De Luxembourg
tragédie une suivante des héros, dont le personnage est d'être muet. Surtout, je prie M. de Choiseul de n'avoir nulle inquiétude de ma liaison avec la maréchale. Elle ne subsiste que parce qu'il m'a dit qu'il ne voulait pas que je la rompisse. Si on la veut rendre suspecte, j'espère qu'.on n'y réussira pas, et que madame de Grammont et madame de Beauvau tenteraient en vain à vouloir faire croire que mon attachement et ma fidélité cèdent en rien aux leurs. Qu'elles se contentent de jouer partout les premiers rôles; ma vanité, c'est de rester à ma place, que je sais ne devoir pas être la première. Je ne suis touchée que de ce qui part du sentiment. Un mot d'amitié de M. de Choiseul m'aurait fait plaisir, je l'avoue. Je n'ai point voulu lui écrire ; mais si j'omets dans ma conduite quelque marque d'attention et d'empressement, il faut m'en savoir gré, c'est par discrétion ou par méfiance qu'elles soient agréables.
Je viens de recevoir une lettre de M.Walpole ; il serait bien tenté de vous écrire, mais je l'en détournerai. 11 est bien persuadé de l'état où je suis.
Adieu , chère grand'maman.
A Chante loup, ço VI janvier 1771.
Ce sera votre bon ami M. de Stainville, ma. chère petitefille, qui vous portera cette lettre. 11 part le 15. J'espère qu'en effet madame de Lauzun arrivera aVant qu'il parte, quoiqu'en effet nous ne voulussions pas la voir avant le carême, à cause des fêtes. Le zèle de l'exil l'emporte chez elle sur l'ardeur des bals. Gela est bien honnête à elle, à madame de Luxembourg et à M. de Gontaut. Je ne fermerai point ma lettre qu'elle ne soit arrivée, en cas que j'aie quelque chose à y ajouter.
Je suis bien aise que vous ayez été contente de ma conver-
sation. Il est certain qu'elle ne pouvait mieux réussir. Nous vivons depuis dans une union parfaite, et sans qu'il y ait la moindre gêne des deux parts. Le grand-papa m'en paraît enchanté. Je le crois véritablement heureux, et nous le sommes tous de cette confiance. Le noir Gontaut est tout autre depuis qu'il est ici. Les soupçons, les craintes, et jusqu'à la goutte même, fuient devant le bonheur dont nous jouissons.
Comme j'ai eu la brutalité et la fatuité de le dire, je n'ai à me défendre que d'aimer et d'être aimée , et je m'en défendrai bien. C'est une bonne chose que d'aimer; mais le rabâchage ne vaut rien , en amitié comme en amour. Venez donc ici , puisqu'on y est si bien. Venez - y, je vous en conjure. Le grand -papa est à vos pieds pour vous en prier. Venez-y respirer l'air de la paix et de la liberté ; il est plus doux que vous ne pensez. Venez au sein de l'amitié. Vous serez ici aussi bien que dans votre tonneau, et vous y aurez deux tonneaux comme à Saint-Joseph, un dans votre chambre, un dans le salon. Amenez Wiard pour lecteur; vous en trouverez encore d'autres ici. Amenez mademoiselle Conty, qui vous voudrez encore. Arrivez tout au commencement de la belle saison, pour échapper aux rigueurs de la mauvaise; mais, hélas! vous n'en avez nulle envie!... Je ne suis point du tout contente de vos lettres à cet égard; elles ont l'air de défaites. Pourquoi me croyez-vous entourée de gens que vous ne connaissez pas ? Estce que le grand-papa, moi, l'abbé, la petite sainte, M. et madame de Beauvau, madame de Poix, le prince, quand ils y seront tous rassemblés, vous sont inconnus? Pourquoi ne me croyez-vous pas l'esprit libre? 11 l'est plus que jamais. Exempte désormais de craintes et de précautions mille fois plus importunes que les craintes, je serai toute à ce que vous me direz, et si par hasard mon esprit s'égarait, vous savez que mon cœur ne s'égare jamais. Ne vous suffit-il plus? Pourquoi craignezvous d'être hors de propos? Peut-on l'être avec les gens dont on est aimé ? Toutes ces craintes, je le répète, sont de raau-
vaises défaites , et ces mauvaises défaites affligent et alarment votre grand* maman.
Vous pouvez juger du plaisir que j'ai eu à revoir mon abbé, que vous m'avez si généreusement sacrifié, et combien ce plaisir a été augmenté par le plaisir de parler de vous ensemble.
