AUTRE
Un capucin dit à son auditoire :
Sachez quel sort nous était destiné ,
Si le bon Dieu, pour sa plus grande gloire.
N'en avait pas autrement ordonné :
Nous devions tous, je lai lu dans l'histoire,
Cesser de vivre avant que d'être né.
A Chanteloup, ce 21 mai 1771.
Je suis parfaitement contente de vous, ma chère petitefille, de vos deux grandes lettres, de vos deux journaux. J'aime
1 . Le premier couplet est de madame de Boufflers et le second de madame du Deffand.
à la folie à savoir tout ce que vous faites , tout ce que vous dites, tout ce que vous pensez, tout ce qu'on vous dit, et vos grands projets et vos petits arrangements; je crois voir et entendre tout cela ; je crois être avec vous , et toute illusion qui m'en rapproche m'est chère; entretenez- la jusqu'au moment où elle ne cédera qu'au bonheur de la réalité. Je vous assure que ce bonheur est attendu et désiré de tout le monde ici , je ne puis dire comme de moi, mais , en vérité, tout autant dans la proportion. Le grand -papa, entre autres, m'en parle tous les jours. Vos derniers baisers ont été bien reçus , et je suis chargée de vous les rendre avec usure.
Je ne sais si vous faites bien d'empêcher le comte de Noailles de demander votre permission. Le refus de madame de Ghabannes est une chose personnelle à elle; celui de madame d'Achy une gaucherie de M. de La Vrillière. Je ne crois pas que vous ayez de personnalité à craindre. Il faut voir ce que produira le moyen de l'évêque d'Arras. Je le crois bon aussi. Vous prêchez une convertie en me disant du bien de lui. Je compte infiniment sur son amitié pour M. de Choiseul, et je serais bien trompée s'il n'était pas le plus honnête homme du monde. Tous les projets que vous faites, tous les arrangements que vous prenez pour votre voyage, m'enchantent. Dieu veuille que ce ne soit pas encore une illusion. Vous avez bien fait de faire ma cour à madame de Boufllers pour qu'elle me cède son incomparable esclave, mais je vous avoue que j'ai presque renoncé à l'espérance de le voir.
J'aurais été bien aise que M. Walpole lût dans l'original tout ce que je pense pour lui ; mais ma lettre ne valait pas la peine de lui être envoyée, et autant qu'il m'en peut souvenir, il aurait été dangereux de la risquer au hasard de la poste. Toutes les lettres où je me livre à vous parler des affaires du temps, vous feriez bien mieux de les jeter au feu après les avoir lues, que de les garder. Je crains toujours que quelque hasard ne les fasse connaître, et je ne voudrais pas que le grand-papa
fût à la Bastille pour mes belles pensées. Quand on écrit librement à son ami on supprime tous les intermédiaires inutiles, qui sont des sous-entendus entre gens qui parlent la même langue, et cette soustraction, en donnant plus d'énergie aux pensées, les rend plus susceptibles d'interprétations malignes ou calomnieuses. M. Walpole me rappelle l'Angleterre ; l'Angleterre M. Stanley, et M. Stanley la commission que l'ambassadeur vous a donnée pour nous de sa part. En voici la réponse : M. de Choiseul et moi serons très-aises de voir M. Stanley; mais il nous serait impossible de le recevoir s'il n'avait obtenu une permission de la cour pour venir ici. Il faut donc qu'il la fasse demander par son ambassadeur, et nous désirons vivement qu'il l'obtienne.
La lettre de Voltaire que je vous envoie est pitoyable. Il en avait déjà écrit une dans le même genre à M. de La Ponce, remplie d'amour pour nous, d'invectives contre le Parlement, et d'éloges sur les opérations du chancelier. Il croit, en rassemblant tous ces contraires, se donner un air de candeur et prendre le ton de la vérité. Il vous mande qu'il est fidèle à ses passions ; il devait dire à ses faiblesses! Il a toujours été poltron sans danger, insolent sans motifs, et bas sans objet. Tout cela n'empêche pas qu'il ne soit le plus bel esprit de son siècle, qu'il ne faille admirer ses talents, meubler sa tête de ses ouvrages, s'éclairer de sa philosophie, se nourrir de sa morale; il faut l'encenser et le mépriser; c'est le sort de presque tous les objets de culte.
Je ne serais pas du tout étonnée que votre petite fée quittât sa partie pour la reprendre huit jours après; tout cela serait la conséquence de son inconséquence.
Il n'est pas vrai que M. de Boufflers ait de l'embarras pour les régiments dont il avait l'inspection. Vous pouvez en être sure, et le dire à qui il appartiendra.
