ÉLOGE, PAR LA MÊME, DE LA JEUNE NEGRESSE OLRIKA
7 jaoyier 1799.
Je croyais ne plus pouvoir éprouver de grande douleur et n'avoir plus à craindre de cruelle séparation : tout ce que j'aime encore est plus jeune que moi. La mort d'une enfant de seize ans vient de rouvrir toutes mes plaies. Cette enfant, donnée à M. de Beauvau, sans que ni lui ni moi l'eussions désirée, était devenue promptement pour lui un objet d'intérêt, de goût, de tendresse. J'avais partagé tous ses sentiments, et lorsque j'ai perdu l'unique objet du sentiment passionné de toute ma vie, lorsque ses dernières dispositions m'ont fait connaître combien il était occupé d'elle et de son avenir, lorsque la douleur profonde et durable qu'elle a montrée de sa perte avait augmenté mon vif intérêt pour elle, alors elle m'avait Inspiré la tendresse d'une véritable mère. Jamais fille ne fut plus aimée. Elle justifiait tous mes sentiments. J'ai besoin de les répandre.
M. de Beauvau avait deviné l'originalité de son caractère. Elle réunissait au plus grand naturel une sorte de profondeur qui lui faisait renfermer jusqu'à sa sensibilité. Quand je n'en aurais pas eu la preuve par la durée de ses regrets pour son protecteur, cent fois j'aurais eu celle de cette sensibilité dans toutes les occasions qui la forçaient en quelque sorte de la laisser paraître. Elle m'aimait avec une préférence qui lui ôtait jusqu'à l'idée qu'elle pût vivre sans moi ou loin de moi. La menace seule que je lui en avais faite quelquefois la jetait dans une espèce de désespoir.
Hélas ! j'avais perdu celui dont depuis tant d'années j'étais le premier objet. Je sentais quelque douceur à penser que j'étais encore celui de cette intéressante créature. Jusqu'à son dernier soupir elle m'appelait avec ce son de voix si touchant, qui était un de ses charmes: Amie madame j mon amie madame!
Elle était née avec beaucoup d'esprit, et la qualité la plus remarquable de soà esprit était une justesse et un goût naturel qui me surprenait à tout moment, dans les lectures que nous faisions ensemble.
Sa pureté ne pouvait se comparer qu'à celle des anges. Elle avait
1. On connaît l'histoire de cette jeune fille, et surtout le joli roman qu'elle a inspiré.
une fierté douce et modeste, une pudeur naturelle, qui l'auraient préservée à jamais des inconvénients que son ftge, son état, sa figure, sa couleur, auraient pu faire craindre pour elle. Sa figure, qui plaisait à tous ceux qui la voyaient, avait pour moi un charme particulier. Je ne Tai jamais regardée sans plaisir ; ses beaux yeux, sa charmante physionomie, sa taille, sa grâce, le maintien que la nature seule lui avait donné, sa noblesse, sa bonté, tout me charmait en elle ; et à seize ans, elle m'est enlevée, et moi vieille, affligée, malheureuse, qui la regardais comme ma consolation, comme mon soutien pour le reste de mes tristes jours, je suis condamnée à la pleurer ! Je la verrai à tous les moments'; je l'appellerai auprès de moi sans cesse. Elle me rappelait celui qui l'avait aimée, qui la recommanda si tendrement à sa fille et à moi, et lorsque l'idée d'une mort prochaine me faisait jeter sur elles de tristes regards, je me consolais en pensant que cette fille chérie qui l'aimait presque autant que je l'aimais, lui tiendrait lieu de protectrice, de mère, et je n'avais plus rien à craindre pour elle.
La mort de ma chère Ourika a été douce comme sa vie; elle n'a pas connu son danger, et les plus affectueux, les plus tendres soins lui ont été rendus jusqu'à ses derniers moments par ceux qui me sont attachés et qui la pleurent avec moi.
J'ai trouvé dans son portefeuille le passage d'un psaume écrit de sa main :
a Mon père et ma mère m'ont abandonnée.
« Mais le Seigneur a pris pitié de moi. c