Madame du Barry zézeyai
Ponce; je ne lui réponds pas, mais je charge M. de La Ponce de lui répondre pour moi, et je lui indique ce qu'il faut répondre, entre autres que je le prie de ne parler de nous ni en bien, ni en mal, ni en public, ni en particulier; mais cette prière est placée de manière, et entourée de tant de flagorneries, qu'il ne peut s'en fâcher, et que j'espère que nous n'entendrons plus parler de lui.
DE L'ABBÉ BARTHELEMY
S juin 1771.
Je vois tous nos écrivains, grands et petits, ne plus se souvenir des faits, ou ne s'en occuper que pour remonter à leurs causes et se mettre en état de suivre les progrès de nos idées ; car nous ne sommes plus dans le siècle frivole de Racine, où l'orf ne cherchait qu'à plaire, mais dans le siècle de la raison, où l'on ne cherche qu'à connaître. Nous pensons, et c'est ce qui fait que nous sommes si raisonnables et si gais. Eh bien , je vais penser aussi. Je vous avais parlé du genre de vie que nous menons ici ; je dois vous rendre compte des changements qui s'y sont introduits et des motifs qui les ont occasionnés. J'espère que ce détail pourra quelque jour figurer dans l'histoire de l'esprit humain.
Nous ne faisions qu'un repas qui était lixé à cinq heures. 11 a été retardé, et successivement nous soupons à présent à huit heures. La cause de ces variations tient au système général de la nature et à la mobilité de ses mouvements. Autrefois le jour finissait à cinq heures, et il est prouvé par l'astronomie qu'il doit finir plus tard à mesure qu'on avance vers le solstice d'été.
11 est aussi prouvé par la physique que les jours sont plus chauds en été qu'en hiver; enfin, il est démontré en médecine qu'en été il est plus avantageux de se promener à six heures
du soir qu'à trois heures après midi. 11 a donc fallu reculer le souper, et comme dans une société bien policée on ne peut, suivant Platon, faire la moindre innovation qu'elle n'influe sur le système de cette société, il a fallu supprimer la lecture qui se faisait après souper; car le plus ou le moins d'intervalle qui est entre le repas et le coucher doit procurer plus ou moins d'amusements et d'occupations. Je crois que cela est prouvé par l'algèbre. Dès que nous ne lisons plus, il est clair que nous n'avons plus d'idées; nous ne pouvons vous écrire, cela est prouvé par l'expérience. Les après-midi étant plus longues, on chasse plus longtemps. Nous allons dans la forêt, dans des voitures bien fermées; nous y trouvons des chevaux; nous courons après les sangliers et les chevreuils; le grand-papa et la grand'maman sont toujours à la tête. Je n'ai jamais vu de sangliers ni de chevreuils, on n'en a point tiré depuis deux mois que nous chassons; en voici la raison. On avait un pique ur, on Ta renvoyé parce qu'il mettait tous les jours une poule dans son pot, et que pour la mettre dans son pot il la volait dans le poulailler. On en avait pris un autre qui est allé à Paris, où il s'est jeté dans le grand monde. On avait de grands chiens qu'on renvoya parce qu'ils couraient trop vite, et on a pris des bassets qui ne savent pas encore courir. Dans une de ces chasses un chat sauvage passa devant... (Je m'aperçois dans ce moment que la feuille de papier n'était pas entière, mais je n'ai pas le courage de recommencer ma lettre)... Il passa donc devant un des gardes qui le tira à trois balles. Hélas! que vouliez-vous qu'il fît contre trois? Il mourut et se comporta mieux qu'Horace. Nous ne voyons pas de cerfs dans la forêt, mais nous en voyons tous les soirs dans le ciel. C'est un cerfvolant qui fait notre bonheur. Le grand-papa ne connaissait pas ce spectacle; il en est ravi. Les habitants des environs durent bien être étonnés, hier soir, entre onze heures et minuit. 11 parut, à une très -grande élévation, trois lumières sur une même ligne. C'étaient trois lanternes attachées à la
queue du cerf-volant. Les gens de la maison s'occupent fort des moyens d'embellir ce spectacle; ils ont essayé d'attacher un chat au cerf, mais il faisait trop de vent. On nous promet, pour jeudi prochain, une représentation avec des chats et des lumières. Il sera permis à tous les habitants de la campagne, des villes, villages et hameaux, de voir le spectacle gratis.