Je suis comme vous; je n'entends rien au Châtelet. Ce que je vois de plus clair dans tout ceci, c'est que les fêtes du ma-
riage laissent au moins respirer les personnages menacés, et ce que je crois de plus vrai, c'est que le chancelier et le d'Aiguillon cherchent réciproquement à se faire niche. Je crois bien avec vous que le dernier remportera.
N'ètes-vous pas fâchée de notre pauvre madame de La Vallière ? quoiqu'on la dise mieux , je crois qu'elle n'ira pas loin.
Je lirai , puisque vous le voulez , la Rivalité de la France et de l'Angleterre; j'ai bonne opinion de tout ce qui vous platt.
Je n'ai point reçu cette lettre dont vous parlez , où était ponctuée la chanson du Capucin ; quoi qu'il en soit, je la trouve très-plaisante.
Adieu, ma chère petite-fille, faites mes compliments à tous nos amis, et croyez qu'on ne peut pas aimer plus tendrement que je vous aime.
DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CIIOISEUL
Samedi, co... mai 1771.
Vous ne savez pas, chère grand'maman, tous les effets que vous produisez ; vous vous souvenez bien que vous abrégiez les moments que je passais auprès de vous, et que souvent, quand j'entendais sonner deux heures, je croyais qu'il n'était que minuit : si vous l'avez oublié, l'abbé s'en souviendra bien, et de ses colères contre moi ; aujourd'hui c'est tout différent, les cinq mois qui se sont passés depuis votre départ me paraissent un siècle. Je ne saurais comprendre qu'il n'y ait que cinq mois que je vous ai vue partir. Je suis de même pour vos lettres: quand je suis huit jours sans en recevoir, ou de celles de l'abbé, je crois tout perdu...
Je ne puis vous dire Tétonnement oi je suis de ce que la i. sa
lettre où j'avais ponctué les deux couplets sur le capucin ne vous est pas parvenue. On aura cru que c'était un chiffre. J'en suis fâchée; cette bêtise pourra me nuire, c'est-à-dire nuire à mes projets, et pour me mettre à l'abri de cet inconvénient , je vais écrire à l'abbé par la poste , lui envoyer les deux couplets ponctués, et je les mettrai après tout du long.
Au nom de Dieu , ayez une entière confiance en ma prudence ; ne craignez rien de vos lettres ; jamais je ne serai l'occasion de la plus petite peine et du plus léger embarras. J'ai eu la pensée, il est vrai, d'envoyer à Horace la lettre où vous me parliez de lui ; j'aurais voulu qu'il eût lu ce que vous aviez tracé de votre main pour lui; de plus, toute cette lettre est admirable. J'aurais été bien aise de lui faire admirer votre esprit, vos lumières et la solidité de vos raisonnements. Je comptais que mon paquet serait inséré dans celui de l'ambassadeur (et en ce cas, il n'y aurait eu aucun risque); mais dès que j'ai su l'occasion manquée, j'ai repris votre lettre, et je copiai seulement l'article qui le regardait. Cet Horace ne se porte pas bien; je crains que la goutte ne lui survienne, qu'elle ne dérange ses projets. Son cousin Robert ne revient pas; il reste à Londres tant que l'ambassadeur restera ici. Je dirai à cet ambassadeur ce que vous me dites sur M. Stanley, pour qu'il le lui fasse savoir; mais' je suis bien sûre qu'il ne demandera pas la permission , sans laquelle le grand-papa ne veut pas le recevoir.
Vous savez sans doute que M. d'Affry a été refusé; j'en suis surprise. Mais ce qui me fâche beaucoup, c'est que madame d'Enville l'ait été aussi. Les non se disent avec trop de facilité dans le moment présent; peut-être dans deux mois l'habitude en sera perdue.
Je porte de votre évêque le même jugement que vous; je le crois un parfaitement bon et honnête homme ; il est occupé du bien de son pays, et pourvu qu'il parvienne à le procurer, il
ne lui importe de la main qui y contribue. Je compte qu'il arrivera ces jours-ci.
Je suis ravie que vous soyez tranquille sur M. de Creutz. Je vous avais mandé plus d'une fois que je lui avais remis votre lettre en main propre. Je l'ai fort peu vu depuis quelque temps; il est abîmé dans ses dépêches. Il y a bien du tracas dans son pays. Son roi, sans doute, est fort aimable; reste à savoir s'il a beaucoup de capacité. Les événements nous l'apprendront.
Le bal paré a été superbe, on n'a jamais rien vu de plus beau. Madame de Lauzun a remporté tous les prix de la bonne grâce, de la danse, de la magnificence. La comtesse de Provence a eu celui de la laideur; mais son époux l'adore.
