‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. Craufurt (volume 4)Chapitre 70 sur 128 · La maréchale de Mirepoix · texte numérisé non relu

La maréchale de Mirepoix

Je viens de recevoir une lettre d'Angleterre. On me mande que Jean-Jacques en est parti, brouillé avec son hôte M. Davenport ; il a écrit au chancelier pour lui demander une garde pour le conduire à Douvres, où il veut s'embarquer pour aller je ne sais où; Ton me prie, en cas qu'il passe par la France, d'implorer pour lui votre protection.

J'ai reçu aussi une lettre de Voltaire; elle est fort agréable, il y joint un petit écrit sur les panégyriques. Je garde cela pour votre retour.

Dites, je vous supplie, à l'abbé, que j'ai un beau Lucain en latin et un recueil des pièces fugitives de M. Walpole, en anglais, h. lui remettre. L'impression en est magnifique, mais la couverture est toute gâtée , p^rce que cela a été mal emballé.

DU DtC DE CIIOISKUL A MADAME DU DEFFAND

Ce dimanche, 24 mai.

Avant que d'aller à l'Opéra, où j'ai trouvé madame de Beauvau, l'on me dit toute l'histoire qu'elle vous a contée sur la dame. Je n'y fis pas grande attention ; elle ne me parut, comme les histoires de ce genre, que des bruits oisifs. Madame de Beauvau me dit qu'elle allait souper chez vous; cela me donna l'idée dte l'engager à vous rendre cette histoire, parce que j'étais sûr que vous la prendriez comme vous l'avez fait, qu'elle me vaudrait une marque d'amitié de votre part, et que j'aurais le plaisir de vous faire une niche très-innocente.

Je suis bien persuadé que vous n'avez pas dit ce que l'on vous a fait dire; je compte sur vos bontés depuis trop longtemps pour me permettre le plus léger soupçon sur votre façon de penser. Je vous aime tendrement comme ma petite-fille, et vous aimerai toute ma vie.

A Chanteloup, 26 mai 1707.

Oui, vous êtes bien véritablement ma petite-fille, ma chère enfant; car vous êtes un enfant; un enfant de dix ans, vous faisant des monstres de rien. Ne voyez-vous pas que ce n'est point à vous à qui l'on a voulu faire une tracasserie avec M. de Choiseul, mais à lui, à qui Ton en a voulu faire une en général, pour lui donner le tort de se mêler et de s'inquiéter de choses dont il ne lui convient ni de se mêler ni de s'inquiéter? Je me garderai donc bien de lui en écrire ni de lui en parler; l'importance que vous mettez et que vous croyez qu'il met à ces misères est ce qui l'impatienterait. Ne vous en inquiétez donc plus, ma chère enfant, ni pour lui, ni pour moi. Ne croyez plus qu'on veuille, ni qu'on puisse vous faire des tracasseries en ce genre, et ne m'en écrivez plus : ce ne sont pas là les choses intéressantes que je veux que vous me mandiez. Ceci est absolument hors de vous; mais tout ce qui vous sera propre, particulier, personnel, voilà ce qui m'intéressera. Je ne trouverai rien, dans ce genre, de petit, de frivole, de minutieux. 11 n'appartient qu'aux rois, aux ministres, aux intrigants, d'avoir des intérêts politiques; mais il n'appartient qu'aux âmes sensibles d'avoir des intérêts de sentiments. Je ne me suis réservé que ceux-là, et ils seront toujours assez grands, ma chère enfant, pour m* occuper tout entière, quand vous en serez l'objet.

DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL

Ce vendredi, 29 mai 1767.

Il y a un certain ton de sévérité dans votre lettre, chère grand' maman, qui pourra m' être utile pour l'avenir, en me mettant en garde contre les fautes que je pourrais faire. Dans cette occasion-ci, je n'en ai fait aucune : et ce qui pourra le mieux vous le prouver, je vous envoie la lettre de M. le duc de Choiseul. Je ne pouvais pas ne point vouloir éclaircir une tracasserie aussi inattendue et si peu méritée que celle qu'on m'avait faite; je crus devoir écrire sur-le-champ à M. de Choiseul et à vous. Par delà cela, je n'en ai parlé à qui que ce soit au monde. Vous ferez fort bien, je crois, de n'en rien dire à M. de Choiseul.

