent

encore; car, hélas! combien j'en ai perdu, et de quelle horriWe manière! Nous sommes logés dans l'ancien Palais-Bourbon qu'habitait M. de Fontanes; nous avons été assez mal plusieurs jours, n'ayant trouvé aucun meuble , et toutes les distributions intérieures ayant été changées : nous espérons petit à petit regagner du terrain dans le grand palais, où est la salle du Corps législatif; mais vous jugez que cela demande du temps.

Dimanche, le roi a passé en revue toute la garde nationale et quelques détachements de troupes de ligne, par un temps superbe, sur la grande place des Tuileries; il y avait environ vingt mUle hommes; le coup d'œil était magnifique, et tout s'est passé dans le plus grand ordre. Le soir il n'en a pas été de même; depuis longtemps les soldats des troupes de ligne témoignaient de l'humeur aux soldats étrangers de ce qu'ils portaient des branches de laurier à leurs bonnets; disant que cela avait un air de conquête (quoique ce soit un usage établi depuis longtemps dans les troupes étrangères). Le dimanche soir donc, après quelques libations à Bacchus, cette querelle s'est renouvelée, des injures on en est venu aux coups, puis on a tiré les sabres; bref, il y a eu une vingtaine de personnes tuées ou blessées, avant qu'on ait pu rétablir l'ordre ; et on a fait sortir tout ce qui était troupes de ligne de la ville, pour les renvoyer à leurs cantonnements respectifs.

Mon père se porte bien , ainsi que ma fille, mais tout aussi fatigué que moi de ce nouveau genre de vie : je ne conçois pas surtout comment mon père peut y tenir à son âge ; et je crains beaucoup que, si cela durait encore de même plusieurs jours, cela n'influe sur sa santé. Vous nepouvez'pas vous faire d'idée, mon cher monsieur Craufurt, du nombre de placets, de demandes de toute espèce; ce ne sont pas des centaines, ce sont des milliers de personnes qui nous assaillent tous les jours depuis sept heures du matin jusqu'à dix heures du soir; je voudrais bien que nous allions nous reposer une huitaine de jours sur les ruines de Chantilly, ou du moins dans un pavillon qui n'a pas été détruit et que les habitants de leur plein gré ont fait meubler pour' nous recevoir pour l'instant, et où nous nous trouverons sûrement fort bien, n'ayant pas été accoutumés depuis longtemps à être grandement logés. D'après les renseignements que nous avons déjà eus, il paraît que la partie des bois et forêts a été bien administrée, et c'est sur quoi nous avons le plus d'espérance de pouvoir nous tirer d'affaire.

J'ai vu M. Clarmont, qui m'a beaucoup demandé de vos nouvelles; il s'est mis à pleurer en me voyant, et m'a demandé la permission de m'embrasser avec un intérêt auquel j'ai été très-sensible. J'ai eu l'extrême plaisir aussi de voir lord Wellington auquel j'ai serré la main si fort que je crains de lui avoir fait mal, mais il ne m'en saura pas mauvais gré; je n'ai pu m'empêcher d'être aussi fortement attendri

en voyant un si grand homme M. Brok et M. Makensie ont dfné

hier avec nous : lord Gover et lord Glare viendront dîner demain. On a fait un vol considérable chez Charles Steward dans sa maison. Lady Aroundel a aussi été volée de tous ses effets et choses précieuses en s'en retournant.

• On dit qu'à la Vendée et dans d'autres départements, les acquéreurs de biens nationaux éprouvent de mauvais traitements, et cela occasionne des troubles; on a envoyé des troupes dans cette partie; Dieu veuille que Ton puisse s'entendre pour avoir la tranquillité; la pauvre France en a gprand besoin.

Adieu, mon cher M. Craufurt; salut, et bien tendre, sincère et constante amitié.

P. 'S. Mes hommages à madame Craufurt.

Bien des choses à M. James et M. Dickie-Grenville, M. Stoulop et M. Moore.

18 mai 1814.

Me croyez-vous un Ingrat, un homme léger qui oublie les moments de consolation et môme de bonheur que je vous ai dus pendant mon séjour en Angleterre ? Vous vous tromperiez bien. Je ne vous ai pas encore écrit, parce que j'ai été douze jours à arriver de Londres à Paris. Arrêté pendant cinq jours à Dover par mes souffrances, je me suis enfin embarqué, sans savoir si j'aurais la force d'arriver à mon but, à Paris. J'y suis depuis six jours, dont j'ai employé les premiers à faire ma cour au Roi, à madame et M. le duc de Berry. J'ai été empressé de revoir mon prince chéri, Monsieur. Il a fallu être quatre ou cinq heures sur mes jambes, et j'en suis revenu presque mort. Il faut à présent que je travaille à réparer le mal réel que cela m'a fait. J'aurais ici des jouissances vives, si ma santé me permettait de les goûter; c'est l'accueil touchant que j'ai éprouvé de la part de ceux et de celles dont, en vérité, je me croyais oublié, c'est aussi la véritable joie que mon retour a causé à la plus grande partie de ma famille réunie à Paris. Mais je ne suis pas en état de soutenir tant de diverses émotions, et on me tue à force de caresses. J'ai besoin de repos, de peu parler, parce que ma poitrine est plus oppressée que jamais, et je reçois, sans pouvoir l'éviter, soixante personnes chaque matin, levé ou dans mon lit. Aussi suis-je bien plus malade que je n'étais à Londres. Cet air de France qui devait me guérir m'achèvera. Est-ce en effet l'air de France que je respire 7

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