La fée retourne jeudi à la cour. Je crois que ce n'est pas sans répugnance. Son maintien y sera cahin-caha. Elle compte aller au voyage de Saint-Hubert et à celui de Marly, qui sera depuis le 8 jusqu'au 22. Le voyage de Gompiègne est, dit-on, le 10 ouïe 12 de juillet.
Ce lundi.
Je vis hier madame Corbie; je l'embrassai bras dessus, bras dessous; je lui fis cent questions; elle me satisfit à toutes. « La grand'maman m'aime-t-elle? — Oui. — Parle-t-elle de moi? — Oui. — Me désire-t-elle? — Oui. — Ne lui serai-je point à charge? — Non. — N'est-ce point par complaisance qu'elle veut de moi? — Non. — Ah! madame Corbie, que vous me faites plaisir ! » Et de l'embrasser de nouveau.
Je fus souper hier à Versailles. Nous étions très-petite compagnie. Le bruit était depuis quelques jours que M. d'Aiguillon devait entrer hier au conseil. On dit aujourd'hui que ce sera jeudi. Il y eut de grands pleurs, mercredi, de la dame ; le sujet apparent était un poulet qu'on ne voulut pas qu'elle mangeât à table. Elle pleura toute la soirée et toute la matinée du lende-
main. Je ne sais plus quel jour, elle dit à la personne 1 qui est le plus près d'elle à table : « Vous êtes un menteur, oui, un menteur, et le plus grand menteur qu'il y ait au monde ! » Gela ne fut pas dit à haute voix , mais assez haut et assez distinctement pour que beaucoup de personnes l'entendissent.
On veut à Paris qu'il y ait une négociation. On nomme les négociateurs : MM. de Penthièvre, de Soubise et le président Mole. On annonce toujours un changement de contrôleur général, et il n'arrive pas.
Le prince de Beauvau a eu un petit différend avec la dame. 11 vous l'aura raconté, s'il a jugé que cela en valait la peine, et il ne vaut pas celle d'être conté deux fois.
Le prince incomparable, autrement dit l'esclave, vous aime toujours tendrement, j'en suis caution. Mais il est comme Ladislas : « J'allais, j'étais... l'amour a sur moi tant d'empire!... » Je ne le vois plus que par congés. Il faut qu'on les demande, il faut qu'on les accorde!...
Adieu, chère grand' maman.
LETTRE CCXLY11
A Chanteloup, ce 2 juin 1771.
Vous êtes bien aimable, ma chère petite -fille, d'avoir si bien reçu ma pauvre Corbie...; j'ai imaginé que vous seriez bien aise de la voir, et je me ménageais le plaisir d'avoir une personne de plus qui vous parlât de moi et qui me parlât de vous; je vous remercie de n'avoir pas trahi ma confiance: assurément elle n'a pas trahi la vérité quand elle vous a dit que vous étiez aimée, chérie ici, désirée, attendue avec tout
1. Cette personne ne peut être que le roi , assez clairement désigné.
l'empressement possible, et que vous deviez bien être à l'abri de la crainte d'y ennuyer.
Votre petite fée * a bien raison d'avoir tant d'empressement de retourner à la cour, elle y est d'une façon si agréable!... La seule marque d'intérêt qu'elle ait reçue du Roi pendant son accident est cette question de madame du Barry au bout de six semaines : A propos, comment va le vieux pied de cette petite maressale i? Ne trouvez-vous pas, ma chère petite-fille, que le ton, le propos et la manière sont tout à fait flatteurs?... C'était bien la peine de se prostituer pour cela à soixantetrois ans.
Nous avons su ici la petite affaire de la loge. Il faut avouer que le maître de cette loge est aussi ferme et courageux que décent.
C'est M. de ChoiseuJ, ma chère petite-fille, qui vous a fait la niche de vous faire croire que nous n'avions pas reçu vos couplets ponctués; nous nous y sommes prêtés' avec répugnance, de peur que l'inquiétude qu'elle vous causerait ne fût trop forte, mais enfin nous nous y sommes prêtés, la niche a parfaitement réussi, et le grand-papa a fait ses grands rires de tout ce que vous me mandez dans votre dernière lettre des précautions que vous prendrez pour me les faire parvenir, pour les expliquer, pour effacer les mauvaises impressions qu'aurait pu produire cette espèce de chiffre, et détruire les mauvaises interprétations qu'on aurait pu lui donner. Il vous demande pardon de sa malice, il vous prie de l'oublier dans un embrassement bien tendre dont il me charge pour vous, et d'en rire avec lui; je vous embrasse aussi, ma chère petite-fille , et tout aussi tendrement que peut le faire le grandpapa.
Voici des lettres de Voltaire adressées pour moi à M, de La