‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. Craufurt (volume 3)Chapitre 96 sur 134 · ÉLOGE DU PRINCE DE BEADVAU · texte numérisé non relu

ÉLOGE DU PRINCE DE BEADVAU

par la priiteesM de BeauTtu , «a Teure.

4 juiUet n93.

M. de Saint-Lambert , voulant rassembler quelques traits de la vie de son ami, crut devoir s^adresser à sa malheureuse et inconsolable femme. Je lui envoyai cet essai , auquel j'ai ajouté depuis les détails que j'ai pu me rappeler en parlant de l'objet éternel de mes r^rets. J'ai toujours eu présente cette modestie , l'une de ses plus remarquables vertus, je l'ai imitée ; et si elle a quelquefois affaibli les justes éloges qu'il a si bien mérités, elle est du moins l'hommage le plus digne de lui que mon cœur ait pu lui rendre.

L'ami de M. de Beauvau connaît mieux que moi la première partie de sa vie, et la profonde douleur où me plonge la perte d*un bonheur peut-être sans exemple, semble avoir anéanti aujourd'hui pour moi tout autre souvenir que celui d'avoir aimé et d'avoir été aimée.

Depuis que j'étais devenue son heureuse femme, ses sentiments pour moi, les miens pour lui, avaient plutôt semblé s'accroître que s'affaiblir dans l'union la plus intime. Sans cesse en présence l'un de l'autre, le spectacle continuel de sa constante et modeste vertu entretenait mes sentiments par l'estime et par l'admiration, comme les siens pour moi l'ont été par le plaisir, par le charme qu'il trouvait à faire mon bonheur ; et Tunique consolation pour ma profonde douleur, je la lui dois encore, puisque les expressions si touchantes, si pénétrantes de ses dernières dispositions me permettent de croire que j'ai fait aussi le sien.

On a dit de lui qu'il n'avait jamais manqué à aucun devoir, mais personne ne sait comme moi avec quels senthnents, quels procédés, ou nobles, ou délicats, il les a tous remplis. La justice et la bonté composaient son caractère. Et cette justice n'a jamais été rigoureuse q^ue pour lui-même. La sorte de pudeur qu'il mettait dans Texercice de

tous les genres de bienfaisance a pu laisser ignorer une partie de la sienne ; elle lui était si naturelle quMl semblait Tignorer lui-même, et j'en pourrais dire autant de toutes ses vertus. •

Dans tous les emplois quMl a remplis, il a porté ce sentiment intime du devoir, cet oubii de tout autre intérêt que celui de bien faire. La nature lui avait donné, avec un esprit juste et un goût exquis, une &me élevée, et la figure la plus noble, la plus belle et la plus imposante. On commençait par le respecter, bientôt on Taimait, et c'était pour toujours. Jamais commerce ne fut plus doux et plus facile que le sien. Jamais on ne porta plus loin Toubli des avantages personnels, et les hommages rendus à ses vertus, dans les différentes époques de sa vie, ont été d'autant plus flatteurs qu'il ne semblait ni les chercher, ni les attendre.

Parvenu à tous les honneurs que son état et ses services devaient lui faire obtenir, l'envie même n'a pas osé l'accuser d'avoir dû quelque chose, je ne dis pas à l'intrigue, mais même à la faveur. Modèle peu suivi d'un courtisan attaché à la Cour par une grande charge, il en remplissait les devoirs avec la plus scrupuleuse exactitude et cependant d'une manière et si noble et si libre, que le soupçon d'adulation et même de complaisance, soit pour les princes, les ministres, ou les maîtresses, ne l'a jamais atteint. 11 s'est trouvé à cet égard dans des circonstances assez difficiles où sa conduite également ferme et mesurée aurait pu servir d'exemple.

Distingué même entre les plus braves, sa réputation de valeur et d'intelligence commença avec sa carrière militaire et s'est accrue dans les campagnes qu'il a faites sans interruption pendant les deux guerres de 61 et de 56.

Nommé à la paix commandant en Guienne, puis en Languedoc, le souvenir qu'il a laissé dans ces deux provinces de sa justice, de sa générosité, de son activité pour maintenir l'ordre ou pour le rétablir, n'a pu être eff'acé depuis plus de vingt années, et la cause qui lui fit perdre le commandement en Languedoc fut si honorable qu'elle ajouta beaucoup d'éclat à sa réputation.

Quoique l'usage de remplacer les gouverneurs de provinces par des commandants ne lui ait pas permis d'aller en province comme il l'avait désiré et demandé lorsqu'il eut ce gouvernement , il n'a cessé de s'occuper des intérêts de cette province dont le régime particulier laissait plus d'influence au gouverneur, même absent, sur plusieurs parties de l'administration, qu'ils n'en avaient dans les autres provinces; mais en rendant à celle dont il était gouverneur tous les services qui pouvaient dépendre de lui, jamais il ne s'écarta du principe que les privilèges particuliers devaient céder au bien général.

Le plus grand mal que lui ait fait la révolution, le seul auquel il ait paru faire quelque attention pour son intérêt personnel, a été de le

priver du Doble plaisir qu'il trouvait à être encore, dans TAge avancé, utile à la chose publique. Gomme gouverneur de province, comme membre du tribunal des maréchaux de France, il trouvait à employer Tactivité que son âme n'avait pas perdue, et ces deux moyens de Toccuper encore lui avaient paru la seule récompense digne d'être comptée; sa raison supérieure et continuellement exercée, et j'ose dire aussi son bonheur intérieur, ont pu seuls diminuer l'impression (fu'il a reçue par ces deux privations.

Ce n'est pas à mol à le louer comme académicien ; je puis seulement témoigner son constant attachement pour l'Académie, et ses confrères savent combien il aimait tous ceux d'entre eux qui méritaient d'être aimés.

L'ami de sa jeunesse* a été celui de toute sa vie; les mêmes vertus, les mêmes goûts, ont rendu leur union aussi intime que constante.

La plus ancienne, la plus éprouvée, la plus constante amitié l'unissait tendrement à madame la duchesse de Grammont. Il l'a aimée et il en a été aimé jusqu'à la fin de sa vie.

Jamais on ne fut meilleur fils, meilleur frère. Il était tel pour les miens ', il les aima , et en était tendrement aimé. Sévère pour lui , indulgent pour les autres , il fut également aimé et respecté par sa nombreuse famille.

La fille de sa sœur la plus tendrement aimée ' le respectait et l'aimait comme son père, et il en avait pour elle tous les sentiments. Il n'a laissé qu'une sœur, digne de lui par ses vertus et ^on extrême tendresse pour son frère.

Son premier mariage avait été heureux ; il avait pour sa femme les sentiments qu'elle méritait. La fille qu'elle lui a laissée *, objet de ses plus tendres affections, de son goût de préférence, a répandu un grand charme sur sa vie. Aucune femme ne lui paraissait plus aimable. Ses vertus, sa conduite, son esprit, ses agréments, sa tendresse pour lui, l'attachaient à elle par les plus forts comme par les. plus doux liens, et l'amitié que cette aimable fille a eue pour moi, les sentiments qu'il me connaissait pour elle ont fait une partie essentielle de son bonheur.

Cette pensée qu'il a vécu heureux, et que sa mort a été douce, soulève quelquefois le poids de douleur dont mon cœur est oppressé. Tout le malheur m'était réservé, et sans doute c'est une justice. 11 avait bien plus fait pour moi, en m'aimant, en s'unissant à moi, que je n'avais pu faire en lui consacrant ma vie. Je vis encore pour le [)Jeurer, pour mesurer sans cesse l'étendue de cette perte, pour me

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