Je n'ai rien eu de plus pressé que de demander à Marianne les deux sultans que vous m'annoncez pour le grand-papa et pour moi. Elle m'assure n'en avoir pas entendu parler. J'espère qu'ils nous arriveront par madame de Lauzun. Nous ne voulons rien perdre de ce qui vient de vous. Dites, je vous prie, tout ce que vous pourrez trouver de mieux à tous ceux qui ont eu la bonté de vous parler de moi.
Vous voulez que je vous parle de tout ce que je sens, de tout ce que je fais, de tout ce que j'éprouve! Je n'ai plus d'étouffements; le voyage les a absolument guéris. Je ne me suis point enrhumée. Nos chambres commencent à s'échauffer, grâce au papier qui calfeutre toutes les fenêtres et aux peaux de mouton qui entourent toutes les portes. Nos cheminées commencent aussi à fumer un peu moins, grâce aux soins du fumiste qui y travaille sans cesse. Rosette vous prépare un petit chien. Quant à nous, nous faisons assez bonne chère. Nous passons des nuits fort tranquilles et toute la matinée à nous parer de perles et de diamants comme des princesses de roman. Je n'ai jamais été si bien coiffée ni si occupée de ma parure que depuis que je suis ici. Je veux redevenir jeune, et, si je peux, jolie ! Je tâcherai au moins de faire accroire au grand-papa que je suis l'une et l'autre, et comme il aura peu d'objets de comparaison, je l'attraperai plus facilement.
Je suis charmée que vous pensiez comme moi sur les obligations qu'il ne faut contracter qu'avec les gens que l'on estime. Vous avez parfaitement bien fait de reprocher à la maréchale son mot triomphe. Il est infâme! L'abbé m'avait déjà raconté cette histoire , mais j'ai été bien aise de la tenir de vous. Je suis bien de votre avis, les ennemis de M. de Choiseul
ne valent pas la peine que Ton pense à eux , et la prudence ne permet pas d'en dire du mal. Mais leur puissance 'ne doit point empêcher qu'on dise de M. de Choiseul tout le bien qu'on en pense. Le temps, l'inutilité dont il est devenu, le besoin q a on aura des autres, le feront assez tôt oublier! N'accélérons pas ce triste oubli. L'intérêt qu'on lui marque, l'amour qu'on lui porte, sont sa gloire et font son bonheur ; bonheur qu'il ressent vivement et qui peut seul le soutenir, en attendant que ses amis soient rassemblés et qu'il soit accoutumé au nouveau genre de vie auquel il est forcé. Ne craignez pas que les éloges qu'on lui donne aigrissent ses ennemis ; ils ont épuisé les moyens de lui nuire, et ils ont tant à faire entre eux, que bientôt ils ne penseront plus à lui ; et quand il sera question de le faire revenir, ce qui ne peut certainement pas être de sitôt , peut-être même de la vie du roi , tout ce qui se passe à présent ne peut accélérer ni retarder son retour, et j'aime mieux, quoi qu'il en puisse arriver, que les regrets publics donnent à penser au maître, et importunent ses ennemis, que de le voir privé d'une s douce gloire.
11 n'y a nul inconvénient à envoyer à votre Horace les trois vers d'Esther. Ils ne seront pas pour lui seul; mais il n'y a pas de mal à cela. Remerciez-le de ma part de l'intérêt qu'il nous marque ; empêchez-le de m'éciïre, parce que je serais embarrassée de lui répondre; mais dites-lui que les Français savent aussi bien se repaître de l'honneur, et mépriser les grâces et les disgrâces de la cour que les Anglais.
Je vous assure que je voudrais bien que M. d'Aiguillon fût ministre des affaires étrangères, pourvu que le Parlement reprît son procès. Le ministère de plus ajouterait du piquant et de la décence à l'aventure. Le Parlement a repris ses fonctions. On y a dénoncé le chancelier. La dénonciation n'a pas été admise. Je n'aime point les coups d'épée dans l'eau.
