‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. Craufurt (volume 4)Chapitre 71 sur 128 · DE MADAME DU DEFFAND A L'ABBE BARTHELEMY · texte numérisé non relu

DE MADAME DU DEFFAND A L'ABBE BARTHELEMY

Paris , ce 21 juin 1787.

Depuis que j'ai reçu votre lettre, mon cher abbé, je vous sais bien plus mauvais gré de votre paresse. Je regrette le plaisir que vous m'auriez procuré, et je vois qu'il ne vous aurait rien coûté de m' écrire souvent. Vous avez cette facilité de style qui est le charme des lettres; vous avez cette même facilité dans la conversation, et vous entrez pour beaucoup dans la récapitulation que je fais des bonheurs de la grand' maman. Elle jouit ainsi que vous, du vrai bonheur de la vie, l'amitié; vous en avez l'un pour l'autre; vous en avez la réalité et moi la spéculation; et cette spéculation, toute spéculation qu'elle est, a le pouvoir de me faire supporter les maux les plus réels. Quel charme ce serait pour moi que d'être dans un coin du cabinet, d'entendre la grand' maman chanter des scènes d'opéra, de reprendre ses cadences, qui certainement sont trop longues, de m'étonner de son érudition ! Je vous en avertis , l'abbé , défiez-vous-en! jetez-lui quelquefois de l'eau bénite. Si elle n'était qu'une femme, et une femme de trente ans, pourrait-elle savoir tout ce qu'elle sait? Mais elle est sensible, c'est ce qui me rassure : ce n'est pas un attribut de purs esprits.

Vous a-t-elle lu sa grande lettre? C'est le plus bel ouvrage qui ait jamais été fait. Vous l'ayez lue; il serait par trop singulier qu'elle ne vous l'eût pas communiquée. Mais cette grand' maman est si singulière , que je ne répondrais pas que vous l'eussiez vue. Quoi qu'il en soit, vous la lirez ou la relirez. Je

vais vous transcrire ce que M. Walpole m'écrivit, il y a quelques jours, sur le même sujet : « Voltaire me fait horreur avec sa Catherine. Le beau sujet de badinage que l'assassinat d'un mari et l'usurpation de son trône ! 11 n'est pas mal, dit-il, qu'on ait une faute à réparer. Et comment répare-t-on un meurtre ? Est-ce en retenant des poètes à ses gages? en payant des historiens mercenaires et en soudoyant des philosophes ridicules à mille lieues de son pays? Ce sont ces âmes viles qui chantent un Auguste et se taisent sur ses proscriptions. L'ambition fait commettre des crimes, et l'avarice les canonise. »

Voyez, mon cher abbé, quelles sont mes correspondances ; car vous et l'ami d'outre-mer êtes dignes de la grand'maman; mais moi je ne le suis pas. Je ne suis qu'une chrysalide dont il ne sort qu'un papillon. Je sens toute ma faiblesse, ma puérilité, le peu de tenue qu'il y a dans mes idées, non par légèreté de caractère, mais par faiblesse d'organe et petitesse d'esprit. Cependant, je ne me donne pas moins les airs d'être choquée de la bêtise et de la sottise de tout ce qui m'environne. Oh ! que j'aimerais à être au Thabor de Chanteloup! c'est là où je verrais la grand'maman dans toute sa gloire : vous seriez à sa droite, l' outre-mer à sa gauche, et moi je serais au bas de la montagne, où je bâtirais une tente! Voilà jusqu'où s'étend mon érudition. Mais pour les Tertullien, les Jérôme, les Augustin, les Luther, les Calvin, etc., etc., je ne sais rien de tous ces gens-là. Je connais un peu saint Paul et je n'ai pas de goût pour lui. L'abbé, dites-moi quand je pourrai voir la grand'maman, et pourquoi faut-il qu'elle ait ses gens pour nous donner à souper chez elle? Est-ce qu'une poularde ne nous suffirait pas? Les lieux où Ton est font bien quelque chose; jamais je n'ai été si contente que dans son petit appartement. Parlez en faveur de la poularde, et puis laissez-la décider et m'informez de sa volonté.

Adieu, l'abbé, je suis toute stupide ; je ne me porte pas bien; mandez-moi quand vous reviendrez.

J'ai oublié de prier la grand' maman de ne point laisser prendre de copie de la lettre de \oltaire : elle est la seule personne à qui je l'ai confiée; je n'en ai envoyé qu'un petit extrait à M. Walpole.

A Cbantekmp, ce 25 juin 1767.

