LETTRE III
De Chatellier, ce 24 ( sans date ).
Point de comparaisons, je vous prie, ma chère enfant; je ne pense pas qu'elles puissent jamais être à mon avantage, surtout celle de madame de Flamarens ; aimez-moi comme moi et non comme une autre, afin que par la suite je n'aie rien à y perdre. Je suis aussi touchée qu'étonnée, ma chère enfant, du sentiment que vous me marquez; je ne me croyais pas faite pour en inspirer un si vif, mais je n'en suis que plus flattée, car la vanité ne perd jamais de ses droits, ou plutôt, c'est mon cœur qui réclame les siens dans cette occasion ; mais je vous vois d'ici me dire ce que vous m'avez déjà dit mille fois : Ah ! ma grand'maman, vous ne pensez pas un mot de ce que vous dites là. Je vous demande pardon, ma chère enfant, je le pense très-véritablement; mais est-ce que
vous croyez que Ton ne se rend pas justice ? Pour moi, je pense que tout le monde se la rend, et qu'il n'y a de différence entre la modestie que vous croyez que j'affecte, et la vanité que vous découvrez dans les autres, que celle de cacher ou d'avouer ce que l'on pense de soi ; croyez-moi, les hommes ne s'abusent pas eux-mêmes, ils ne font que chercher à s'abuser entre eux ; et moi aussi je vous abuse, moins je crois que les autres, parce qu'étant plus franche, j'en ai moins la volonté, et plus vive, j'en ai moins le pouvoir; mais on veut plaire, et il faut être aimable; on veut être estimé, et il faut paraître estimable ; de là viennent ces formes sur lesquelles nous modelons nos caractères, et qui les différencient aussi peu entre eux que nous le sommes par nos vêtements; ce sont cependant ces formes qui font le lien et même la sûreté de la société, car la plupart ne doivent leurs vertus qu'à la nécessité de paraître vertueux; loin de les blâmer, soumettons-nous-y donc, puisqu'elles sont si nécessaires et quelquefois si agréables. Mon Dieu, voilà, je crois, de la morale; pardon, ma chère enfant; je lisais Vautre jour, dans le dernier volume de Voltaire qui vient de paraître, qu'il n'y a rien de si ennuyeux que les livres de morale, parce qu'ils n'apprennent rien de nouveau; cela est très- vrai, et ils m'ennuient à mort; ainsi, quoique la mienne m'amuse, ce n'est pas une raison pour que je vous en ennuie. Quoi qu'il en soit, croyez ce que je viens de vous dire, car rien n'est si vrai; croyez-le, dis-je, si vous l'avez vu, car comment pourrais-je exiger que Ton m'en crût sur ma parole, moi qui ne crois plus rien que sur le rapport le plus direct de mes sens? Mon scepticisme est devenu si grand, qu'il donne dans l'excès contraire, et qu'à force de douter de tout, je crois aussi presque également à tout; par exemple, je crois presque autant à la Barbe-Bleue, aux Mille et Une Nuits, aux Génies, aux Fées, aux Sorciers, aux Farfadets, qu'à... à quoi dirais-je?... M. le Prince disait qu'il valait mieux dire crotté comme une horloge, que de rester court sur une compa-
raison ; je vous laisse, ma chère enfant, le choix de la mienne.
Pourquoi me dites-vous que vous espérez qu'il n'y a point d'indiscrétion à me demander de mes nouvelles? Qu'est-ce que c'est que ce beau mot-là? De l'indiscrétion, c'est bien là une forme, mais de celles qui ne sont ni belles ni bonnes ; si la fantaisie vous prend encore de m'écrire, écrivez-moi sans discrétion ; envoyez-moi des lettres de Voltaire, des nouvelles, enfin tout ce qui vous passera par la tête, et soyez sûre de me plaire, ou plutôt de me faire plaisir, pour parler plus poliment; mais ne vous attendez pas à beaucoup d'exactitude de ma part , car je vais être livrée à un médecin qui est ennemi mortel de l'écriture.
J'imagine que vous êtes dans tout le noir de madame de Luxembourg , je vous en plains et je la plains bien aussi ; la pauvre femme, elle a perdu tout ce qu'elle aimait. Hélas! elle ne pourra peut-être plus aimer.
Il me semble , ma chère enfant , que c'est pour me demander de mes nouvelles que vous m'avez écrit, et c'est justement ce dont j'oublie de vous parler. C'est que je me porte bien; je n'ai point été fatiguée de mon voyage, je suis dans un petit château le plus ridicule du monde , avec l'ameublement le plus bizarre, mais dans la plus belle situation qu'il soit possible de voir. Je vous en ferais une belle description , si je ne l'avais déjà faite à M. de Choiseul , mais je n'aime pas les rabâchages. Je suis, en effet, dans une grande solitude, mais je chéris le calme et le repos qu'elle me donne; je ne m'ennuie jamais et je m'amuse de tout : un gros homme ventru , qui a été gardedu-corps, qui est actuellement capitaine de cavalerie, chevalier de Saint-Louis, capitaine des gardes du gouvernement, capitaine des chasses de M. de Choiseul, capitaine enfin, de toutes les capitaineries du monde ; de plus, grand-prévôt de la maréchaussée et maire de la ville d'Amboise, tout bouffi de ces titres, et fort gros seigneur, comme vous voyez, mais cependant mon serviteur, est ici ma seule ressource et mon... {La fin de cette lettre manque. )
7 mai 1781.
Oui, je vous verrai aussitôt que j'irai à Paris ; j'y serai le 15, et le 16 à vos pieds pour vous remercier d'une amitié qui m'est bien chère et dont je sens le prix et l'agrément ; mais, soyez-en persuadée , malgré tous les présidents du monde * , nous finirons notre vie ensemble et nous rirons aux dépens de l'envie et des envieux.
DE MADAME DU DEFFAND AU DUC DE CHOISEUL
De Saint-Joseph, ce samedi 11 mai 1761.
Un neveu, un guidon , une réforme , des promesses positives qu'il n'arriverait point de mal qui ne fût bien réparé, ma folle passion pour vous , votre bienveillance pour moi, me font vous dire : « In te, Domine, speravi, non confundar in œternum. »
La grand'maman vous dira le reste : elle voulut bien passer hier la soirée avec son enfant; nous bûmes à son « qui tu sais; » elle fut de la meilleure humeur du monde; les deux maréchales * en furent charmées. J'espère qu'elle vous parlera de moi. Vous devriez rougir de ce que je n'entends jamais parler de vous. Ne pas m' aimer est de la dernière ingratitude, moi qui vous aime comme une religieuse, qui m'affecte de tout ce qui vous regarde , plus que vous ne vous en affectez vousmême , moi qui veux avoir un petit château à Chanteloup ;