Hénault
marquer. Dans celle-ci , votre neveu ne pouvait pas avoir une nouvelle commission de capitaine réformé, puisqu'il l'est déjà. En suivant la règle, je fais son bien. Entin, soyez une fois juste à mon égard, et quoique je ne vous voie point, ayez assez bonne opinion de mon cœur pour être certaine qu'il vous est fidèle.
20 septembre 1761.
Je vous écrivis l'autre jour quatre mots; je satisfaisais mon impatience en me hâtant de vous indiquer un moyen de m'envoyer ce que je désirais. J'ai bien peur que vous n'ayez pas reçu ma lettre avant le départ de M. de Jaucourt. Je ne suis heureuse en rien, et vous êtes accoutumé à me tout refuser; mais de tous vos refus, celui qui me surprend le plus, c'est le compliment au président sur la mort de M. d'Argenson. Je vous mandais qu'il en recevait de tout le monde; que le défunt lui avait fait un leçs ; enfin, vous n'ignorez pas quelle était la liaison et l'ancienneté de leur connaissance. Qu'importe que vous eussiez dû des compliments à M. d'Argenson en pareil cas?... vous n'étiez pas autant de ses amis que vous l'êtes du président; et puis vous lui eussiez dû un compliment, n'eût été que pour honorer la mémoire du président, lui donner des témoignages de regret, d'estime et d'amitié. C'est avec répugnance que je me prête à une pareille supposition. Mais, Monsieur, vous m'affligez par la conduite que vous avez avec mon meilleur ami, et qui, en vérité, devrait être le vôtre. 11 n'y a point de marque de considération et d'estime que vous n'ayez reçu de lui. Nous ne cessons l'un et l'autre de parler de vous, et noua ne trouvons personne qui sente aussi bien que nous le mérite et l'agrément de tout ce que vous avez fait. J'évite
actuellement de lui parler de vous ; je détourne la conversation qui pourrait y amener, pour éviter l'embarras où je serais de vous excuser. Je crois, mais je n'en suis pas sûre, qu'il vous a envoyé son estampe. Je lui en ai vu l'intention; mais apparemment vous ne l'avez pas encore reçue ; je le détournerai de vous l'envoyer, je vous assure, si vous ne réparez pas vos torts.
Expliquez-moi votre conduite, et croyez-moi, ne perdez pas volontairement l'amitié du plus ancien , du plus aimable et du plus sincère de vos amis.
Vous n'aurez que cela de moi aujourd'hui; un autre jour nous philosopherons.
A Versailles, ce... décembre 1861.
Faites-moi grâce, ma chère enfant, des gens de Versailles ; il y a, comme vous dites fort bien , cinq mois que j'y suis; j'y croirais être encore. Pourquoi ne me parlez-vous pas du président ? Il y a mille ans que je ne l'ai vu, il m'abandonne tout à fait; j.e serai bien aise d'avoir l'occasion de le lui reprocher; d'ailleurs , qu'avez-vous besoin de tant de monde ? Vous pouvez craindre d'être seule avec moi , mais je ne crains pas de l'être avec vous. Plus vous aurez de monde, plus je serai distraite du plaisir de vous voir; on me distrait à présent du plaisir de vous écrire et Ton me désespère. Je viens de m'arracher de mon lit pour achever une frisure commencée d'hier; quatre pesantes mains accablent ma pauvre tête. Ce n'est pas le pire pour elle, j'entends résonner à mes oreilles le fer, les papillotes. Il est trop chaud... Quel ajustement madame mettra-t-elle donc aujourd'hui?... Cela va avec telle robe... Angélique, faites donc le tocquet; Marianne, apprêtez le panier
— vous entendez bien que c'est la suprême Tintin qui ordonne ainsi. — Elle a beaucoup de peine à nettoyer ma montre avec un vieux gant; elle me fait voir que le fond en est toujours noir. Ce n'est pas tout. Dn militaire pérore de l'expulsion des jésuites; deux médecins parlent, je crois, de guerre, ou se la font peut-être ; un archevêque me montre une décoration d'architecture ; l'un veut attirer mes regards , l'autre occuper mon esprit, tous obtenir mon attention. Vous seule intéressez mon cœur. On me crie de l'autre chambre : « Madame , voilà les trois quarts ; le roi va passer pour la messe... — Allons ! vite ! vite! mon bonnet, ma coiffe, mon manchon, mon éventail, mon livre: ne scandalisons personne. Ma chaise, mes porteurs; partons ! » — J'arrive de la messe ; une femme de mes amies entre presque aussitôt que moi; elle est en habit ; mon trèspetit cabinet est rempli de la vastitude de son panier. Elle veut que je continue : « Je n'en ferai rien, Madame; je ne serai pas assez mon ennemie pour me priver du plaisir de vous voir et de vous entendre... » Enfin elle est partie ; reprenons ma lettre; mais on vient me dire que le courrier de Paris va partir : « Il demande si madame n'a rien à lui ordonner. — Eh! si fait, vraiment! J'écris à ma chère enfant; qu'il attende. » One jeune Irlandaise vient me solliciter pour une grâce que je ne lui ferai pas obtenir. Dn fabricant de Tours vient me remercier d'un bien que je ne lui ai pas procuré. Celui-ci vient me présenter son frère que je ne verrai pas ; il n'y a pas jusqu'à mademoiselle Fel * qui n'arrive chez moi.
