DE M. HORACE WALPOLE A M. II V U E
Arlington-Streot, le tl juin 1766.
«Je ne peux pas me rappeler avec précision le temps où j'ai écrit la lettre du roi
Connaissez-vous une feuille volante assez ancienne et qui a pour titre : Prédiction tirée d'un vieux manuscrit? C'est l'analyse du roman d'Héloïse. Si vous ne l'aviez pas lu et que vous vouliez le voir, je vous l'enverrai. Je suis fâchée que vous ne vous expliquiez pas sur votre retour ; je crains qu'il ne soit bien éloigné. Vous n'avez point soin de l'éducation de votre enfant; personne aujourd'hui ne me gouverne, ne me gronde, ne me caresse. Je suis comme Zaïre, on me laisse à moimême. Et je ne puis pas être en de plus mauvaises mains. Venez donc avant que j'aie pris un mauvais pli. Je suis quelquefois tentée de faire l'importante, la grande personne, et de me moquer de tout ce que je vois et j'entends. Le monde est bien sot; malheur à ceux qui n'ont pas d'idée prédominante qui puisse les distraire et les rendre indifférents pour tout ce qui les environne. Oh ! je suis bien de l'avis qu'il vaut mieux avoir des sentiments qui font souffrir que de n'en point avoir ! . . . Adieu; la toux, les éternuements m'interrompent à tout moment. Donnez de vos nouvelles à votre enfant, et soyez bien aise qu'il vous aime.
de Prusse. Mais je vous assure avec la plus grande vérité, que c'était plusieurs jours avant votre départ de Paris et avant l'arrivée de Rousseau à Londres; et je peux vous en donner une forte preuve, car non-seulement par égard pour vous je cachai la lettre tant que vous restâtes à Paris ; mais ce fut aussi la raison pour laquelle, par délicatesse pour moi-môme, je ne voulus pas aller le voir, quoique vous me l'eussiez souvent proposé. Je ne trouvai pas qu'il fût honnête d'aller faire une visite cordiale à un homme , ayant dans ma poche une lettre où je le tournais en ridicule. Vous avez pleine liberté, Monsieur, de faire usage soit auprès de Bousseau, soit auprès de tout autre, de ce que je dis pour votre justification. Je serais bien fâché d'être cause qu'on vous fit aucun reproche. J'ai un mépris profond pour Rousseau et une parfaite indifférence sur ce qu'on pensera de cette affaire.
« Mais s'il y a en cela quelque faute, ce que je suis bien loin de croire, je la prends sur mon compte : il n'y a point de talents qui m'empêchent de rire de celui qui les possède, s'il est un charlatan ; mais s'il a de plus un cœur ingrat et méchant, comme Rousseau Ta fait voir à votre occasion, il sera détesté par moi c Jîiimo par tous les honnêtes g(»ns. H. Walpole. »
LETTKE XXXVII
A Chanteloup, ce 17 juillet \1&).
Je ne puis souffrir que madame la maréchale de Luxembourg se tourmente à se rendre malade des malheurs qu'attirent à Rousseau ses folies fastueuses , quand il est bien sûr qu'il ne sacrifierait pas pour elle un grain de son insolent orgueil. Ce que vous m'avez mandé de lui a fait un plaisir indicible à l'abbé, à qui je l'ai lu, parce que M. de Gontaut m'avait déjà écrit, il y a quelque temps , à peu près la même chose, et en lui répondant, je m'étais échauffée sur le compte de Jean- Jacques. Quand la lettre a été finie, je me suis aperçue qu'elle était trop longue et je ne l'ai pas envoyée , comme vous savez qu'il m'arrive souvent; mais je me suis dit : Elle sera bonne pour ma petite-fille, qui est indulgente, et je la lui porterai. Sur ces entrefaites, l'abbé est arrivé. Que dire à la campagne quand on est seul et quand il pleut? Nous étions seuls et il pleuvait; cela invite à parler de soi, et c'est ce que l'on sait le mieux. Je lui ai donc raconté ma plate aventure, et lui ai lu la lettre réformée qui vous était destinée. A quelques jours de là est arrivée la vôtre. Oh ! la bonne occasion, s'est écrié l'abbé, pour envoyer la vôtre en réponse. Quel honneur cela fera à votre à-propos ; il faut avouer que voilà un heureux hasard. Et de là il n'a cessé de me poursuivre de plaisanteries et de m' accabler de ridicules. Il est de fait que rien ne répond mieux à votre lettre que celle que j'écrivais à M. de Gontaut. Je vais donc tout bêtement vous la transcrire, et je vous dirai, ma chère enfant, tout comme je le lui disais, que je ne serais pas du tout étonnée qu'on me prouvât que Rousseau n'est pas un honnête homme; et je parie bien, par parenthèse, que ma petitefille ne le serait pas plus que moi. Mais que je pourrais l'être