La grand' maman continue à se bien porter; du moins à ce que je vois et entends dire, car il n'y a plus moyen de causer avec elle en particulier. Du reste, elle est contente, et c'est ce qui doit suffire à ceux qui lui sont attachés. Madame de Grammont est plus accessible et aussi aimable qu'elle nous l'a paru le premier jour. Un rien l'amuse ou l'intéresse; elle se prête avec une facilité singulière à toutes les plaisanteries, et on ne peut pas avoir plus d'indulgence. Ne croyez pas que j'en aime moins la grand'maman. Je lui reprocherais volontiers de paraître moins aimer ses amis quand elle les a sous les yeux, que lorsqu'ils sont éloignés. Mais quoiqu'elle ne leur démontre rien, ils doivent être sûrs de ses sentiments, et l'avantage inestimable que l'on trouve avec elle est de ne jamais en appréhender du changement. Elle ne vous oubliera point quand vous serez ici, elle vous aimera tendrement, elle sait que l'expression de ses sentiments vous est nécessaire, et à coup sur vous n'aurez pas à craindre d'éclipsés.
Vous ne m'avez pas parlé du discours de l'abbé Arnaud. Est-ce que vous ne l'avez pas lu? J'en ai trouvé le commencement assez bien; mais je n'ai point été content d'une digression sur les Grecs, qui rend ce discours d'une longueur insupportable. Cette digression est remplie de contradictions, d'obscurités, de faits manifestement faux et de prétentions extraordinaires dans le style f. Cet abbé Arnaud a beaucoup d'esprit, et une chaleur que j'entends beaucoup prôner et qui
1. Cette peinture s'accorde avec le surnom d'abbé Fatras, qui fut donné à Arnaud. « L'abbé Fatras, de Carpentras, etc.»
me refroidit. 11 me paraît être dans le goût de Diderot. Je l'ai connu et aimé autrefois. J'ai eu ensuite à me plaindre beaucoup de lui, et je ne l'aime plus. C'est peut-être ce qui m'a prévenu contre son discours. Je vous prie, cependant, de ne pas dire ce que je vous en di3 ici, parce que cela est inutile et ne servirait qu'à m' occasionner des tracasseries.
Je viens de relire l'endroit de ma lettre qui concerne la grand'maman. J'en ai du scrupule. J'ai peur que vous ne pensiez que j'ai à m'en plaindre. Oh! mon Dieu, non! Si elle ne nous dit rien, c'est quelle n'a rien à nous dire.
L'essentiel est qu'elle se porte bien, et qu'elle est heureuse. D'ailleurs, je sais le moyen d'avoir des douceurs de sa part. Je n'ai qu'à aller à Paris, et j'en aurai les plus jolies lettres du monde.
Je vous prie de dire un million de choses pour moi au prince incomparable. Je voudrais bien qu'il eût sa permission; c'est une de celles que je désire le plus. Et la vôtre, quand la demanderez-vous? Au mois d'août, sans doute; car votre projet est de venir au mois de septembre. Le grand-papa demande toujours si vous viendrez en effet.
Voici une petite anecdote dont il ne faut pas parler du tout. M. de l'Isle est ici. Il va faire un petit tour en Poitou; et, comme il n'a point de permission, nous ne parlons pas de son arrivée. Il ne tient à rien, et il n'est pas assez connu à la cour pour qu'on prenne garde à lui. Cependant il vaut mieux qu'on garde le plus profond silence. 11 est très-bon homme et d'un commerce très-facile.
Je voudrais bien que vous m'étendissiez aux pieds de madame la maréchale de Mirepoix, et que vous puissiez lui bien exprimer combien j'ai été pénétré de ses bontés. C'est M. Gayot qui portera cette lettre et dont le départ me chagrine, car il est de bien bonne compagnie.
DE LA DtcflESSE DE CHOISEUL A MADAME DU DEFPAND
A Chanteloup, ce 23 juin 1171.