Madame de Choiseul m'a apporté une lettre de vous, ma chère enfant; il est juste qu'elle vous en rapporte une de moi. J'ai vu votre lettre à l'abbé; j'en ai été enchantée. Mais pourquoi donc dites-vous toujours que vous n'avez point d'esprit, point de force, et que vous n'avez que des éclairs?... Croyez que la tendresse maternelle ne fascine pas mes yeux à votre égard, que je vous juge comme si je n'étais pas votre grand' mère; bien plus!... comme si vous ne m'aimiez pas, et je trouve qu'il est impossible d'avoir plus d'esprit, de l'avoir plus continu, plus facile , plus à la main ; d'avoir plus d'imagination, de feu, de force et de grâce que vous en avez. Qui dit force et grâce dit la même chose ; car c'est la force qui donne la facilité, et la facilité qui donne l' à-propos, la précision, la proportion. C'est tout cela qui fait la grâce, tandis que la faiblesse produit les efforts, l'antipode de la grâce. C'est ce que ma faiblesse me fait éprouver. J'ai été ravie de m'être rencontrée pour le sentiment avec M. Walpole. Mais quelle différence pour l'expression ! 11 dit en six lignes ce que je dis en douze pages, et par conséquent il le dit bien, et moi très-mal; c'est le charme du mot propre qui renferme la finesse et la profondeur ; la finesse qui laisse apercevoir tous les rapports directs; la profondeur qui découvre les plus éloignés; ce mot propre que j'aime tant, et que je ne trouve jamais. Et cependant vous louez ma lettre avec un enthousiasme que vous avez

bien raison de dire que je vous reprocherai, mais dont je suis cependant infiniment flattée, parce qu'il est l'effet de l'amitié.

J'arriverai le premier. — J'ai chargé madame de Choiseul de faire tous mes arrangements avec vous. Je n'en connais, je n'en prévois encore aucun. Tout ce que je sais, c'est que je ne pourrai pas vous donner à souper ; mais je vous verrai sûrement avant Compiègne, et je vous embrasserai avec beaucoup de plaisir et de tendresse.

DE MADAME OU DEFPAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL

Ce dimanche, 11 juillet.

Je suis bien triste, chère grand' maman, de vous avoir vue partir avec l'intention de ne revenir de mille ans, et ce qui me fâche encore bien plus, c'est ce commencement de rhume. Je suis bien maladroite de ne m'être pas encore fait une amie particulière, ou bien un ami dans votre maison. C'est à quoi je travaillerai à votre retour. Je tâcherai de démêler celui ou celle qui aura le plus de disposition à avoir de la bonté pour moi. Je penche à croire que ce sera mademoiselle Marianne. Qu'en pensez-vous? Aidez-moi de vos conseils. Vous ferez pour vous une très-bonne affaire , vous serez débarrassée de mes questions importunes, et sans que vous ayez la peine de m'écrire un mot, je saurai de vous tout ce que je veux savoir.

Je vous prie de ne pas laisser refroidir le grand-papa sur mes importantes affaires. 11 ne s'agit pas seulement des trois dixièmes de ma gratification, mais de 1,200 francs que je perds sur les actions des fermes et l'emprunt de 50 millions , ce qui fait, comme vous voyez, 1,000 écus de rente, diminution un peu forte et qui me mettra hors d'état de soutenir la dignité de petite-fille du grand-papa et de la grand'maman.

Je ne parle pas de la moitié des fonds que je perds sur ces

deux objets, qui rendront mon testament si mince que j'en rougirais si on pouvait rougir après sa mort.

N'allez pas lire cela au grand -papa, il dirait : « Ah ! que la petite-fille est plate ! elle est aussi to sotte!... »

Bonjour, chère grand'maman. Dormez-vous ? toussez-vous moins? Voilà ce qui m'intéresse plus que toute chose au monde.

Paris , ce 13 juillet 1767.

J'ai perdu le droit de vous faire des reproches sur votre paresse, vous ayant imité et même surpassé. Mais avec ma vérité ordinaire , je vous avouerai que ce n'est point par négligence ni par oubli que je ne vous ai point écrit, mais trèsvolontairement et parce que je ne trouvais pas que vous méritassiez de moi des soins, des attentions et même du souvenir ; enfin, j'ai voulu vous rendre la pareille et être aussi Gère, aussi indifférente qu'un Anglais. Mais on ne soutient pas longtemps ce qui est contre le caractère, et je reviens à mon petit Crawford, quoique je sache bien qu'il ne se soucie guère de moi. Vous êtes avec milady Sarah, et je sais que vous ne vous êtes point faufilé avec les buveurs de notre nation. Vous allez avoir le comte de Duchester; il arrive ces jours-ci à Compiègne. N'aurez-vous point aussi la princesse héréditaire avant qu'elle se rende dans ses États?... Milord March doit lui rendre une visite: il passera par Paris avec son fidèle ami Selwyn ; mais ce n'est pas de cela de quoi il s'agit, c'est de vous et de M. Walpole. Vous vous annoncez, vous vous promettez et vous ne tenez point parole. Que de raisons j'aurais de ne vous plus aimer, de ne plus m'intéresser à vous, et de n'y plus penser! Mais je n'en suis pas là; je n'en ai pas le courage, et je désire passionnément que vous veniez ici le mois prochain