davantage, si l'on me prouvait qu'un homme toujours subjugué par sa vanité, qui s'est fait singulier pour se rendre célèbre, qui s'est toujours refusé au doux plaisir de la reconnaissance, pour se soustraire à la plus légère obligation; qui a prêché toutes les nations, leur criant : « Écoutez, je suis l'oracle de la vérité; mes manières bizarres ne sont que la marque de ma simplicité, dont la candeur de mon front est le symbole ; je suis le fabricateur des vertus, l'essence de toute justice... » Et de là, portant le trouble dans les sociétés, a fini par lever l'étendard de la révolte dans son propre pays, a soufflé le feu de la discorde entre ses concitoyens, les a armés les uns contre les autres en répandant des écrits séditieux dans le peuple; je serais bien étonnée, dis-je, que cet homme fût un honnête homme !... Rousseau est peut-être un des auteurs qui a eu le plus d'esprit, qui a écrit avec le plus de chaleur, et dont l'éloquence est la plus séduisante. Il a prêché le bien-, mais croyez que s'il eût prêché le mal, personne ne l'eût écouté. Il n'y aurait pas d'imposteurs si la vertu n'avait pas un masque propre à couvrir tous les visages ; il nous a prêché une bonne morale, que nous connaissions du reste parce qu'il n'y en a qu'une seule; mais il en a tiré des conséquences suspectes et dangereuses, ou nous a mis dans le cas de les tirer par la façon dont il les a présentées. Méfions-nous toujours de la métaphysique appliquée aux choses simples. Heureusement pour nous rien n'est si simple que la morale, et ce qu'il y a de plus vrai en ce genre est ce qui est le plus près de nous : Ne faites point aux autres ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fit. Tout le monde sait cela, tout le monde entend cela; et si tout le monde le pratiquait, il n'y aurait que de la vertu sur la terre , parce que tout le monde serait juste, parce qu'être juste et être bon c'est la même chose ; voilà tpute la morale. Il n'est pas besoin de belles dissertations sur le bien et le mal moral, l'origine des passions, les préjugés, les mœurs, etc., et tant d'autres beaux galimatias «dont ces messieurs remplissent les journaux , les
boutiques et nos bibliothèques , pour nous apprendre ce que c'est que la vertu. Défions-nous surtout de ceux qui s'élèvent avec tant d'acharnement contre les préjugés reçus dans la société. S'ils ont examiné les sociétés, ils verront que les lois n'ont pu prévoir et statuer que sur des choses positives; elles peuvent être l'effroi des criminels et le frein des crimes, mais les préjugés sont le seul frein des mœurs. Les gouvernements sont également fondés sur les mœurs et sur les lois; détruisez les uns ou les autres, et vous renverserez l'édifice. Je conviens qu'il s'est dû nécessairement glisser des erreurs dans les préjugés comme des abus dans les lois; mais vouloir tout détruire pour les corriger, c'est comme si l'on coupait la tête à un homme pour lui ôter quelques cheveux blancs. Si ceux qui écrivent contre les préjugés n'ont pas vu cela, ils ne sont pas philosophes, et, par conséquent, point en droit de nous instruire ; et s'ils l'ont vu, ils sont des méchants de chercher à détruire de petits inconvénients qui peuvent gêner un peu leur liberté par de très-grands maux dont nous souffririons tous. L'emploi de l'esprit aux dépens de l'ordre public est une des plus grandes scélératesses , parce que de sa nature elle est ou la plus impunissable ou la plus impunie; et de toutes la plus dangereuse, parce que le mal qu'elle produit s'étend et se promulgue par la peine même infligée au coupable, et des siècles après lui. Cette espèce de crime est une semence, c'est positivement la mauvaise ivraie de l'Évangile.