Il me sera très-aisé de me conformer à vos volontés. Je n'ai pas attendu que vous me les ayez fait connaître ; je ne suis pas née fort intrigante , ni fort curieuse de me mêler des affaires où je ne suis point appelée, ni je n'ai le désir d'en avoir connaissance. Je renonce même à la curiosité qu'il serait naturel d'avoir de découvrir quel peut être l'auteur de la tracasserie qu'on a voulu me faire avec M. de Choiseul; heureusement on n'y a pas réussi. Ainsi je renonce sans regret à cette recherche , et en vous envoyant sa lettre , il n'en reste plus aucun vestige. La grâce que j'ai à vous demander, c'est que je sois à l'abri auprès de vous de toute espèce de rapports et de mauvais offices. Non-seulement mon attachement vous doit répondre de moi, mais j'ai pour vous un respect, une vénération qui ressemble au noli me tangere. Soyez donc sûre que jamais je n'ouvrirai la bouche que pour me joindre à la voix publique sur ce qui vous regarde, sans vouloir faire distinguer la mienne, ni me donner le bon air d'avoir de vos vertus ime connais-

sance plus particulière que tout le monde ;• que je ne lis vos lettres à personne. Que je sois donc en toute sûreté avec vous. Votre lettre, je l'avoue, est d'un ton à me donner quelque crainte, mais il vous sera aisé de rétablir ma confiance.

J'ai écrit à madame de Mirepoix ce que vous m'aviez ordonné de lui dire, il y a près de quinze jours. Elle ne m'a pas fait réponse ; c'est son usage.

Madame de Choiseul se charge de ma lettre. J'ai eu envie de vous envoyer par elle celle que j'ai reçue de Voltaire, mais elle vous serait arrivée dans le temps que vous aurez M. de Choiseul ; j'aime mieux attendre votre retour.

J'ai vu celle que l'abbé Barthélémy a écrite à l'abbé Boudot. Elle est charmante. Je n'ai point pu faire encore vos compliments à madame de La Vallière : il y a près de huit jours que je ne l'ai vue, ni l'ambassadeur d'Angleterre.

Adieu, chère grand'maman; pendant le séjour de M. de Choiseul, l'abbé devrait bien m' écrire.

Je ne suis qu'une petite fille, je l'avoue , mais je ne le suis que pour vous.

A Chanteloup, ce S juin 1767.

Quoi ! ma lettre avait un ton sévère ! quoi ! j'aurais pu inquiéter, affliger ma chère enfant, diminuer de la confiance qu'elle doit à ma tendresse pour elle ! Je ne m'en consolerais pas. J'ai donc été bien maladroite !... Mais je n'ai donc pas été entendue? Je croyais que la grossièreté des expressions était trop marquée pour que la plaisanterie qui y était cachée ne fût pas toute à découvert. Je vous expliquerai l'énigme de cette lettre quand je vous verrai; ne me le laissez pas oublier; car loin que j'aie, comme vous m'en soupçonnez, de la pru-

dence , même de la méfiance à votre égard , vous avez au contraire toute ma confiance : vous avez déjà pu le voir, et vous, le verrez dans toute occasion. Mais ne m'écrivez plus sur cette misère, à moins que ce soit encore par quelque occasion particulière comme vous avez fait par madame de Choiseul. C'est par M. de Cboiseul, qui part demain, que je vous écris aujourd'hui, et, encore un coup, quelque extraordinaires que puissent vous paraître ces précautions, vous verrez que j'ai raison quand je vous aurai expliqué l'énigme, et que tout ce que vous avez trouvé de sévère dans ma lettre ne vous regardait pas. Ainsi , ma chère enfant, pardonnez et aimez-moi ; votre sentiment ne sera pas trompé. Il a toujours raison quand on le paye en même monnaie. Je n'avais pas besoin que vous m'envoyassiez la lettre de M. de Choiseul pour être sûre que vous étiez à merveille avec lui, car il n'a cessé de me parler de vous depuis qu'il est ici, et d'une façon que vous auriez été charmée d'entendre. Jugez si j'en ai été contente ! Je n'avais pas même besoin qu'il me parlât de vous pour croire que vous étiez bien ensemble. Vous savez qu'on juge des autres par soi-même. C'est le sentiment qui fait la prévention, et toute prévention n'est pas erreur. C'est lui qui a commencé à me parler de cette fantastique histoire. Il en riait comme un fou : c'était une niche qu'il vous avait faite , elle a eu tout succès ; et quand j'ai vu cela , je lui ai raconté comment j'avais eu les éclaboussures de votre douleur et de votre colère , ce qui l'a encore fort diverti.

Je suis bien fâchée que vous ne m'ayez pas envoyé par madame de Choiseul la lettre de Voltaire et la vôtre. Vous me l'aviez promis, elle me l'annonçait, et je n'ai eu à sa place que la douleur de vous avoir tourmentée. J'avoue que je suis encore plus curieuse de votre lettre que de celle de Voltaire. Envoyezles-moi donc. Ah ! c'est bien vous qui avez tout plein de petites réticences avec moi !

J'ai oublié de vous remercier pour l'abbé des livres que lui

envoie M. Walpole. 11 me parait bien content d'en recevoir cette galanterie, quoique la couverture des livres soit gâtée.

Adieu, ma chère enfant. Jugez combien je vous aime, j'ai pris le temps d'écrire cette lettre sur le plaisir de voir M. de Choiseul, et pourtant il part demain. Mandez-moi vite que vous m'aimez et que vous m'avez pardonné.

DE MADAME DU DEPPAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL

Paris , ce samedi , 6 juin 1767.