Pourquoi ètes-vous si modeste que de céder le premier ran^ à mesdames de Beauvau et de Grammont ? n'êtes-vous pas la
première dans notre cœur? Vous avez l'air de craindre que le grand-papa ne soit alarmé de vos liaisons avec la maréchale. Mon Dieu, non! Nous avons une confiance bien entière dans votre amitié et dans votre discrétion. Vous avez l'air aussi de n'être pas trop contente du grand-papa, parce que vous n'avez pas entendu parler de lui. C'est bien ma faute assurément; quand je vous écris , je suis toute personnelle. Je ne songe à vous parler que de moi et de ma tendresse pour vous qui est infinie. 11 est bien vrai que le grand-papa vous embrasse de tout son cœur, et qu'il est bien fâché de n'avoir pas votre sultan.
Le 14.
Vos sachets nous sont arrivés par une de nos voitures. J'en ai donné un au grand-papa, qui vous remercie. La lettre que vous avez écrite par mon neveu à l'abbé m'a bien fait rire, votre inquiétude surtout de la visite de l'ambassadeur de l'empereur. En lui écrivant, je me suis souvenu qu'il pourrait peutêtre avoir une occasion pour Naples que vous n'auriez pas, et dans ce cas, je le chargeais de vous retirer ma lettre. Adieu, je vous embrasse encore ; ne m'oubliez pas auprès des gens qui ont la bonté de se souvenir de moi.
D i: L'A BDÉ BARTHÉLÉMY A MADAME DU DEFPAND
14 janvier 1771.
M. le comte de Stainville part demain pour Paris. J'espère qu'il voudra bien se charger de cette lettre. Je vous ai promis des détails et de vous dire la vérité. Je vais m'en donner le plaisir. Je commence par le grand- papa. Il est tel que vous l'avez vu avant son départ : gai, tranquille, indifférent sur tout ce qui s'est passé; n'ayant pas la moindre crainte sur l'avenir, parce qu'il n'est pas en lui de craindre; plus aimable que
jamais , et devenu encore plus intéressant par la gloire dont sa retraite est accompagnée. La grand'maman a le même calme et la même fermeté; elle est heureuse jusqu'au fond de Pâme. Elle s'est réunie avec sa belle-sœur pour faire le bonheur du grand-papa; elles se préviennent Tune et l'autre par toutes sortes d'attentions et de politesses. Vous savez de quoi la grand'maman est capable. Il faut rendre justice à madame la duchesse de Grammont ; ses procédés sont on ne peut plus honnêtes. Je leur dois l'accueil que j'en ai reçu en arrivant. J'eus depuis l'honneur de la voir en particulier : elle se loua beaucoup de sa belle-sœur; elle s'en loua sans affectation, sans froideur, comme il le fallait, comme la grand'maman se loue d'elle. Je crois qu'elles sont au véritable point. Je ne crois pas qu'elles s'aiment jamais comme elles se sont aimées autrefois , quoique la grand'maman y soit portée plus qu'elle ne pense ; mais comme elles s'estiment toutes deux , qu'elles sont toutes deux très-estimables, qu'elles ont le même objet, le même intérêt , j'espère que la paix subsistera longtemps et fera leur commun bonheur. Après la discussion de ce point, le plus essentiel pour vous et pour nous tous, je vais vous dire à quoi on passe la journée.
Le grand-papa se lève à neuf heures et la grand'maman à dix. La matinée est employée à écrire d'un côté, à faire sa toilette de l'autre, ensuite à des arrangements domestiques, tous les détails d'un nouvel établissement. On dîne à deux heures. Après le dîner des parties de whist ou de trictrac. On se retire depuis six ou sept heures jusqu'à dix qu'on soupe. Un pharaon après souper jusqu'à une heure. Avec de pareils amusements, le temps nous emporte si vite que je crois toujours n'être arrivé que hier au soir. Remarquez bien que je n'ai pas compté les promenades, parce qu'il est impossible de sortir du château; nous y sommes assiégés par la neige, la glace, une bise épouvantable, un gâchis affreux. On n'est occupé qu'à se garantir du froid ou de la fumée. On n'a que le second
inconvénient au rez-de-chaussée, où sont la grand' maman, le grand-papa et madame de Grammont. Au second où je suis, j'éprouve le premier dans toute sa force. Mon appartement fait le coin du château ; il est en plein nord , et ce nord est tout entier dans ma chambre ; je grelotte auprès du feu, dans mon lit. Cette nuit je me suis levé, et j'ai mis sur moi tout ce que j'ai trouvé en tâtonnant, redingotes, habits, chaises, livres, etc., et j'étais à moitié gelé ce matin. Ne me parlez pas de cela dans vos lettres ; je ne veux pas que la grand' maman en soit inquiète. Je vais faire calfeutrer mes fenêtres ; et puis ce vilain temps ne durera pas toujours ; et puis j'ai tant d'autres bonheurs qu'il ne faut pas être trop difficile sur de petites misères. A propos de bonheur, ne me parlez pas trop de celui que l'on goûte ici ; il me semble que l'envie est toujours aux écoutes. La grand'maman serait très-disposée à la braver. Elle a un courage de lion , mais moi qui n'ai que celui des lièvres
Je crains tout, cher Abner, et n'ai point d'autre crainte 1...