Un véritable citoyen servira sa patrie de son mieux par son esprit et ses talents, mais n'ira pas écrire sur le pacte social pour nous faire suspecter la légitimité des gouvernements et nous accabler du poids des chaînes que nous n'avions pas encore senties. Je me suis toujours méfiée de ce Rousseau , avec ses systèmes singuliers, son accoutrement extraordinaire et sa chaire d'éloquence portée sur les toits des maisons. Il m'a toujours paru un charlatan de vertu!
J'en connais d'autres que j'appelle des hypocrites de vertu.
5fi CORRESPONDANCE
Ceux-là affectent la modestie ; ils ne prêchent pas de paroles, mais d'exemple; ils répandent à tort et à travers leurs bienfaits, mais au plus grand jour, et ils les cachent d'un manteau de gaze dès qu'ils ont été remarqués. Leur voix timide, leurs profondes révérences, leurs paupières abattues, cachent le cas qu'ils font d'eux et le mépris qu'ils ont pour les autres, qu'ils cherchent pourtant à tromper. Je ne crois ni n'estime pas plus ceux-ci que les premiers. La vertu est plus simple. Elle ne montre rien parce qu'elle ne croit avoir à s'enorgueillir de rien; elle ne cache rien , parce qu'elle ne croit pas être regardée, et qu'elle ne s'attend pas à être louée; elle n'est ni vaine ni modeste, parce qu'elle est simple ; et elle est simple parce qu'elle est vraie.
Voilà, ma chère enfantine partie de ma lettre à M. de Gontaut. Vous pensez bien, je crois, qu'elle a été revue, augmentée et corrigée en votre honneur, et peut-être pour votre malheur. Ne croyez- vous pas, en lisant tous ces mots : société y gouvernement y mœurs, lois, ordre public y etc., entendre la comtesse de Boufflers?... Mais malheureusement la méprise ne peut pas durer. Pour Dieu, ne lui dites pas un mot de tout cela, ni à elle, ni à la maréchale de Luxembourg; car je ne serais bonne qu'à pendre, et je ne veux l'être qu'au cou de ma chère enfant.
DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL
Paris, ce mardi 22 juillet 1766.
Sauf votre respect, chère grand'maman, ce ne sera point à vous que je parlerai d'abord, ce sera, s'il vous plaît, à M. l'abbé Barthélémy.
Je vous ai, Monsieur, la plus grande obligation d'avoir déterminé la grand'maman à ni'envoyer les pages quelle avait
destinées à M. de Goniaut. Je croîs pouvoir penser, sans vanité, qu'il n'en aurait pas mieux senti le prix que moi. Je ne me juge pas digne de donner à cette lettre toutes les louanges qu'elle mérite; mais je l'ai fait voir au président Hénault et à M. de Secondât, qui est un homme de beaucoup d'esprit (c'est le fils du président de Montesquieu); ils en ont été enchantés, et ils sont émerveillés qu'une personne de l'âge de la grand'maman, aussi environnée de tout ce qui nuit à l'application et de tout ce qui écarte la réflexion, pense, raisonne et s'énonce comme les philosophes les plus éclairés. Voilà ce qui est digne de vos recherches et de vos observations, Monsieur l'abbé, et qui doit vous faire abandonner l'Egypte et toute l'antiquité. Vous n'avez pas besoin de mon conseil pour prendre ce parti, et quand on est avec la grand'maman, peut-on penser à autre chose qu'à elle? Pour moi, j'en suis folle; je ne connais rien qui puisse lui être comparé; et si jamais je lui ai l'obligation d'être de vos amies, elle mettra le comble à tout ce que je lui dois.
Venons à vous, chère grand'maman. Ce Rousseau, qui vous inspire de si bonnes choses, vient de mettre le comble à toutes ses folies. M. Hume a envoyé au baron d'Holbach, et en dernier lieu à M. d'Alembert, les copies de deux lettres où il lui dit les plus grandes injures, sur ce qu'il apprenait qu'il avait obtenu pour lui une pension du roi d'Angleterre, mais à la condition d'en garder le secret. Ces détails seraient trop longs à écrire, et j'espère qu'on pourra bientôt vous raconter toute cette histoire. Ce que j'y trouve d'ineffable, c'est que M. Hume n'a pas écrit un mot de tout cela à M. le prince de Conti ni à madame de Boufllers. On est fort curieux de savon* quel parti ils prendront. On croit que ce sera celui d'abandonner Jean- Jacques. On me donna l'autre jour une petite brochure que je trouvai jolie ; je vous l'envoie; elle n'est point nouvelle. Peutêtre la connaissez-vous, en ce cas vous en serez quitte pour ne la point lire. Mais je vous supplie de me la rapporter.