Je n'étais point fâchée, parce que je n'avais pas fait de fautes et que je savais bien que tout s'éclaircirait à ma plus grande gloire. Aussi cela est-il arrivé, et la lettre de la grand'maman est le plus précieux bijou qui soit dans l'univers. Oui, je dis bijou, et je me servirai de toutes les expressions qui me passeront par la tète : les communes et les ordinaires ne conviennent nullement â ce que je pense de la grand' maman.

Tout cela est bel et bon, mais vous ne répondez pas à mes prières. Est-ce qu'elles ne sont pas exaucées? Est-ce que vous ne passerez pas au moins deux fois vingt-quatre heures à Paris avant Compiègne? Est-ce que je ne ferai pas un de ces charmants petits soupers ? Petit porte sur la compagnie, petit porte sur le nombre, et non sur la taille, car je sais bien que l'abbé est une espèce de Patagon. Ce géant, cet indolent, ce négligent abbé, qui ne daigne pas m'écrire un mot, et qui a le cœur assez mauvais pour souffrir que la grand' maman quitte son époux, n'ayant plus que quelques heures à passer avec lui; je suis bien en colère. J'aurais su par lui comment vous vous portez : vous ne m'en avez pas encore dit un mot. J'en pourrai apprendre des nouvelles par M. de Lan z un, mais il faudra aller les chercher à Montmorency , et c'est où je ne me soucie pas trop d'aller.

Je vous envoie, puisque vous le voulez, la lettre de Voltaire, ma réponse et le petit écrit. Je me souviens de vous avoir entendu dire qu'il était bien ridicule de garder copie de ses lettres. Vous le direz bien davantage aujourd'hui ; mais comme je suis fâchée, quand je lis celles de Cicéron ou de Pline , de ne pas trouver les réponses, je garde celles que je fais à Voltaire, et c'est plutôt un trait d'humilité que de fatuité.

Adieu , chère grand' maman, j'ai du catarrhe dans la tête, je me sens tout hébétée. J'aurais cent choses à vous dire, mais je ne suis pas en train d'écrire.

14 juin 1767.

Lisez mon billet avant ma lettre, ma chère enfant, car il est pour vous avertir ou de ne la point lire, ou de ne la lire qu'en plusieurs fois. Elle est d'une longueur et d'un ennui mortel. J'ai pensé la jeter au feu; j'ai pensé ne vous la point envoyer quand en la relisant je l'ai trouvée si mal écrite , si lâche, si ditTuse. C'est le défaut presque inévitable d'une lettre écrite à plusieurs reprises. Si j'en avais eu le courage, je l'aurais copiée pour en retrancher plus de moitié. Je trouve que vous n'avez d'autre réponse à y faire que celle de M. Carondas, valet philosophe, dans la comédie des Philosophes, à madame Cidalise, qui fait un livre dans lequel il y a un chapitre sur les devoirs des rois. « Vous parlez des rois, dit-il, mieux que Tribonien!... » Je vous recommande encore de ne montrer ma lettre à personne.

(12-14) juin 1767.

Depuis trois ou quatre jours, ma chère enfant, je forme le projet de vous écrire tous les jours, et je ne l'ai point exécuté parce que j'ai trop de choses à vous dire sur votre lettre et sur celle de Voltaire. Enfin me voilà seule, libre ; vous êtes ma première pensée, m'occuper de vous est mon premier objet, je prends la plume; mais la tiendrai-je longtemps?... Le dîner va sonner ; mon oncle, madame de Choiseul, l'abbé, tout cela va entrer dans ma chambre, tout cela va me faire des questions à la fois... Je les fais attendre, les plats se refroidissent (le désœuvrement est toujours pressé...). Allons, il faut quitter; il faut les suivre! Quand reprendrai-je ma lettre? Après dîner c'est bien assez de digérer. Me voilà étendue sur un large canapé. La paresse, la douce paresse, la sainte paresse m'endort et m'enchaîne. L'abbé est pourtant encore plus paresseux que moi, car il veut tous les jours vous écrire, et il ne vous écrit pas; la paresse seule l'en empêche... Prévenons-la. Écrivons toujours, et nous finirons quand nous pourrons.

J'avais grande raison d'avoir plus de curiosité de votre lettre que de celle de Voltaire. Quelle différence!... Il n'y a pas de comparaison. Rien de moins galant, de moins délicat que le commencement de la sienne ; rien de plus choquant que son enthousiasme pour l'impératrice de Russie ; rien de plus révoltant et de moins léger que sa petite plaisanterie : « Je sais bien qu'on lui reproche quelques bagatelles au sujet de son mari ; mais ce sont des affaires de famille don t je ne me mêle pas M ... »

