‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. Craufurt (volume 4)Chapitre 102 sur 128 · DK VOLTAIRE A LA DUCHESSE DE CII01SEUL · texte numérisé non relu

DK VOLTAIRE A LA DUCHESSE DE CII01SEUL

31 décembre 1770.

Madame,

Je parie que vous avez l'âme plus forte que moi. Mais vous êtes malade , vous devez être accablée d'affaires. On dit que vous avez une santé faible, et que la nature ne vous a donné de force que celle de l'esprit. Je voudrais être soussecrétaire des Suisses * pour être auprès de vous, pour vous faire voir à tout moment que mon cœur est pénétré de la reconnaissance qu'il vous doit. Je n'ai que peu de jours à vivre, mais ces jours vous seraient consacrés. Je suis à vos ordres au milieu des neiges. Je vous enverrai tout ce qu'il y aura de nou-

1. L'abbé Barthélémy était secrétaire des Suisses, dont le duc de Choiseul ^tait colonel-général.

veau et qui pourra vous amuser quelques moments ; mais surtout, madame, ayez grand soin d'une santé si précieuse à tous ceux qui ont des yeux et des sentiments.

Agréez ma reconnaissance, qui certainement n'est point en paroles, mon inviolable attachement et mon très-sincère respect.

L'ermite du Mont-Jura, V.

A Chanteloup, le 4 janvier 1771.

Votre lettre m'a été remise bien secrètement, ma chère petite - fille , bien mystérieusement par la petite sainte. Il semble que nous tramions une conspiration ensemble. Elle n'était pas de fraîche date , cette lettre ; car la petite sainte a été quatre jours en chemin ; et ce n'était pas encore assez pour elle, ou c'était trop de chemin, car elle nous est arrivée malade comme je l'avais prévu, et j'en suis au désespoir. Elle s'est mise au lit en arrivant ; elle y est encore aujourd'hui ; elle soutient qu'elle n'est pas plus malade qu'à l'ordinaire en pareil cas. Je le souhaite assurément; je voudrais môme qu'elle fût mieux. Ça été un grand plaisir pour moi de la revoir. C'est auprès de son lit que je vous écris. Ah ! quand j'aurai mon abbé, combien nous parlerons encore de vous ensemble! C'est que j'ai oublié de vous dire que nous en avons bien parlé, la petite sainte et moi. Sans cette explication, vous n'auriez pas entendu la transition d'elle à l'abbé.

J'ai bien ri quand elle m'a remis votre chiffre. Nous n'aurons jamais occasion de nous en servir, ma chère petite-fille ; car je vous avertis que je n'écrirai jamais par la poste ; cependant je vais le serrer bien soigneusement en cas de besoin. On dit que nous sommes entourés d'espions ; ainsi je vous con-

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seille, quand vous voudras me mander quelque chose qu'il serait dangereux de laisser connattre, de ne pas vous en fier même à Démanges, que nous avons laissé à Paris, et de donner directement vos lettres aux personnes qui nous les apporteront ; personnes de bonne compagnie s'entend, ni courriers ni domestiques, à nous ou à d'autres. Ces excessives précautions vont encore redoubler vos frayeurs, car il me semble que vous mourez tous de peur à Paris. Que voulez-vous donc que l'on nous fasse encore? Le roi ne frappe pas à deux fois. C'est une des raisons pour lesquelles cet exil est heureux, et il l'est à tous égards. Les scélérats qui ont eu le crédit de l'obtenir pouvaient peut-être dans le moment faire pis. Je me trouve bien heureuse d'en être quitte à si bon marché, et croyez qu'à présent ils ont trop à faire entre eux pour penser encore à nous longtemps. La terreur a gagné nos amis au point qu'il y en a qui craignent que l'intérêt public même n'aigrisse contre nous. Je crois bien qu'il aigrira. Mais en même temps si on voulait nous faire plus de mal, ce serait lui qui retiendrait ; on n'oserait pas. Il y aurait révolte générale. Qu'on le laisse donc aller, cet intérêt, il est trop flatteur pour nous en priver. Qu'on le perpétue, s'il est possible. 11 assure la gloire de mon mari ; il le récompense de douze ans de travaux et d'ennuis ; il le paye de tous ses services ; nous pouvions l'acheter encore à plus haut prix , et nous ne l'aurions pas cru trop payer par le bonheur immense et d'un genre nouveau dont il nous fait jouir. M. de Choiseul le sent bien, et pour moi, il faut vous l'avouer! j'en ai la tète tournée... Ah ! si je pouvais vous tenir ici et mon abbé, que je serais heureuse ! Non 1 non ! rien au monde ne manquerait à mon bonheur. Consolezvous donc, je vous en conjure ; consolez-vous en pensant que nous sommes heureux. Ne craignez point de m' attrister ; vous pourriez m'attendrir, parce que mon âme est toujours ouverte à la sensibilité, et surtout pour vous. Mais vous ne m'attristerez pas , parce qu'elle ne fut jamais plus éloignée de la tristesse*