DE MADAME DU DliFFAND. 4*7

comme vous me l'avez promis. Votre jolie milady n'a pas fait grand cas de moi, mais je ne prends point mon amour-propre pour juge; je l'ai trouvée charmante, et je désirerais fort qu'elle passât par Paris. Son esclave Lauzun est toujours très-occupé d'elle.

Vous croyez donc que c'a été pour vous prouver ma prudence que je ne vous ai rien dit du neveu de M. Walpole? Si je vous l'ai nommé, je vous ai dit tout ce que j'en savais; j'en sais un peu plus long de votre ambassadeur et ambassadrice, mais assurément je ne vous en écrirai rien.

Vous voudriez que je vous envoyasse la lettre de Voltaire et ma réponse. Ah ! voilà ce que la prudence me défend. Venez, venez à Paris, et je vous ferai toutes mes confidences. En attendant, ne me trompez pas et dites-moi si je puis compter vous revoir; vous me retrouverez pour vous telle que j'ai été, fort enthousiasmée de vous, mais un peu plus circonspecte dans les témoignages extérieurs d'estime et de préférence. J'aurai un peu de la dignité de madame de Forcalquier, des ténèbresd e madame Dupin, que, par parenthèse, il y a plus de six mois que je n'ai vue. Vous serez à l'abri des propositions de vous mener chez elle. Enfin, venez, venez! vous ne vous ennuierez pas plus ici qu'ailleurs. J'espère que vous trouverez M. Walpole et que nous ferons des soupers fort agréables.

Je ne m'attends pas que vous me donniez de vos nouvelles, mais cependant j'ai la bassesse de vous en demander et de vous avouer que je vous aime toujours beaucoup.

DE MADAME DU DEFPAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL

Ce vendredi , 17 juillet 1767.

J'ai bien des choses à vous dire, chère grand' maman. Je vous parlerai d'autant plus librement que par nos conditions

vous ne me devez jamais répondre; ainsi vous en serez quitte pour quelques moments d'ennui, mais vous n'aurez aucune fatigue. Après ce beau préambule, il faut venir au fait.

J'appris il y a quelques jours que Ton avait supprimé les appointements des officiers-généraux employés, ce qui faisait perdre au chevalier d'Aulan 12,000 francs par an, qui, joints aux 1,000 écus qu'on lui retient pour la veuve de son prédécesseur, font qu'il n'aurait plus que 9,000 francs, et se trouverait avoir pris un bien mauvais parti en remettant au roi la lieutenance de Lille qui lui en valait 18,000 , pour le gouvernement de l'Ile de Ré , qui ne lui en vaut que 12,000, et même que 9,000, vu la retenue des 1,000 écus. Je crus devoir lui rendre de bons offices, et ma première pensée, vous croyez bien , fut de m' adresser à vous. Et puis je fis réflexion que c'était vous causer de l'importunité ; que, supposé qu'il ne convint pas à M. de Choiseul d'accorder des dédommagements aux officiers dans ces circonstances, je ne devais pas vous faire demander ce qu'il ne serait pas possible d'obtenir. Je me suis donc exposée témérairement. J'écrivis mardi dernier à M. le duc de Choiseul, et j'en reçus hier matin la plus charmante réponse. Je vous l'envoie, et je veux, s'il vous plaît, que la vôtre soit de me la renvoyer sans que vous y joigniez une seule syllabe. Je vous demande seulement pour grâce, de marquer votre reconnaissance; car c'est bien certainement à vous que je dois tant de marques de bonté, et c'est ce qui me les rend plus chères. Je trouve un plaisir extrême à pouvoir être une occasion pour votre époux de vous donner des marques de l'empressement qu'il a de vous être agréable.