M. de Gontaut m'a apporté une de vos lettres. Madame de Lauzun m'en donna hier une seconde. Elles font nos délices ; mais je vols avec une vraie douleur que vous vous laissez aller à votre chagrin. Que j'ai du regret de n'être pas à Paris, quand je pense à vous ! que j'ai du plaisir à songer que vous serez ici dans quelques mois! Oui, vous y serez. Vous ferez le voyage à petites journées; vous aurez un appartement commode. Le grand-papa et la grand'maman vous désirent également. Ne vous fatiguez point l'esprit par des craintes imaginaires. Pouvez-vous douter que vous ne soyez chérie et recherchée partout où vous serez? Nous avons déjà distribué plusieurs fois tous les moments de votre journée; vous serez avec vos parents, avec vos amis, avec ce que vous aimez et ce qui vous aime le mieux. Nous regardons ce projet comme immanquable, et c'est une de nos plus douces espérances.
J'ai oublié de vous prier d'envoyer les Contes marins par la poste, au grand-papa.
LETTRE CXCMI
A Chanteloup, ce 17 janvier 1T71.
Il ne faut pas que mon neveu parte sans porter un mot de tendresse à ma chère petite-fille. Elle a assez de soin de ses parents pour qu'ils en aient d'elle aussi. Vous avez envoyé lu Belle et la Bêle au grand-papa; cette attention lui a été d'un grand secours. A présent, il a un petit rhume qui le tient au lit et qui lui a fait cracher du sang. 11 se fait lire des contes de fées toute la journée. C'est une lecture à laquelle nous nous sommes tous mis; nous la trouvons aussi vraisemblable que l'histoire moderne. N'allez pas dire que le grand-papa soit malade : on croirait qu'il a la maladie des ministres, et on ne peut en être plus éloigné qu'il ne l'est; ne pensez pas qu'il soit ici sans occupation : il s'est fait dresser dans le salon un métier de tapisserie auquel il travaillait, je ne puis dire avec la plus grande adresse, mais du moins avec la plus grande ardeur, quand sa petite maladie est venue interrompre le cours de ses travaux. Malgré cet excès de zèle , je doute cependant qu'il devienne jamais aussi grand ouvrier qu'il était bon ministre. Vous allez dire que je n'ai pas le mot propre, qu'il fallait dire bon ouvrier et grand ministre. Ne voyez-vous pas que c'est par modestie que je fais cette transposition? C'est auprès du lit du grandpapa que je vous écris. Il me surprend à l'œuvre. Il demande si je vous parle de lui ; il veut que je vous dise tant et tant de choses de sa part, que je ne sais comment m'y prendre pour commencer, ni comment m' arrêter pour finir. Je m'en rapporte à votre imagination et à votre justice. Je ne puis ajouter pour moi que l'embrassement le plus tendre aux douceurs que
vous dit le grand-papa; vous ne daigneriez plus écouter les miennes.
Ce dimanche, 20 janvier 1771.