Vous ne parlez point de votre retour, cela me tue; j'ai le plus grand besoin de vous ; je nef sais que trop que je suis destinée à passer ma vie sans vous voir, mais j'aime à en sentir la possibilité. Quelque vaine que scit l'espérance, elle est comme l'air qu'on respire ; il est nécessaire pour vivre et l'espérance pour ne pas mourir. Vous ne sauriez imaginer quel bonheur ce serait pour moi de vous voir souvent, et de quelle utilité vos exemples, vos leçons me seraient.
Quand je suis accablée de dégoût, de tristesse et d'ennui, je songe à la grand'maman, à sa raison, sa force, son courage ; cette pensée est pour moi de l'eau de la reine de Hongrie, elle me réveille et me ranime; mais c'est pour un instant. Allons, allons!... il faut me taire, et ne point ennuyer et attrister ce qu'on aime !...
Si vous saviez à quel point je vous admire , vous auriez bonne opinion de moi. Il y a du mérite à aimer et à estimer les vertus et les qualités qu'on n'a pas... Vous êtes gaie parce que vous êtes raisonnable ; vous êtes heureuse parce que vous avez des sentiments, et vous êtes contente parce que votre conscience ne vous fait jamais le plus petit reproche. Voilà votre vrai bonheur. Il est indépendant de tout état et de toute situation. Votre première éducation a été très-bonne, mais celle que vous vous êtes donnée depuis et que vous vous donnez journellement, est excellente; votre âge, comme vous me le mandiez il y a quelque temps, fait que votre âme a tout son ressort, et ce ressort vous fait faire un grand usage de vos lumières. Tous vos jugements sont sains, vous vous conduisez toujours en conséquence ; nulle passion ne vous emporte, rien ne vous irrîte et ne vous décourage ; vous êtes le médecin de votre âme, vous connaissez le régime qui lui est propre, et vous l'observez exactement.
Ne croyez pas que je pense à vous louer; je vous étudie, je vous épluche ; vous êtes pour moi le meilleur traité de morale que je puisse jamais lire.
Il est impossible d'être plus d'accord avec vous que je le suis sur les jugements que vous portez de Jean-Jacques ; son esprit est faux ; l'éloquence qu'on ne peut lui refuser est fatigante et fait sur l'esprit l'effet qu'une musique pleine de dissonances ferait sur les oreilles. C'est un Cornus; il vous présente la vertu, vous croyez la tenir, vous la suivez et il se trouve que c'est le vice qu'il vous a prêché. C'est un fou, et je ne serais pas étonné qu'il commît exprès des crimes qui ne l'aviliraient pas, mais qui le conduiraient à l'échafaud, s'il croyait augmenter sa célébrité. Je hais trop tout ce qui est faux pour avoir la moindre considération pour ce personnage. Je n'ai pas lu tous ses ouvrages, mais je ne relirai jamais ceux que j'ai lus, et je ne lirai jamais les autres. J'estime et j'aime trop le style de Voltaire pour goûter celui de Jean- Jacques ; la justesse, la facilité, la clarté et la chaleur, voilà les quatre qualités qui font le bon style. Rousseau a de la clarté, mais c'est celle des éclairs ; il a de la chaleur, mais c'est celle de la fièvre. Tout est dit sur sa morale, et comme vous le dites fort bien, il n'y en a qu'une. Il n'est permis qu'à ceux qui veulent la rendre chrétienne de l'entortiller de métaphysique.
Oh ! non, non, mesdames de Luxembourg etdeBoufllers ne verront point votre lettre, vous pouvez vous en rapporter à moi.
A Chanteloup, 25 juillet 1766.