Le grand abbé, que je vis hier, me dit que vous étiez enrhumée; il est inquiet, et il m'a communiqué son inquiétude. Vous savez que je vous crois un ange. Eh ! pourquoi donc vous ètes-vous avisée de prendre un corps?... Je conviens que vous n'en pouviez pas choisir un plus joli. Si vous étiez logée dans celui de madame de Mazarin, vous causeriez moins d'inquié-

tude. Si cette transmigration pouvait se faire, il serait curieux de voir le parti que votre cèlestité tirerait de son épaisse lérasticité... Me conseillez-voui de chercher ces mots dans le dictionnaire de l'Académie ?...

Je soupai hier avec M. de Montigny-Trudaine '. Il me demanda si vous étiez contente des soins et de l'empressement qu'il avait pour les choses qui pouvaient vous être agréables. Je fus prise un peu au dépourvu. Je suis comme feu Noé : je n'ai pas de monde, c'est-à-dire pas de présence d'esprit, pas d'à-propos. Je lui dis seulement que nous avions parlé plusieurs fois de lui, que vous l'estimiez infiniment. Il enfila votre éloge , me dit tout le bien que vous faisiez à Chanteloup , me parla de vos manufactures, et puis des ouvriers qu'il vous avait envoyés, qu'ils étaient excellents,... etc. Quand vous le verrez, rendez-lui témoignage de tout le bien que je vous ai dit de lui ; faites-lui connaître que vous l'estimez. Vous l'estimeriez beaucoup en effet si vous le connaissiez. C'est un homme bon,

1. M. de Tru daine était intendant des finances, ayant le département des fermes et des ponts et chaussées, ce qui le constituait une espèce de ministre; aussi en prenait-il l'air et l'importance , dit Marmontel dans ses Mémoires. 11 caressait les philosophes, les attirait chez lui; on lui avait donné le nom de garçon philosophe. Madame de Trudaine, personne aimable et distinguée, se donnait toutes les peines du monde pour rendre sa maison agréable. Deux grands diners par semaine et un souper tous les soirs attiraient eu effet beaucoup de monde, et la conversation était toujours fort animée. Malheureusement la maltresse de la maison étant faible et malade, on prit l'habitude de n'en tenir aucun compte; elle en fut blessée, et finit par ne plus paraître dans son salon qui n'en resta pas moins ouvert à tout Paris. On venait souper chez elle et on s'en retournait sans l'avoir vue.

Cette famille s'honore d'une réputation de délicatesse et de probité malheureusement trop rares à cette époque. Le régent disait au père de celui dont il s'agit ici , prévôt des marchands à l'époque du système , et disgracié pour avoir refusé son concours à quelque opération sur les rentes : « Je vous ôtc votre place, parce que vous êtes trop honnête homme!... » Le petit-fils de celui-là, appelé à succéder à son père dans le conseil des finances et du commerce , pria le roi de lui permettre de ne pas toucher les appointements de sa place : « Pour la rareté du fait je ne veux pas vous refuser, » dit le roi. Il laissa deux fils qui montèrent sur l'échafaud, avec André Chénier, le 8 thermidor. Le plus jeune, en quittant sa prison, dessina sur le mur une plante avec ces mots : « Fructus matura tulissem! »

vrai et simple, fort occupé de faire le bien, point ambitieux, et qui, à ce qu'on dit, a beaucoup de capacité. Je vous ai dit que je lui avais de l'obligation ; c'est le moyen de m'acquitter envers lui, si vous voulez bien lui faire entendre que vous lui en savez gré et que vous partagez ma reconnaissance.

Je ne crois pas vous avoir mandé que je reçus dimanche dernier une lettre d'Angleterre , datée du 7, qui annonçait le retour dans peu de jours. C'étaient les derniers mots de la lettre; mais, plusieurs lignes auparavant, on me parlait d'un petit accès de goutte qui n'avait pas eu de suites, et qui cependant ne laisse pas de m'inquiéter par le souvenir des accidents de l'année dernière , lorsque cette goutte se jeta sur l'estomac et le conduisit à deux doigts de la mort.

Conservez -vous bien, chère grand'maman, vous êtes un Titus femelle, les délices du monde, l'existence du petit oncle, du grand abbé , et par-dessus tout de la petite-fille.

J'ai reçu une lettre de Voltaire * dont vous seriez bien mécontente. Cependant il ne me parle plus de la czarine. Mais il ne cesse de s'attendrir sur les malheurs de mon état, et il ne tient pas à lui d'en augmenter l'horreur par l'excès de sa compassion. On est toujours maladroit en feignant les sentiments qu'on n'a pas.

DU DtfC DE CIIOISEUL A MADAME DU DEFFAND

Compiègno, 15 juillet 1"67.