J'entends le tambour; les chaises de mon antichambre sont culbutées : ce sont les officiers suisses qui se précipitent dans la cour.
Le mattre-cThôtel vient demander si je veux qu'on serve. Il m'avertit que le salon est plein de monde, que monsieur est ren-
1. Célèbre chanteuse. Bile débuta à l'Opéra en 1733 et se retira en 1759. On peut lire dans les Confessions de Jean- Jacques le récit de la singulière passion qu'elle inspira à Grimm.
tré, qu'il a demandé à dîner. — Allons donc , il faut finir. Voilà le tableau exact de tout ce que j'ai éprouvé hier et aujourd'hui en vous écrivant, et presque tout cela à la fois ; jugez si je suis lasse du monde et si vous devez vous donner tant de peine pour m'en procurer ; jugez aussi si je vous aime pour pouvoir m'occuper de vous , et comme votre pauvre grand'maman est impatientée, tiraillée, harcelée! Plaignez-la, aimez-la, et vous la consolerez de tout.
Ct mercredi... 1768.
J'aurais trop de plaisir à vous rendre service pour m'ennuyer du détail de vos intérêts. Je vous conseille de prendre patience ; ce qu'on désire à la cour ne se fait pas dans un jour ; il faut que la reine parle au roi , elle le fera. M. de Saint-Florentin est bien disposé ; il est nécessaire qu'il travaille avec le roi. Ce ne sera peut-être pas de sitôt ; prenez donc patience, ne vous tourmentez point, comptez sur vos amis et continuez seulement vos sollicitations auprès de la reine.
DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL
Je me flattais, chère grand'maman, que ce serait par vous que j'apprendrais la réussite de mon affaire, et c'était le moyen de me la rendre cent fois plus agréable ; mais il y a quatre ou
1. Cette lettre et les suivantes, relatives à la pension de madame du Deftand, sont écrites pendant le voyage de Fontainebleau qui avait lieu en automne.
cinq jours que la reine écrivit au président ces paroles : « Je suis comblée, madame du Deffand aura sa pension. »
Le président a demandé une explication à la reine, et voici la réponse qu'il a reçue aujourd'hui1.
Ce sont les propres termes de Sa Majesté ; elle ne dit point de combien est la pension. Mais on peut inférer qu'elle est de deux mille écus, puisqu'elle les a demandés. Mandez-moi, chère grand'maman, ce que je dois croire, et si vous jugez cette affaire absolument consommée. Il me reste encore quelques doutes, parce qu'il me semble que vous n'avez pas pu l'ignorer, et que, le sachant, vous auriez eu sûrement la bonté de me le mander; enfin, quoi qu'il en soit, c'est à vous, c'est à M. de Choiseul que je me crois le plus redevable; c'est lui qui a bien voulu m'indiquer la tournure qu'il fallait prendre pour obtenir cette grâce.
Je n'avais pas besoin, en vérité, de vous avoir tant d'obligations pour vous aimer bien tendrement l'un et l'autre, et si , dans la position où vous êtes tous les deux, vous pouviez avoir quelques moments de libres, je vous prierais d'examiner et de juger s'il y a quelqu'un dans le monde qui vous soit plus tendrement, plus inviolablement et plus parfaitement attaché que moi.
J'ai un désir et un besoin de vous voir qui ne se peuvent exprimer. Il y a mille ans d'ici à votre retour. Donnez de vos nouvelles à votre enfant, dites-lui que vous l'aimez et répondez-moi aussi de l'amitié de M. de Choiseul. Sans les soins qu'il a bien voulu prendre, je n'aurais jamais rien obtenu !...