1. Voici le passage de la lettre de Voltaire auquel madame de Choiseul fait llusion :

« ... 11 y a une femme qui s'en est fait une bien grande (réputation), c'est la

Quoi! Voltaire trouve qu'il y a le mot pour rire dans un assassinat ! Et quel assassinat ? Celui d' un souverain par sa sujette, celui d'un mari par sa femme! Cette femme conspire contre son mari et son souverain, lui ôte l'empire et la vie de la façon la plus cruelle, et usurpe le trône sur son propre fils, et Voltaire appelle cela des démêlés de famille! « II n'est pas mal, ajoute-t-il, qu'on ait une faute à réparer. » Comment! ces crimes atroces ne sont que des bagatelles, des fautes, de petits péchés véniels faciles à réparer ; il ne lui faut qu'un meâ culpâ et une absolution : la voilà blanche comme neige ; elle est la gloire de son empire, l'amour de ses sujets, l'admiration de l'univers, la merveille de son siècle !... Vous avez senti cela comme moi et vous lui avez répondu par le persiflage le plus fin et le plus délicat. Puisse-t-il en rougir ! Mais quels sont donc les motifs qui justifient la princesse d'Anhalt aux yeux de Voltaire? Quels sont donc les grands exploits qui couvrent tant de crimes? Reprenons le cours de ces derniers : ce n'est encore que par eux que je puis suivre le fil de l'histoire de sa vie. Son mari, son empereur, est arrêté par elle ; il perd l'empire, il perd la liberté : on nous dit qu'il voulait lui ôter la sienne. Il meurt, et par son ordre, et dans les tourments les plus affreux : on nous dit qu'il avait proscrit ses jours. Mais qui nous dit tout cela? Elle, elle seule, qui avait tant d'intérêt de nous le persuader; elle, dont la conduite envers son souverain, envers son mari, méritait les traitements les plus sévères, les châtiments les plus rigoureux. Ses propres torts appuyaient et justifiaient seuls ces imputations. Mais je veux que l'intérêt pressant de sa

Sémiramis du Nord , qui fait marcher cinquante mille hommes en Pologne pour établir la tolérance et la liberté de conscience. C'est une chose unique dans l'histoire de ce monde, et je vous réponds que cela ira loin. Je me vante à vous d'être un peu dans ses bonnes grâces; je suis son chevalier envers et contre tous. Je sais bien qu'on lui reproche quelques bagatelles au sujet de son mari ; mais ce sout des affaires de famille dont je ne me mêle pas; et d'ailleurs il n'est pas mal qu'on ait une faute à réparer, cela engage à faire de grands efforts pour foreur le public à l'estime et à l'admiration , et assurément son vilain mari n'aurait fait aucune des grandes choses que ma Catherine fait tous les jours. »

sûreté Tait forcée à détrôner son maître, à enfermer son mari : avait-elle besoin d'un plus grand crime? Les déserts de la Sibérie n'enlèvent-ils pas aux malheureux condamnés à l'exil , tout espoir, tout moyen d'échapper à leur misère, de se venger, d'exciter des rébellions? Cependant rien ne l'arrête dans l'accomplissement d'un meurtre. Mais quelle est après sa politique? Elle nous annonce cette mort de la façon la plus maladroite, dans le manifeste le plus infâme, par lequel elle nous fait entendre que le dernier empereur n'était point son mari. Elle semble lui dénier même jusqu'à sa qualité d'empereur. En effet, elle n'en prend point le deuil, elle ne lui fait rendre aucun des devoirs dus à son rang, elle ne remplit aucune des formalités qui constatent son état à son égard. Ainsi, elle n'est donc plus ni veuve, ni mère d'empereur ; elle n'est rien en Russie, elle n'est plus rien pour la Russie, elle ôte à son fils les droits de sa naissance. Ce n'est plus le fils de Pierre 11, ce n'est plus l'héritier du trône, ce n'est plus le légitime souverain de l'empire : ce n'est plus qu'un étranger, ce n'est qu'un bâtard, c'est l'enfant du vice, et sa mère ne rougit point de le montrer tel aux yeux de l'Europe, et elle ne le fait pas déclarer empereur, quoique ce ne fût que par lui qu'elle pût conserver quelques droits sur l'empire, par lui qu'elle s'y pût maintenir; mais elle l'enlève à son fils, s'en empare seule en son privé nom et sans aucun titre ! \oltaire, qui l'admire, a-t-il donc oublié ces beaux vers qu'il met dans la bouche de Mérope :

L'empire est à mon fils; périsse la marâtre, Périsse le cœur dur, de soi-même idolâtre, Qui peut goûter en paix dans le suprême rang Le barbare plaisir d'hériter de son sang!...