Ah! nous aurons la paix, j'espère; c'est le seul baume à mes blessures. Je vous verrai ce printemps, mon petit Crawford, vous me tiendrez parole ; nous aurons bien des choses à nous dire, que nous ne pouvons nous écrire ni confier à personne. J'ai été très-réservée avec vos petits messieurs ; je ne m'en fais pas un grand mérite, ils n'induisent pas à la confiance. Je vous ai dit ce que je pensais précédemment de Charles Fox, je n'ai point changé ; j'ai du penchant à croire le Fitz-Patrick aimable ; le Spencer (qui nous est resté) est silencieux, je n'ai aucun avis sur lui, mais tous les trois sont si jeunes que je ne me suis pas appliquée à les connaître, ils ont soupe assez souvent chez moi, et j'ai soupe quelquefois avec eux chez madame de Boufllers, ils n'étaient occupés que du jeu et nous n'avons point recherché mutuellement à lier aucune conversation, il me paraît que le Fox dit et fait tout en passant; il lui faudrait, ce me semble, plutôt des ailes que des pieds, pour que l'allure de son corps fût conforme à celle de son esprit. Laissons là vos messieurs et venons au grand événement dont vous me parlez. Je ne vous ai point écrit, et vous en avez deviné la raison. Je ne peux point entretenir les muets, il faut qu'on me réponde ou bien je me tais. Actuellement, je vous dirai qu'on ne peut être plus affligée que je le suis, j'ai perdu toute la douceur et l'agrément de ma vie; je suis bien disposée à suivre vos conseils, mais il y a quelques réflexions à faire avant de me mettre en chemin ; nous en raisonnerons ensemble, si vous me tenez parole. Nous nous sommes bons l'un à l'autre, nous
parlons la même langue, celle du sentiment; nous l'avons juste; il ne nous égarera jamais quand nous suivrons ce qu'il nous conseille. Mais sitôt que l'esprit s'en mêle, on ne prend que de fausses mesures, que de mauvais partis. Voilà de la métaphysique que j'éclaircirais difficilement dans une lettre, je remets à votre arrivée à vous l'expliquer.
Je reçois des lettres charmantes de Chanteloup, du style le plus tendre et le plus sincère, et il faut être aussi méfiante que je le suis, pour ne pas prendre tout à l'heure la ferme résolution de les aller trouver.
Je suis née imprudente, je l'avoue ; la ferme résolution que j'ai prise de me corriger me jette dans l'excès contraire, je suis devenue méfiante et circonspecte ; remarquez-le, mon petit Crawford, il n'y a que les qualités naturelles qui soient dans leur juste proportion, toutes les acquises sont en deçà ou au delà.
M. Walpole me fait espérer de le voir bientôt, il ne me marque point le temps, vous jugez du plaisir que j'aurai, mais il sera troublé par mille inquiétudes, sa santé, son ennui ; je ne voudrais pas que la bonté de son cœur et son amitié pour moi lui causât la plus légère incommodité et la moindre déplaisance. Je suis parfaitement contente de tout l'intérêt qu'il me marque. Je sens parfaitement le bonheur singulier dont je jouis, votre amitié, la sienne, et je puis ajouter celle de la grand' maman. Je conserve ses lettres, je vous en ferai lire quelques-unes, et vous jugerez si l'on peut avoir plus d'esprit, une âme plus élevée et un cœur plus sensible; oui, je le répète, quand on a de tels amis, on ne peut être malheureux.
Je ne vous mande point de nos nouvelles, je n'ai pas le talent des gazetiers, et puis que vous importe ! car c'est de vous que dépend la paix ou la guerre.
Adieu, mon petit Crawford, comptez sur mon amitié pour toute ma vie.
Vous écrivez à merveille, je ne dis point cela pour vous
encourager, car vous devez vous mettre fort peu en peine d'être un beau diseur, il ne m'importe pas que vous me disiez d'un beau style comment vous vous portez et si vous m'aimez toujours.
DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL
Ce dimanche, 20 janvier 1771.
Je dis mille et un meâ culpâ d'avoir eu l'indignité de soupçonner la plus excellente des grand' mamans, la plus tendre amie, la plus juste des femmes, d'un oubli dont elle est incapable. Pardonnez-moi, chère grand'maman, et soyez persuadée que voilà mon cœur fermé, tant que je vivrai, à toutes sortes de défiances; vous prévenez, vous satisfaites tous mes désirs; vous remplissez toutes mes idées sur l'amitié, vous m'aimez comme je prétends qu'on doit aimer, en un mot, comme j'aime, c'est le nec plus ultra.
Voltaire a dit de l'amitié :
Change en bien tous les maux où le Ciel m'a soumis.
Voilà l'effet que votre amitié produit sur moi. Ce n'est plus un malheur d'être vieille, aveugle, etc., ma grand'maman, loin de m'en aimer moins, m'en aime peut-être davantage, je jouis d'un bonheur que j'ai toujours désiré et que j'ai été prête à croire une pure chimère, je suis aimée, je le suis de vous et de mon Horace. Souffrez, ma grand'maman, que je vous confie le contentement où je suis de lui, la tête lui a tourné du grand événement; son attachement pour vous y tient une grande place, et sa tendresse pour moi lui fait imaginer tout ce qui peut adoucir mon malheur.