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Vous avez raison : la défense faite à madame de Beauvau de venir ici n'est point un malheur personnel pour moi ; mai« c'est une niche abominable contre M. de Ghoiseul, et que j'ai ressentie plus vivement que lui ; ainsi j'en ai été très-fâchée. Je l'ai fait dire à madame de Beauvau, et vous ferez bien de lui dire encore. D'ailleurs, quoique je n'aime pas madame de Beauvau, quoique madame de Beauvau ne m'aime pas* je suis persuadée que nous serons fort bien ensemble. Il me semble que c'est le ton de la maison de vouloir être bien avec moi. Madame de Grammont y est à merveille. Je le soutiendrai ce ton, le plus que je pourrai, avec douceur et fermeté. J'ai eu avec madame de Grammont, le jour de son arrivée, en présence de M. de Choiseul, une conversation qui doit assurer ma tranquillité. J'y ai mis beaucoup de politesse, d'honnêteté pour* madame de Grammont, de tendresse et de soumission pour moi) mari, de franchise et peut-être même de dignité pour moi. J'ai déclaré que je voulais être la maîtresse dans ma terre et dans ma maison ; que chacun le serait chez soi pour tout ce qui lui serait propre ; que je n'exigeais l'amitié de personne ; qiie je m'engageais à faire de mon mieux pour contenter tout le monde, et que tout le monde se trouvât bien chez moi ; mais que je ne m'engageais ni à l'amitié ni à l'estime de tout le monde; qu'à l'égard de l'estime, j'en avais pour elle, madame de Grammont ; qu'à l'égard de l'amitié, je ne lui en promettais ni le lui en demandais ; mais que nous devions bien vivre ensemble pour le bonheur de son frère, qui nous rassemblait ici ; que si elle se conduisait bien avec moi, je lui répondais qu'elle en serait contente : que si elle se conduisait mal, j'espérais qu'elle en serait contente encore. Je mets en effet mon application à attirer ici tous les gens qui peuvent plaire à M. de Choiseul. Madame d'Amblimont l m'a écrit pour y venir. J'ai vu que cela ferait le plus grand plaisir du monde à M. de

I . Parente et favorite de madame de Pompadour, qui l'appelait mon torcfum. fillo «Hait fort do* amies du duc de ChoisruL

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Choiseul, et je l'ai prévenu en disant que je voulais qu'elle vli C'est à cette occasion que j'ai dit que je ne m'engageais p à l'estime pour tout le monde, et aussi à celle de M. de Voye en ajoutant que j'aurais seulement désiré, pour ma prop satisfaction, à H. de Choiseul des amis plus faits pour lui faii honneur. Ils m'ont après parlé de leur frère. J'ai répondu qi je les connaissais tous ; que je les avais servis tous (et j' interpellé M. de Choiseul en témoignage); que j'aurais encoi mieux fait pour eux si je l'avais pu ; que je n'en aimais aucui mais que j'avais toujours bien vécu avec eux, et que j'y vivra toujours bien; qu'ils ne feraient sûrement de tracasseries personne avec moi, mais que, s'ils en faisaient, je saurais encoi prendre mon parti sur cet événement. On a voulu entrer t justification sur le passé. J'ai brisé court en disant qu'il i fallait pas rappeler des choses qui ne pouvaient que renouvt 1er l'aigreur; que, puisque nous ne nous engagions point nous aimer, nous en avions assez dit pour savoir à quoi nous « tenir sur notre conduite future. On a été très-content de cet conversation. Depuis, tout va bien ; pas la moindre humeu beaucoup de liberté; je sais même qu'on est enchanté de me et moi je suis fort contente de tout monde. Je ne serais p; étonnée, comme vous le dites, que ce fût madame de Mirepo qui eût fait défendre à madame de Beauvau de venir ici, ma purement par esprit de vengeance contre elle, et non dans dessein de m'obliger. J'en serais révoltée à tous égard Savez-vous qu'elle a écrit à madame du Barry, votre peti maréchale : « Madame, je roux fais mon compliment sur rot, triomphe, qui est aussi brillant que cotre conquête !.., » ? vous imaginez jamais, je vous prie, ma chère petite, sous que que prétexte que ce soit, quelque tournure que vous prenie pour quoi que ce soit au monde, de nous rendre le plus lég service par la maréchale. Il n'y a point de maux que je ne préf rasse à l'opprobre de devoir à quelqu'un que je méprise ! Soi gez bien qu'il ne faut servir ses amis que selon leur gofll.