Voltaire pense-t-il la justifier en disant que ce fils n'était qu'un enfant et que son mari était un imbécile? Mais quels droits seront donc certains si ceux des enfants ne le sont pas et si l'on donnait la colique hémorrhoïdale à tous les sots! Grand

Dieu! quelle dépopulation pour l'univers! Cette politique envers son fils est-elle bien adroite? Ne I'obligera-t-elle pas un jour à un nouveau crime, ou ne lui fait-elle pas craindre qu'il ne la punisse un jour de tous les autres? Mais elle ne craint pas d'en commettre de nouveaux : son cœur y est aguerri, elle ne s'en est épargné aucun. Que lui avait fait ce pauvre Ivan poulie comprendre dans ces proscriptions? Il l'aurait laissé régner tranquillement, comme il avait laissé mourir Elisabeth. Pauvre Elisabeth ! C'est par elle, dit-on, qu'a commencé le cours des forfaits de Catherine. Elle a été fortement soupçonnée d'avoir abrégé les jours de sa souveraine, de sa bienfaitrice. Demandez à Poissonnier son histoire. Il quittait la Russie; on le croyait déjà bien loin ; la cour était à la campagne : un contretemps l'arrête à Pétersbourg deux jours de plus qu'il ne comptait. 11 y apprend que le premier médecin d'Elisabeth vient de mourir avec tous les symptômes les plus incontestables du poison, et la jeune cour est publiquement accusée de cet empoisonnement. Ce médecin était un habile et honnête homme, impossible à gagner, difficile à tromper; attaché à sa maîtresse, il était le premier degré pour arriver jusqu'à elle. Mais voyons donc comment Catherine a réparé tous ces forfaits. Elle a maintenu le traité que son mari avait fait avec le roi de Prusse. S'il était bon, ce n'est pas sa politique qui en a le mérite, c'est celle du ministère précédent. Elle commence son règne par ôter à ses sujets la liberté que son mari leur avait accordée. Elle la leur rend ensuite. Us devaient donc autant à Pierre 11 qu'à elle, et plus encore. Elle soumet son clergé et s'empare de ses biens. Mais ce pauvre clergé lui était soumis par sa nature. Le souverain de Russie en est le patriarche-né. Il n'a, de droit, rien à opposer à ses volontés : c'est comme si les évoques de l'État ecclésiastique se révoltaient contre le pape. D'ailleurs, le clergé de Russie, composé de la plus basse et de la plus ignorante espèce de la nation, malgré ses grands biens, ne peut guère opposer à son patriarche et à son souverain ni son existence per-

sonnelle, ni ses lumières, ni ses talents. Pour Catherine, libre de préjugés ainsi que de principes, désirer les biens de son clergé et s'en emparer, était une même chose. Or, vous m'avouerez qu'il ne faut pas un grand génie pour désirer de l'argent dont on a besoin, et pour le prendre quand on le peut. Elle peut avoir bien fait; c'est possible ; ce n'est pas ce que je nie ; mais je ne voudrais pas que Voltaire donnât le même mérite à un acte d'arbitraire qu'à une opération d'administration. Je voudrais surtout qu'à chaque pas, il sentit la différence qu'il y a entre un État despotique comme la Russie, qui n'a point de lois, dont aucune partie ne fait corps en particulier, dont aucunes ne sont liées entre elles pour former une force générale, et les autres États de l'Europe, dont chaque partie a une existence propre, et dont toutes les parties liées entre elles par des lois particulières à chaque, générales à toutes, relatives à toutes, forment un tout qui les réunit entre elles, en unissant le souverain à l'État et l'État au souverain. La différence qu'il y a du souverain despotique au monarque, c'est que le premier peut tout en particulier par sa seule volonté, et rien en général, parce qu'il n'agit que sur des parties séparées et distinctes; l'autre peut tout en général et rien en particulier, parce qu'il agit sur un tout dont il ne peut séparer les parties, et voilà pourquoi le despote peut faire des actes, des règlements, mais jamais des lois. C'est au monarque seul qu'il appartient d'en faire. Si le despote veut devenir législateur, qu'il change donc la constitution de son État, qu'il abjure le despotisme, qu'il devienne monarque et il fera des lois. C'est peut-être ce que fera Catherine, et c'est où je l'attends. Il faut les connaître, ces lois, pour les juger et pour les louer. Je ne serais pas étonnée qu'elle en fît de bonnes. Tant d'écrits peuvent l'éclairer sur cette matière! Il y aurait toujours le mérite du choix dont on devrait lui savoir gré. Mais quelle différence de mérite entre celui qui crée, qui n'a point d'obstacle, rien à combiner, qui peut tout parce qu'il le veut, et celui qui conserve, qui rectifie»