Je ne doute pas qu'il ne fasse bientôt un voyage ici, et
qu'un de ses motifs, qui le lui fera avancer, c'est que rien ne retarde mon voyage à Chanteloup, quand vous me donnerez Tordre de vous venir trouver. Ne suis-je pas bien heureuse, chère grand'maman, d'avoir si bien placé mes affections? vous, le grand-papa, lui et notre excellent abbé, voilà ce que j'aime, ce qui m'occupe, ce qui m'intéresse. Tout le reste sont des flonflons, des lanturelu et des vogue la galère, des remplissages.
L'on s'attend aujourd'hui à de grands événements1, mais vous savez que je ne suis pas forte sur les nouvelles et que j'y prends peu d'intérêt.
Bon, j'allais oublier de vous dire que M. de Stainville arriva mercredi au soir ; que le lendemain jeudi , soupant à l'hôtel de Luxembourg, j'appris qu'il avait distribué toutes les lettres de Chanteloup, que, désespérée de n'en point avoir, je ne pus me défendre de vous accabler de reproches, et que, pendant que je vous écrivais, j'envoyais chez lui m'informer s'il n'avait point de lettre pour moi, il me fit dire qu'il en avait et qu'il me l'apporterait l'après-dînée , c'était vendredi; je passai toute cette journée à l'attendre inutilement, et ce ne fut qu'hier qu'il vint, à six heures, et qu'il me remit votre lettre ; j'aurais dû lui faire des reproches, mais la joie de recevoir cette lettre, de pouvoir lui parler de vous me fit tout pardonner, je le priai à souper, il l'accepta, et nous sommes le mieux du inonde ensemble.
Je n'écrirai point à, l'abbé aujourd'hui, ce sera pour demain ; il est dix heures, il faut que cette lettre soit à la poste avant midi. Adieu, chère grand'maman, donnez-moi toutes vos commissions. Je ne veux être occupée que de vous, activement comme passivement. Je voudrais être informée de toutes les occasions par où je pourrais vous écrire. Ayez, je vous prie,
1. Le renvoi du Parlement, remplacé par une nouvelle assemblée connue sons le nom de Par.emcnt Maupcou.
là complaisance d'embrasser pour moi le grand-papa. Mille compliments à la petite sainte. Cent mille tendresses à l'abbé, et, si vous le jugez à. propos, quelque chose à M. de Gontaut.
DE LA 1>UCHE9SK DE CIIOISEUL A MADAME DU DEFFAM)
$2 janvier 1771.
J'étais bien étonnée, ma chère petite-fille, que vous me soupçonnassiez d'avoir manqué une occasion de vous écrire, j'en suis au contraire si avide, que je profite d'un chanoine d'Amboise qui va à Paris pour vous écrire encore. J'ai chargé l'abbé de vous envoyer une épltre en vers que j'ai reçue de Voltaire. Ne la trouvez-vous pas charmante? elle ne l'est pas plus que la lettre que j'ai reçue de vous hier. Qu'elle est tendre, cette lettre ! que votre cœur est sensible, et que votre sensibilité me touche !...
Je suis bien aise que vous soyez contente de votre ami Horace, et je vous suis bien obligée de vous être mise à la raison pour votre voyage de Ghanteloup. Grand-papa et grand'maman le veulent absolument, et fout le monde ici vous désire.
M. de Gontaut a été tout enorgueilli que vous m'ayez fait mention de lui ; je suis chargée de ses remercîments, de ceux de la petite sainte, des adorations du grand-papa, des compliments de tout le monde, sans oublier le grand abbé et le docteur Gatti. Remerciez aussi tous ceux qui vous parlent de moi, l'ambassadeur de Sardaigne, Robert1, et surtout le pauvre Greutz, qu'on dit qui deviendra fou de notre disgrâce. Vous allez rassurer tous nos amis, et croyez qu'il n'y a rien de si heureux que ce qui nous est arrivé. Comparez le trouble de la
!. Robert Walpole, cousin d'Horace.
cour à la tranquillité dont nous jouissons, le mépris des gens en place à l'honneur qui nous a suivis dans notre retraite, et répétez avec nous que nous sommes trop heureux. Le grandpapa est toujours enrhumé, je crains de le devenir ; mais ce n'est rien que tout cela. Je ne sais si Rosette vous donnera satisfaction ; on ne lui remarque encore aucun signe de grossesse. Ses enfants, si elle en a, seront bien à votre service. On me presse, j'ai froid; je vous quite pour me chauffer, et je vous embrasse de tout mon cœur.