J'ai une bien mauvaise nouvelle à vous apprendre, ma chère petite-fille, et vous allez être bien en colère contre M. de Ghoiseul et contre moi. Vous n'aurez pas les Mémoires de Saint-Simon. Je les avais demandés, j£ les avais obtenus; madame du Chatelet devait vous les porter ; tout était arrangé, et je jouissais déjà du plaisir que j'allais vous procurer, quand M. de Choiseul a été averti qu'on avait connaissance qu'il possédait ces Mémoires. On a même su qu'ils avaient été lus chez vous, et vous ne pouvez pas vous imaginer de quelle conséquence il est pour le grand-papa que le ministère, M. de Saint- Simon, et d'autres encore, ignorent qu'il a ces Mémoires; et cependant c'est M. de Saint-Simon qui le sait. Il peut en résulter les plus grands inconvénients pour lui. Il a pris le parti de le nier et de les enfermer très-étroitement et très-secrètement. Il vous dira toutes ses raisons quand vous serez ici, et vous les approuverez plus que personne *. Cependant, comme il est au désespoir de vous refuser, de priver M. Walpole d'un plaisir auquel il s'attendait, et comme il serait enchanté
1. Les Mémoires du duc de Saint-Simon ont été publiés partiellement en 1788, 89 et 1818. Ce n'est qu'en 18k29 qu'il en a été fait une édition complèto. 11 en existait des copies plus ou moins lidèles; et le duc de Choiseul en avait probablement fait faire une. Mais l'original de la main de l'auteur, et formant huit volumes in-folio ou plutôt huit portefeuilles armoriés, dans lesquels les cahiers sont attachés par dos fils, étaient déposés aux archives des affaires étrangères. Ce précieux manuscrit a été rendu , sous la Restauration, à M. le marquis de Saint- Simon. Evidemment, d'après ce que dit ici madame de Choiseul, ils avaient déjà été réclamés par la famille, qui n'obtint satisfaction que beaucoup plus tard. C'est M. Decazes, miuistre de l'intérieur, qui restitua au marquis de Saint-Simon ce précieux héritage.
d'avoir l'honneur de le voir, il me charge de vous prier de l'engager, à l'appât de ces Mémoires, de vous accompagner ici. Je me joins au grand-papa pour le prier instamment d'en faire demander la permission par son ambassadeur. S'il l'obtient, nous serons trop heureux de le posséder ici quelque temps avec vous; nous lui donnerons les Mémoires de Saint- Simon, qu'il aura le plaisir de lire dans sa chambre tant qu'il voudra, et, le reste du jour, nous jouirons de sa société. Ah! ma chère petite-fille, que j'aime à vous entendre parler de ce voyage ! Votre dernière lettre est du 7 ; mes réponses ne seraient plus de saison. M. d'Aiguillon est déjà un vieux ministre l, et ce choix si extraordinaire était cependant si fort attendu qu'il n'a étonné personne.
Voltaire m'a envoyé sa troisième édition des Peuples aiw Parlements. J'y ai lu ce qu'il voulait que j'y lusse, et le reste, qu'il aurait bien voulu que je ne lusse pas. C'est à ce sujet que je l'ai fait prier de traiter M. de Ghoiseul comme Dieu, dont il ne fallait parler ni en bien ni en mal.
Madame de Château-Renaud prétend que si vous ne lui avez pas envoyé de lettres , c'est par un mésentendu de valet de chambre, car elle vous a fait dire qu'elle partait très-incessamment, et que vous pouviez lui envoyer vos dépêches. Elle ne voulait pas dire le jour de son départ , par une de ces prudences à la Château-Renaud , que vous connaissez.
Madame du Chatelet n'est arrivée de Cirey que la veille qu'elle est partie pour Chanteloup; elle n'a vu personne et n'a rien fait dire à personne. Voilà, ma chère petite-fille, la véritable histoire de mes malheurs.
Je ne vous dis rien pour l'abbé, jarce que je crois qu'il vous écrira par madame de Château-Renaud, qui part aprèsdemain, et madame du Chatelet demain. Je ne vous ennuierai pas deux jours de suite de mes lettres, non assurément que