qui répare une machine qu'il perdrait s'il en rompait un seul ressort ! Le premier, pour parler vulgairement, taille en plein drap ; l'autre, habile architecte, soutient, défend contre l'injure du temps, répare, consolide, embellit un vieux bâtiment auquel il est attaché et sous la ruine duquel il serait écrasé : voilà l'administration. Gomment Voltaire ne sentirait- il pas cette différence? Sa Catherine va faire le tour de son empire ; iï aime tout ce qui est grand!... Oui; cela est bon, si le tour de son empire ne se réduit pas seulement à être un grand voyage. 11 faut attendre ce qu'elle en rapportera avant de commencer à la louer de cette entreprise. Qu'a-t-elle fait d'ailleurs pour son État? Quelques fondations d'hôpitaux d'enfants trouvés, quelques prix distribués aux académies ! Elle a fait un roi, mais elle lui fait à présent la guerre ; et, comme vous dites fort bien, elle prêche la tolérance avec 50,000 hommes. Oh ! la bonne éloquence! Voltaire n'a rien dit de si plaisant! Elle veut peut-être occuper sa nation d'un grand objet pour détourner ses yeux de dessus elle, et elle a raison, car sa nation ne verrait que ses crimes atroces et ses prostitutions infâmes. La bonne, la douce Catherine souffre que ses amants immolent à leur barbarie les rivaux de leur ambition... je ne puis dire de leur amour, car je ne crois pas ces galants bien délicats. Quoi qu'il en soit, elle a fait le roi de Pologne par vanité (car il n'y avait plus d'amour), quand personne ne s'y opposait, et elle le détruit aujourd'hui que personne aussi ne s'y oppose, par légèreté et pour servir la haine d'un de ses amants nouveaux contre Poniatowski. Est-ce là ce que Voltaire appelle de la conduite et de la grandeur? Est-ce au moins de la suite, de la conséquence, de la décence et des mœurs? Mais, dit Voltaire, elle protège les lettres, elle attire chez elle les sciences et les arts. Tout cela est affaire de luxe et de mode dans le siècle où nous sommes. Ce fastueux jargon est le produit de la vanité, et non des principes et des réflexions. Plus on est caillette et plus à présent on a de philosophie, de lettres, de petites connaissances, d'universalités

superficielles, de petits talents, de grands ridicules!... On sait tout, on parle de tout, on brouille tout, on ne connaît rien, on se rengorge et on a du mérite. Mais l'impératrice de Russie a un autre objet en protégeant les lettres, elle a eu l'esprit de sentir qu'elle avait besoin de la protection des gens de lettres. Elle s'est flattée que leurs bas éloges couvriraient d'un voile impénétrable aux yeux de ses contemporains et de la postérité les forfaits dont elle a étonné l'univers et révolté l'humanité; mais elle s'est trompée, je le sens à mon cœur. Ce n'est plus le temps où de telles aventures peuvent être ensevelies dans la nuit de l'oubli. La vérité et les mœurs parlent au cœur de tous les hommes, et le coupable, quel qu'il soit, y trouve son juste châtiment.

Tel est cependant le nœud qui lie Catherine aux gens de lettres et les gens de lettres à Catherine. Flattés, cajolés, caressés par elle, ils sont vains de la protection qu'ils lui accordent, dupes des coquetteries qu'elle leur prodigue. Ces gens qui se disent, qui se croient les instituteurs des maîtres du monde, s'abaissent jusqu'à s'enorgueillir de la protection que ce monstre à son tour paraît leur accorder, parce qu'il est sur le trône. Que des écrivains obscurs, vils, bas, mercenaires, lui louent leurs plumes abjectes, je leur pardonne ; mais Voltaire ! Voltaire, l'honneur et la merveille de son siècle, lui dont les écrits immortaliseront notre langue, et la gloire de la nation qui a produit ce grand homme; lui dont tous les ouvrages ne respirent que la vertu, les mœurs, l'humanité ! il souille sa plume de l'éloge de cette infâme * ! Non, j'aimerais mieux être

1. La vertueuse et un peu verbeuse indignation de la duchesse de Choiseul contre l'impératrice de Russie et son panégyriste, s'arrête en beau chemin. — - Voltaire, dont les ouvrages ne respirent que la vertu et les mœurs! Il semble que, lorsque le chantre de la Pucelle, après avoir ridiculisé la gloire de Jeanne d'Arc, se fit l'apologiste de Catherine, il n'avait pas attendu à ce jour pour souiller sa gloire. Cette lettre, du reste, malgré son verbiage, est curieuse comme symptôme de cette fermentation d'idées générales qui agitait alors toutes les tètes. Les sentiments les plus naturels avaient quelque chose de déclam ateur.

