M. de Thiers, frère de M. du Chàtel
s'ennuie, elle voudrait être avec moi, il n'y a que moi qu'elle aime. »
Que dites-vous de l'ambassadeur d'Angleterre, qui veut que je vous fasse ses compliments et que je vous dise qu'il vous adore? Oh! non, non! je n'en ferai rien ; je ne serai point l'écho des échos, je ne vous parlerai jamais des sentiments des gens qui savent ce que vous valez parce qu'ils l'apprennent; mais je vous parlerai de ceux qui le connaissent et qui le sentent, de notre ami d'outre-mer, par exemple. Envoyez-moi sa réponse, je vous prie, chère grand' maman, nous verrons si elle est comme il fauU
Chanteloup, ce 17 mai 1767.
Vous me parlez de votre tristesse avec la plus grande gaieté, et de votre ennui de la façon du monde la plus amusante. Vous faites donc aussi du courage, ma chère enfant? C'est ce qu'on a de mieux à faire quand on n'en a pas. Entre en faire et en avoir, il y a loin; mais c'est pourtant à force d'en faire qu'on en acquiert. Oh! combien j'en ai fait dans ma vie! Faire du courage n'est point, je le sais bien, une expression française ; mais je veux parler ma langne avant celle de ma nation, et nous devons souvent à l'irrégularité de nos pensées, celle des expressions pour les rendre telles qu'elles sont. De tout ceci, je conclus que vous êtes malade et ennuyée, et cela me fâche ; vous êtes triste et ennuyée, parce que vous êtes malade* et vous êtes malade, parce que vous êtes triste et ennuyée. Soupez peu, ouvrez vos fenêtres, promenez-vous en carrosse, et appréciez les choses et les gens. Avec cela, vous aimerez peu, mais vous haïrez peu aussi. Vous n'aurez pas de grandes jouissances, mais vous n'aurez pas non plus de grands mécomptes,
et vous ne serez plus triste, et ennuyée et malade. Écrivez-moi toujours dans vos moments de tristesse, ce sera une dissipation. Ne craignez pas de me faire partager votre ennui; je ne partagerai que vos sentiments, et j'en aurai toujours un infiniment tendre pour vous.
Vous me parlez de M. Walpole et ne parlez pas de son retour; le désir que j'en ai, pour n'être pas personnel, n'en est pas moins intéressé, puisque vous en êtes l'objet.
L'abbé me charge de vous dire tout plein de belles choses, sur vos injustices d'abord, puis les Égyptiens, les Phéniciens, Richard III, M. Walpole. Arrangez tout cela et ce sera beau!...
A Chanteloup, ce 23 mai 1767.
J'aime votre lettre, ma chère enfant, mais ce n'est ni par votre discrétion ni par votre modestie. Votre discrétion est une injustice pour moi, et votre modestie est une bêtise ou une fausseté. Or, vous avez trop d'esprit pour être si bête, et vous ne devez pas vouloir tromper la grand' maman. J'aimerais encore mieux que vous fussiez bête ; vous me raccommoderiez avec les sots, et ce ne serait peut-être pas un si mauvais marché. J'ai envie de vous le conseiller pous vous; c'est la monnaie courante, et sans elle point de commerce, et sans commerce, point.... Allez, allez toujours, ma chère enfant; de conséquence en conséquence, et de soustraction en soustraction, à force d'esprit nous arriverons au philosophe à quatre pattes de Jean- Jacques. J'aime le tableau que vous me faites de tout ce que vous avez vu, de tout ce que vous avez fait, de tout ce que vous avez dit, de tout ce que vous avez pensé; je crois vous voir et vous entendre, et je ris, car la justesse n'en est pas pour cela moins plaisante, et la vérité a plus de droits à notre surprise
que Terreur, parce qu'étant dans la nature elle est presque toujours une découverte pour nous, au lieu que Terreur est à nous; nous en sommes les pères et les esclaves. Voilà ce qui arrive toujours avec les enfants gâtés et ce qui nous arrive depuis que nous sommes sortis nous-mêmes de la nature, et nous en sommes sortis depuis que nous ne marchons plus à quatre paltes. Oh ! vous verrez que ce Jean-Jacques que nous aimons tant Tune et l'autre aura fait une découverte sublime de nous faire marcher à quatre pattes.
Je n'aime point du tout que vous soyez malade, ma chère enfant, que vous ayez des vapeurs, que vous vous ennuyiez. Vous avez bien fait d'envoyer chercher Poissonnier; je le crois moins mauvais qu'un autre. Puis il vous impatientera, et c'est bien quelque chose que l'impatience : c'est toujours un sentiment, et c'est plus par le défaut de sentiments qu'on s'ennuie que par la disette d'idées. Quand je suis à Versailles, je monte souvent à cheval, uniquement pour me faire peur. Mandez-moi si les jours que vous m'écrivez vous vous en trouvez bien pour votre santé, et soyez exacte à ce régime s'il vous est bon ; pour moi, il m'est excellent de recevoir vos lettres.