Je suis véritablement fâchée, ma chère enfant, de tout l'enthousiasme dont votre lettre est remplie pour moi, parce qu'il devrait m'empêcher de me livrer à celui que d'ailleurs elle m'inspire. C'est bien vous qui êtes étonnante!... Laissez dire toutes les femmes et les philosophes qui les jugent; vous avez cent fois plus d'esprit dans votre petit doigt, qu'aucune d'elles
dans toute sa personne. Comme si de connaître les lois de Lycurgue, la république idéale de Platon, la vie de Socrate, les comédies d'Aristophane, les tragédies de Sophocle et d'Euripide ; le don de tous les philosophes grecs, celui de tous les poètes latins, leurs historiens, leurs orateurs; Tacite, Tite-Live, les Commentaires de César, les Oraisons de Cicéron ; enfin les Éléments d'Euclide et le calcul intégral, la philosophie d'Aristote et celle de Platon ; puis la suite des rois de France, celle des rois de Syrie, d'Assyrie, de Macédoine, et le nom de celui qui éleva la grande pyramide d'Egypte, était de l'esprit! Pour moi, je ne suis qu'une froide et plate raisonneuse, auprès de vous qui êtes tout trait, tout feu, toute lumière. L'abbé, à qui j'ai lu votre lettre, en est enchanté, et c'était bien aussi par vanité que je la lui ai montrée. Mais c'était par vanité pour ma chère enfant et non pour moi. Il ne répondra pas à ce qui lui est adressé dans cette lettre, parce qu'il dit qu'il n'a pas assez d'esprit, mais qu'il n'en sera pas moins votre esclave le plus soumis et votre chevalier le plus déclaré.
Je ne doute pas que vous ne m'aimiez, à tout ce que vous pensez de moi, quelqu'un qui serait comme vous me peignez, serait en effet très-aimable et très-estimable; mais, hélas!... que je suis loin de ressembler à ce portrait!... Il vaut mieux vous l'avouer que de vous laisser le temps de vous en apercevoir. Vous croyez, par exemple, que je suis sans passions parce que je suis raisonnable, et que je suis sans reproches parce que je suis sans passions !... Eh bien ! apprenez donc que mon caractère est, au contraire, un des plus violents et des plus passionnés qui aient jamais existé, et que si j'ai quelque mérite, c'est d'en avoir un peu triomphé. Jugez donc si j'ai tant de raison que vous m'en supposez et aussi peu de reproches à me faire!.. Vous croyez encore que mon éducation a été excellente, parce que ma mère était une femme d'esprit; mais cette éducaiion a été la plus nulle de toutes, et c'est peutêtre encore ce qu'elle a eu de mieux ; car au moins ne m'a-t-on
pas donné les erreurs des autres. Si j'ai acquis quelque chose, je ne le dois ni aux préceptes ni aux livres, mais à quelques disgrâces. Peut-être l'école du malheur est-elle la meilleure de toutes, quand ces malheurs ne sont pas de nature à avilir l'âme, ou que l'âme n'est pas de trempe à se laisser avilir; les passions peut-être sont le plus grand des maîtres comme le plus grand des obstacles; c'est la force proportionnée à la résistance. Mais voilà assez et beaucoup trop parler de moi; les découvertes que je vous fais faire ne peuvent vous être agréables, et ces aveux ne sont qu'humiliants pour moi.
Je vous remercie de la petite brochure que vous m'avez envoyée; je ne la connaissais pas; je l'ai trouvée fort jolie, et elle m'a divertie. Mais j'aime encore mieux votre lettre. Je suis fâchée que vous ayez montré la mienne au président et à M. de Secondât. Désabusez -vous de croire que tout le monde doive partager votre enthousiasme à mon égard. Ne montrez surtout celle-ci à personne. Voyez que d'applications on en pourrait faire, que de conséquences on en pourrait tirer. Et diles après cela que je n'ai pas de confiance en vous!... C'est vous qui en manquez pour moi. J'aperçois que vous avez des chagrins que vous ne me dites pas. Qui mieux que moi cependant vous donnerait au moins les consolations de l'intérêt?... Adieu, ma chère enfant : je ne vous écrirai plus d'ici; mais j'irai vous voir à Paris.
DE MADAME DU DEIFAND A M. WALPOLE
Ce mardi , 5 août 1766.