réduite à la condition la plus vile, en supporter les travaux les plus pénibles et les plus humiliants, que de me couvrir de l'opprobre de louer une femme qui détrône son souverain, qui assassine son mari, qui usurpe l'empire de son fils, et je m'estime mille fois plus de l'horreur qu elle m'inspire que je ne l'estime des éloges que Voltaire même lui donne. Je lui pardonnerais cependant les idées peu réfléchies qu'il jette dans une lettre qui n'est pas faite pour voir le jour ; mais ce que je ne lui pardonne pas, c'est ce froid, ce bas, ce détestable panégyrique de sa SémiramiSy qu'il imprime, qu'il donne au public!... 11 n'y a de saillant dans tout cet écrit que le ridicule qu'il y donne à un de nos grands hommes. Il ose comparer le panégyrique que l'on peut faire de Catherine avec celui qu'il a fait de Louis XV. Quoi, l'on pourrait louer cette femme comme on a loué le meilleur des rois!... Ce parallèle me révolte. Et pourquoi Voltaire s'étend -il avec tant de complaisance et de pesanteur sur ce panégyrique qu'il a fait du roi?... Il a bien fait, sans doute, de le faire; il est bon , il ne pouvait mieux choisir son sujet; mais est-ce l'ouvrage qui Ta fait connaître , est-ce celui qui a établi sa réputation?... il semble n'avoir fait sa lettre sur les panégyriques que pour en parler. Quelle puérile vanité!... cela ne ressemble pas à nYanch' io son pittorel... » du Corrége, ni à Montesquieu qui prie qu'on ne juge pas en un moment un ouvrage qui lui a coûté vingt ans de travail, et dans lequel a je rrois, dit-il, n'avoir pas manqué de génie! » Ces aveux dans ces grands hommes n'étaient que le sentiment de leur force. Voltaire avait tant de choses à citer pour nous rappeler la sienne ! Mais il aime mieux faire le panégyrique de l'impératrice de Russie; il en donne le modèle et l'exemple, il invite à l imiter, et à la honte du siècle, il ne sera que trop suivi. On loue Catherine, et personne ne nous parle d'un simple citoyen qui, avec sa seule fortune , a fait dans sa petite patrie des choses qui illustreraient le règne du souverain du plus grand empire ! Ce citoyen est lç marquis Gin or i, homme de qualité de Toscane,

ayant de grandes richesses , qu'il a toutes employées au bien de sa patrie et de l'humanité. 11 étendait ses correspondances dans tout le monde connu, pour donner à la Toscane les productions de chaque climat. L'eau, la terre et l'air sont peuplés de poissons, d'oiseaux, d'animaux qui y étaient inconnus avant lui , et qui tous portent son nom et perpétueront sa mémoire. Il a établi plusieurs fabriques de différentes espèces, entre autres une de porcelaine ; une manufacture de camelot, avec des chèvres qu'il a fait venir d'Angora et des gens du pays qui savaient filer cette espèce de poil ; et cette manufacture fait à présent une branche de commerce très-considérable pour la Toscane. Ce n'est pas tout : il a bâti le port et la ville de Cécina; il a peuplé cette ville et huit à dix lieues de pays qui l'environnent, absolument incultes, entièrement inhabitées avant lui, de plus de dix mille habitants. 11 n'est pas à présent de plus riche territoire dans les États du grand-duc. Il était gouverneur de Livourne, et dans toute l'étendue de sa juridiction, pas un bras n'était oisif, pas une bouche inutile. Tous, jusqu'aux enfants, y étaient employés; tous avaient des talents, exerçaient un art et un art utile, étaient heureux et le bénissaient. 11 est à remarquer que toutes ces grandes entreprises avaient été conduites avec tant de sagesse et d'économie, qu'il est mort avec le même bien qu'il avait reçu de ses pères, sans l'avoir augmenté ni diminué en rien. Sa mort fut une calamité publique. Il mourut d'apoplexie. 11 respirait encore; un charlatan s'avisa de conseiller de le frotter avec du sang humain; alors, sans attendre le succès de la proposition, tous ses domestiques s'empressent, se disputent l'honneur de lui donner leur sang, et plusieurs se percent avant qu'on ait pu les prévenir, et le font couler pour le donner à leur maître. Les pompes funèbres sont défendues en Toscane, et l'exception de cette loi est demandée par le cri général en faveur du marquis Ginori. Mais elle est refusée, et vingt mille citoyens accompagnent son convoi : leurs larmes et leurs san-

glots en sont la pompe et font son oraison funèbre. Ces citoyens loi dressent un tombeau : un million est fourni par les seuls habitants deLivourne pour cet objet. Les commerçants de toutes les nations, de toutes les sectes, y contribuent avec un égal empressement, et l'on travaille encore à ce monument. Il avait laissé six filles , elles furent toutes mariées dans Tannée de sa mort, et recherchées par toute l'Italie. Voilà, voilà la véritable gloire, celle qui embrase le cœur et l'imagination, et il en reçut le digne, l'inestimable prix. Mais on nous parle de Catherine , et le marquis Ginori nous est inconnu !

Je vous envoie, ma chère enfant, la lettre de M. Walpole, puisque vous le voulez; vous n'y verrez que des louanges : il me parle toujours comme à une femme et à une femme de ministre. J'espère qu'il changera de ton quand nous nous connaîtrons. Il finit par me recommander Rousseau. La compassion l'égaré; c'est une surprise de son amour -propre. Que puis-je pour Rousseau ? Des secours d'argent, ou ma protection pour les petites-maisons ? Mais il est à présent hors de France et à l'abri de mes secours. Le protéger dans sa gloire m'aurait paru un acte de vanité , le protéger dans sa folie serait un acte de folie. Mais Rousseau n'est pas plus fou qu'il n'était alors , et n'était pas plus fou alors qu'il ne l'est à présent. Son exorbitante vanité a toujours tourné sa tête. Il veut qu'on parle de lui, il veut être célèbre à quelque prix que ce soit; il aurait brûlé le temple d'Éphèse. Je ne serais pas étonnée qu'il finit par se faire prophète, qu'il courût les villages, qu'il assemblât le peuple, qu'il fît des miracles, qu'il finît par être pendu, et...