DE M ADAM B DU Util*' F AND. 30o

que l'ami le plus tendre ne pardonnerait pas qu'on le servit aux dépens de son honneur. Voici quelqu'un, qui vient m'interrompre chez la petite sainte. Sur ce, j'embrasse ma chère enfant, et je l'assure avec vérité que je l'aime plus tendrement que jamais.

J'ouvre ma lettre pour vous avertir de la brûler, ainsi que toutes celles où je vous parlerai de mon intérieur, ou des ministres, ou des affaires publiques 1.

LETTRE CLWXIX

DE MADAME DU DEFPAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL

Ce samedi, 5 janvier 1T71.

Je ne vous ai point écrit, chère grand'maman, depuis votre lettre du 31. Que puis-je vous dire, ne voulant plus vous parler de mes regrets ? Je vous vois entourée de gens que je ne connais que peu ou point; il me semble que j'arriverais là mal à propos ; que le grand-papa n'est pas dans une position à penser à la petite-fille ; que vous-même vous n'avez pas l'esprit assez libre, et que tout ce que je vous dirais serait hors de propos. J'ai bien de l'impatience que l'abbé soit avec vous. Ce sera alors que j'aurai de vos nouvelles ; jusqu'à ce moment, il faut me résoudre à tout ignorer. Excepté hier, je l'ai vu tous les jours ; mais j'appris par notre prince, qui venait de le quitter, qu'il avait vu M. de La Vrillière, qui lui avait donné l'espérance d'avoir bientôt sa permission. Je l'attends aujourd'hui, ce grand abbé. C'est ce que j'aime le mieux présentement, parce que je parle sans cesse de vous avec lui. J'ai pourtant

1. Cette lettre fait honneur au caractère de la duchesse de Choiscul, et l'on a pi usé que, après quatre-vingts aïs écoulés, sa publication, et celle de plusieurs autres de même nature appartenant à cette correspondance , ne pouvait présenter aucun des inconvénients que voulait prévenir leur auteur en réclamant leur destruction.

bien du désir de ne plus le voir, et je suis dans une crainte continuelle qu'il ne tombe malade. 11 vous dira la vie que je mène, et si je m'occupe de vous. Tous mes amis veulent que je vous les nomme : l'évêque de Rhodez, MM. Walpole, de Creutz, de Sikingen, etc.

Dites mille choses pour moi à la petite sainte. Le voyage ne lui a-t-il pas fait mal ? et vous, chère grand' maman, comment vont vos étouffements ? Dormez-vous ? Ne vous êtes-vous point enrhumée ? Vos fenêtres, vos portes ferment-elles bien ? Vos cheminées ne fument-elles plus ? Comment se porte Rosette ?

Madame Defresne recevra deux sultans. Faites-en accepter un au grand-papa, que je n'ai seulement pas remercié de son étrenne.

Adieu ; la petite-fille n'est pas d'assez bonne humeur pour parler davantage.

DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSK DE CHOISEUL

Ca lundi, 7 janvier 1771.

M. de Lauzun me quitte ; jugez de la joie que j'ai eue de le voir. Oh ! la charmante lettre ! J'ai cru vous voir, vous entendre! Vous avez de bien fortes armes ; vous triompherez de tous. Je ne sais quelle est la vertu dominante en vous ; mais celle que j'adore et que je préfère à toutes, c'est la noble franchise. Quand elle est jointe à une grande fermeté, tout doit lui céder. Le grand-papa doit vous adorer!...