Le discours d'un de xMessieurs * m'est arrivé avec votre dernière lettre, et sur votre exclamation pour ces trois pages que vous en avez lues, je me suis bien promis de n'en pas lire trois lignes. Je suis comme vous, je hais les beaux discours! Ce n'est pas que je ne sois souvent impatientée de si mal dire.
Vous voulez que je vous rende compte de tout ce que je fais ici. Hélas! je n'en sais rien, et cet hélas n'est ni de pitié, ni de douleur, ni de regret. Nous n'avons de règle sur rien. La règle est une entrave, le plaisir n'en veut point. Seulement, le dîner et le souper sont fixes; mais encore, suivant que nos gens ou s'amusent ou s'ennuient, ils préviennent ou font lan-
1. L'abbé de Chauveli n , conseillerai! Parlement, grand antagoniste des je-
guir nos pauvres estomacs. Un trictrac, des dés, des volants, des chevaux, la promenade; un pauvre clavecin que l'abbé assomme, et avec lequel parfois j'écorche aussi les oreilles, et ma petite voix de fausset brochant sur le tout, sont nos passe-temps journaliers. Toujours contents de l'instant présent, nous ne formons pas de projets pour celui qui lui succède. Les projets ne sont que le désir du mieux être, fondé sur Tinquiétude du présent, et nous passons chaque jour à faire et dire les mêmes choses sans croire nous répéter. La paix, la douce paix du cœur et de l'esprit n'a pas besoin de diversité; mais cette uniformité fait passer le temps avec une rapidité effrayante, quand on regarde en arrière. Nous avons cependant eu quelques visites et le temps en était plus long, car ce n'était pas ce qu'il y avait de mieux. Vous voudriez être ici? Ce tableau de notre vie ajoutera peut-être à votre envie. Je voudrais aussi que vous y fussiez, si tout ce qui est amusant pour nous pouvait l'être aussi pour vous: mais au lieu de cela, vous vous ennuieriez mortellement, et je dois sacrifier le plaisir que j'aurais de vous posséder, à votre bonheur.
Le petit oncle n'est point encore ici. Il est resté à Paris pour des affaires qui nous sont communes. Je le rappelle de toutes mes forces, car il n'y a pas d'affaire qui vaille un ami. Je n'ai point encore reçu la lettre de M. Walpole. Dès que je l'aurai, je vous l'enverrai.
Ce polisson d'abbé arrive, qui veut que je vous présente ses hommages.
Je vous prie de faire mes remercîments à l'ambassadeur d'Angleterre.
Si vous voyez madame de La Vallière, n'oubliez pas, je vous prie, de lui parler de moi; j'ai peur qu'elle ne m'oublie, et j'en serais bien fâchée, car vous savez que je l'aime beaucoup.
DE MADAME DU DBPFAND A LA DUCHESSE DE CHOISBUL
Paris, ce 23 mai 1767.
Je comptais, chère grand'maman, que pour cette fois-ci, j'écrirais à l'abbé, me faisant scrupule d'abuser de votre indulgente bonté. Mais il vient de me survenir un trouble, un chagrin qui me force de m'adresser à vous. Je ne sais pas quel monstre sorti de l'enfer a projeté de me mettre mal avec M. de Ghoiseul; on lui a rapporté que je me réjouissais infiniment de ce que le roi allait prendre une dame à qui il donnerait de quoi tenir maison, et chez qui il irait souper comme il faisait chez la défunte ; que je ne doutais pas que ce ne fut madame de M... ! ; que je trouvais cet établissement raisonnable, charmant ; qu'il importait peu que cela déplût au ministre, etc., etc. Vous pouvez juger si j'ai tenu un pareil propos. Ce fut hier au soir que madame de Beauvau me raconta tout cela de la part de M. de Ghoiseul. Elle s'était chargée de ma justification; mais je ne m'en suis pas contentée et je lui ai écrit ce matin. J'espère qu'il ne lui restera aucun soupçon contre moi ; mais il me restera à moi l'inquiétude d'être exposée à des tracasseries, puisqu'il écoute et croit tous les rapports, et que le plus ancien et le plus sincère attachement ne me met point hors d'atteinte auprès de lui. Ne lui en écrivez point. Il doit vous aller trouver de lundi en huit, il sera assez temps de lui en dire un mot.
Je ne suis pas d'assez belle humeur aujourd'hui pour vous entretenir longtemps. Ah ! j'ai trop souvent besoin de faire du courage. Si cette expression n'est pas française, cela ne me fait rien. Je ne l'en trouve pas moins bonne. .