Adieu, ma chère enfant, je vous prie instamment de ne montrer ma lettre à personne. Son indiscrète longueur est la preuve de mon extrême confiance en votre amitié, mais si on la voyait, on se moquerait de moi. Ma tendresse veut bien vous faire le sacrifice de mon amour- propre; mais vous ne devez partager ce sacrifice avec personne.

Quand je dis que l'impératrice de Russie n'a fait rendre à Pierre II aucun des devoirs dus à son rang, ce n'est pas que la cérémonie du baise-main n'ait eu lieu après sa mort, mais seulement pour la constater, et même la mort violente; car on dit que tous les symptômes en étaient marqués sur son cadavre. Son ambassadeur n'a point pris son deuil ici. Je crois que l'on n'a fait part que de l'avènement de Catherine et non de la mort de Pierre, et, dans son manifeste, elle l'appelle son prochain ; pour son fils, il n'en est pas plus question que s'il n'existait pas.

DE MADAME DU DBFPAND A LA DUCHESSE DE CH01SEUL

Paris , ce jeudi 18 juin.

Que pensez -vous, chère grand' maman, que je pense de vous? Je ne le sais pas moi-même. Si j'étais dévote, je ferais le signe de la croix pour vous adorer si vous êtes un ange, ou pour vous faire disparaître si vous êtes un diable. Tout ce que je sais, c'est qu'il est impossible que vous ne soyez qu'une femme. Je ne m'éloigne pas de croire aux génies. Il ne me parait nullement contre la raison de supposer des êtres d'une autre espèce que la nôtre, dont nos cinq sens ne suffisent pas pour nous les faire connaître, et dont la différence d'eux à nous soit bien plus grande et plus totale que celle de nous à des huîtres, des polypes ou polipes, et des végétaux. Gela supposé, votre figure n'est donc qu'un prestige, et vous êtes un génie pour qui la succession des temps n'est pas semblable à la nôtre. Le passé et l'avenir peuvent être pour vous ce que le présent est pour nous. Ce système est peut-être tout aussi bon qu'un autre, et en partant de cette hypothèse, vous êtes le démon de Socrate, ou celui de tous les philosophes passés, présents et à venir. Après vous avoir admirre, adorée, je vous

invoque et vous demande de m' éclairer, de me conduire, de me garantir de l'ennui!... Venons actuellement à votre lettre. C'est un chef-d'œuvre. C'est un meurtre qu'elle soit condamnée à ne pas voir le jour ; elle le donnerait à l'univers. Mettez votre main devant votre visage pour vous garantir des coups d'encensoir. Je n'entends rien aux tournures. 11 faut que je vous dise le plus grossièrement et le plus maussadement que votre esprit est le plus grand, le plus juste, le plus profond, le plus sublime qu'il y ait jamais eu ; et vous vous contentez de n'être connue parfaitement que de moi!... Jamais, non, jamais, il n'y aura d'exemple d'une telle humilité. Votre lettre devrait être imprimée et envoyée dans toutes les parties du inonde. N'allez pas dire : Voilà les enthousiasmes de ma petitefille. Non! il n'y a point d'enthousiasme, et il ne tient qu'à vous que je ne puisse vous le prouver. Permettez-moi de faire imprimer votre lettre , et vous verrez l'admiration qu'elle inspirera, l'effet qu'elle produira. L'admirable Catherine de Voltaire deviendrait catin des rues. Mais dites donc, chère grand' maman, dans quel temps, dans quel siècle a vécu ce marquis de Ginori?Qù avez -vous appris tout ce que vous rapportez de lui ? Sa vie est-elle imprimée ? Je la voudrais lire. Mais il ne saurait être mieux loué qu'il ne l'est par vous.

Je ne montrerai votre lettre à personne, puisque vous me l'ordonnez, excepté à l'ami d'outre-mer. Je ne suis pas mécontente de la lettre qu'il vous a écrite. L'article de Jean-Jacques est fort bien. Ce Jean-Jacques est ici visiblement caché; il y trouve des protecteurs. Je vous conterai tout cela à votre retour; mais ce retour, quand arrivera-t-il ?

Adieu, chère grand'maman, mes expressions ne rendent point mes sentiments; mes organes sont si faibles, que je suis toujours honteuse en relisant ce que j'écris. Je n'ai de la force que par éclairs : la vieillesse augmente cet inconvénient. Mais je vous aime de toutes les facultés de mon âme. Je suis bien fâchée qu'elle ne soit pas plus digne de vous.

m CORRESPONDANCE

Dites à l'abbé, je vous prie, que j'ai fait raccommoder le livre que M. Walpole lui envoie, et qu'il est actuellement trèsbien conditionné.

Page 1