J'ai reçu votre lettre du 31 juillet, sans numéro, papier nouveau format. Toutes ces remarques ne signifient rien, si ce n'est que quand on n'a rien à faire ni à penser, on s'occupe de choses puériles.
En vérité, j'aurais grand tort de ne pas profiter de toutes vos leçons et de persister dans l'erreur de croire à l'amitié, et de la regarder comme un bien ; non, non, j'abjure mes erreurs, et je suis absolument persuadée que, de toutes les illusions, c'est la plus dangereuse. Vous qui êtes l'apôtre de cette sage doctrine, recevez mes serments et les vœux que je fais de ne jamais aimer, ni prétendre à être aimée de personne ; mais dites-moi s'il est permis, sans trahir cet engagement, de désirer le retour de ceux dont la société est agréable ; si l'on peut souhaiter de recevoir souvent de leurs nouvelles, et si ce n'est pas manquer de vertu, de bon sens et de conduite de s'intéresser à eux et de le leur laisser connaître? J'attends sur cela des éclaircissements. Je ne puis douter de votre vérité, vous m'en donnez trop de preuves ; expliquez -vous donc sans ménagement.
Ce mercredi, 6.
De tous les articles de votre lettre , celui qui me frappa le plus hier, ce furent vos moralités sur l'amitié; il me fut impossible de n'y pas répondre sur-le-champ. Je fus interrompue par M. et madame de Beauvau, qui vinrent me prendre pour me mener souper avec eux à la campagne, chez la bonne duchesse de Saint-Pierre1; j'en suis revenue de bonne heure; je n'ai pas fermé l'œil de la nuit. J'ai réveillé Wiart plus tôt qu'à l'ordinaire pour reprendre ma lettre, et, auparavant, me faire relire la vôtre; j'en suis plus contente ce matin que je ne le fus hier ; l'article de l'amitié me choque moins ; je trouve que le résultat est de dire : Soyons amis sans amitié. Eh bien, soit, j'y consens; peut-être cela est-il fort agréable, faisons-en vite l'expérience, et pour cela, hâtez-vous de revenir incessamment.
1. Née Colbert et sœur du marquis de Torcy, ministre de Louis XIV; mère du marquis de Germon t d'Amboise, premier mari de madame de Beauvau, et qui passait pour la maîtresse de Walpole.
Dans le fond, vous n'avez qu'une comédienne S une sourde* et des poules à quitter; il est vrai que vous n'aurez qu'une aveugle et maint oison à trouver; mais je vous promets que l'aveugle aura bien des questions à vous faire et bien des choses à vous raconter.
Je ne sais que vous dire sur votre ministère; vous m'avez si peu entretenue de politique, que si d'autres ne m'avaient instruite, tout ce qui se passe chez vous me serait moins intelligible que ce qui se passe à la Chine ; on m'a un peu mise au fait du caractère de M. le comte ; et pour ce certain vivant 3, ami de la morte, je crois que je le connais parfaitement; je suis contente de ce qu'il est resté, mais je ne le suis pas de ce qu'il ne s'oppose pas à votre philosophie. Tous vos sentiments sont beaux et louables; mais si j'étais à sa place, j'empêcherais bien que vous en fissiez usage, et je ne réglerais pas ma conduite sur votre modération et votre désintéressement. Oh ! pour milord *, vous ne pouviez pas le conserver, c'est le cri public. 11 me paraît que le frère et la belle-sœur ne sont pas contents. Est-ce que vous ne détestez pas le peuple? Depuis la loi Agraria jusqu'à votre monument, vos lampions et votre étendard noir, sa joie, sa tristesse, ses applaudissements, ses murmures, tout m'est odieux ! Mais je retourne sur mes pas pour vous parler de vous. Vous dites que votre fortune, loin d'augmenter, souffrira des diminutions. J'en ai grand'peur! Point de liberté sans aisance, mettez-vous cela dans la tête. Si votre économie va tomber sur vos voyages en France, je serai désolée. Mais écoutez ceci sans vous fâcher.
J'ai, comme vous savez, un petit logement chez moi, peu digne du fils de Robert Walpole, mais dont peut se contenter
1. Madame Clive, qui demeurait au petit Strawberry- Hill, tout près de Strawberry-Hill.
2. Henriette Howard, comtesse de Suftolk , qui habitait Marble-Hill.