Non, non ! n'ayez pas peur que je cherche à vous faire avoir aucune obligation à la maréchale. L'abbé, que vous avez actuellement avec vous, vous répondra de moi ; j'ai oublié de lui confier la lettre de cette maréchale à madame du Barry. Il ne se souviendra pas de toute l'histoire, comment elle a pu la

ravoir. En cherchant un autre papier sur la cheminée de cette créature, elle trouva sa lettre, et comme elle savait qu'elle faisait du bruit, elle l'a reprise et me l'a donnée. Les amis dont elle parle sont les Broglie et le Maillebois. Je ne lui cachai point que j'étais scandalisée du mot triomphe ; elle m'en parut honteuse.

Ne croyez pas que je ne sente pas combien il est avantageux au grand-papa que les regrets et les éloges soient extrêmes. Je suis bien éloignée de penser qu'il y faille mettre aucune réserve ; mais je crois qu'il faut se contenir sur le mal que l'on peut dire de ses ennemis, et qu'il faut paraître les mépriser au point de n'en pas parler. Cependant, je suis fort tentée, en écrivant à M. Walpole, de lui citer ces vers d'Esther :

Ciel ! verra-t-on toujours par de cruels esprits Des princes les plus doux l'oreille environnée, Et du bonheur public la source empoisonnée?

Enfin, en lui écrivant, je me figurerai écrire au roi, et je ne me méprendrai peut-être pas !...

J'ai vu partir l'abbé avec une joie infinie, quoique son absence mette le comble à toutes mes privations. Il me restait pour parler de vous. Je n'ai plus que le prince, qui vous est certainement bien dévoué, mais dont l'âme n'a pas la chaleur de celle de l'abbé, ni, en vérité, de la mienne. On est bien malheureux d'aimer; mais je serais pourtant bien fâchée de vous aimer moins. L'exil ne sera pas éternel, et peut-être vivraije assez pour le voir finir. C'est pour moi un grand plaisir d'entendre les louanges qu'on vous donne, l'éloge qu'on fait du grand-papa. Compatriotes, étrangers, tous s'expriment de même. Cela me charme, mais cependant me fait craindre que la haine des scélérats n'en augmente et n'éloigne le rappel. Enfin, il faut l'avouer, mon âme n'est point forte comme la vôtre. Je suis faible, je n'ai ni soutien ni appui ; je dissipe ma vie sans en jouir ; mais c'est trop vous parler de moi.

Je verrai ce soir quelqu'un qui a bien de la force ; mais ce n'est pas à votre manière. Sa force n est pas accompagnée de tant de douceur et de modestie : elle a pour fondement un grand orgueil. A cette définition, vous devez reconnaître la princesse de Beau va u. Je lui dirai combien vous la regrettez.

Comme cette lettre vous sera portée par M. de Gôntaut, et qu'il ne partira que mercredi, je la quitte dans ce moment et je la reprendrai demain.

Ce mardi.

Madame de Poix arriva chez moi hier à huit heures. Elle m'apportait des excuses de sa belle-mère, qui avait une grosse migraine. Elle offrit de rester. J'insistai pour qu'elle r allât retrouver, et elle partit. J'eus la maréchale ■ et madame de Lauzun ; elle me dit que madame de Lauzun ne pouvait pas aller à Ghanteloup ; que M. de Choiseul le lui défendait, et, pour me le prouver, elle me lut la lettre qu'il lui avait écrite ; et moi, en conséquence de cette lettre, je la priai de trouver bon que samedi je vous écrivisse par elle.

l*es opinions sont bien partagées ici. Je vois que celle qui s'accrédite le plus, c'est que le tyran breton le deviendra de toute l'Europe. Cela veut dire qu'il aura les affaires étrangères. D'autres disent que le prince de Condé n'y consentira pas; qu'il a une grande adversion pour lui; mais ce qui n'est pas équivoque, c'est l'horreur qu'on a pour le chancelier. L'assemblée d'hier, dont vous saurez plus de détails que je ne suis en état de vous en dire, loin d'assurer ses succès, annonce sa défaite.

Ne craignez ni tiédeur ni zèle indiscret de ma part. Ne pouvant vous être utile, j'écoute avec grande attention et intérêt tout ce qui se débite ; mais je ne parle point. Je suis dans cette

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