Ne craignez point que l'humeur, fut- elle plus diabolique que vous ne la supposez , puisse jamais effleurer les sentiments que je vous dois, et qui, en vérité, me sont chers. Je

1. On ne retrouve pas à cette date, dans la correspondance de Voltaire, de lettre adressée par lui à madame du Deûand.

vous en ferai peut-être quelquefois des plaisanteries; mais je ne mériterai jamais sérieusement que vous ne m'aimiez plus. Je procurerai à la fin de l'année au chevalier d'Aulan une gratification de 6,000 fr., et je ferai en sorte de la rendre annuelle.

Vous pouvez le lui mander. Je m'intéresse à lui tout autant que vous pouvez vous y intéresser. A mon retour de Compiègne, si vous n'êtes pas engagée chez madame de Forcalquier, je vous demanderai de venir souper avec nous. Je partage avec votre grand* maman le plaisir qu'elle a de vous aimer, de vous être attachée.

A Compiègne, ce 18 juillet 1767.

Pardonnez-moi , ma chère enfant, je vous répondrai, car je ne suis plus dans mon lit, parce que je ne suis plus enrhumée, et je peux écrire quand je ne suis pas dans mon lit; et quand je peux écrire, c'est à vous que j'écris de préférence. Cela explique pourquoi je réponds à celle-ci malgré votre défense. Quoique j'aie été beaucoup dans mon lit, cela ne m'a pourtant pas empêchée de faire tout ce que j'aurais fait si je n'y avais pas été. J'ai soupe lundi et mardi chez le roi ; j'ai donné à souper tous les autres jours. J'ai dîné hier et aujourd'hui avec cent et tant de personnes, j'en ferai autant demain, puis j'irai à la revue. Mais on m'annonce M. le duc d'York *. Oh ! l'impatientante chose ! je ne peux pas vous écrire davantage que si j'étais encore dans mon lit. Vous saurez pourtant, avant que je finisse, que je suis enchantée de la façon dont vous êtes avec M. de Choiseul. J'aime M. de Montigny à la folie; je ne vous en ai pas parlé,

1. Edouard, duc d'York , frère de Georges 111. 11 mourut l'année suivante.

<3i CORRESPONDANCE

parce que je ne parle pas de mes affaires. Mais je voudrais qu'il pût lui revenir de toutes parts combien je suis sensible à toutes ses honnêtetés pour moi.

Je ne puis souffrir la lettre de Voltaire sur ce que vous m'en dites. Je me fais un plaisir de revoir l'ami d'outre-mer.

Adieu, adieu, ma chère enfant. Oh! l'insupportable chose que la vie d'ici !...

DE MADAME DU DBFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL

Ce lundi , 27 juillet HfH.

Vous devez avoir M. de Guerchy; on le regrette beaucoup là-bas et l'on me renvoie à lui pour être bien informée des causes qui font retarder le retour. Je ne les apprendrai de longtemps par lui, il ne quittera pas de sitôt Compiègne.

Nous avons appris ici la gloire et l'éclat qui environnent madame de Ségur. Ah ! chère grand' maman, le pays que vous habitez est plein de chimères et d'illusions. Rien n'est apprécié à sa valeur, le verre y est pris pour diamant, le clinquant pour l'or, etc., etc. Je vous vois toute seule dans votre niche, regardant avec pitié les faux dieux et les idolâtres, et distinguant les vrai fidèles. Je reçus hier une lettre de M. de Montigny; je vous le garantis du nombre des vrais croyants. Il est enchanté de vous et m'a dit toutes vos bontés pour moi. Mais je vous ai remerciée une fois pour toutes, pour le passé, le présent et l'avenir.

Savez-vous que le petit oncle m'a fait une seconde visite, et qu'il m'en fera une troisième avant de vous aller trouver ? Si ce n'était pas me donner des airs, je vous dirais qu'il est du dernier bien avec moi; mais s'il s'avise de vous enlever pour Tugny, il cessera d'y être bien. Le grand abbé a lu la Chanteloupade à madame de Jonsac et au président. Ils en ont été

charmés, et moi encore plus contente qu'à la première lecture '.

Ab ! mon Dieu! quand me retrouverai-je entre vous, l'abbé et le petit oncle?... C'est là où je suis dans toute ma gloire. Je n'y sauve personne de la potence, si ce n'est moi, car loin de vous, je suis souvent prête à me pendre.

Pourquoi ne diriez- vous pas un mot de moi à madame de Mirepoix?... Elle est radicalement refroidie pour moi. Il n'y a que vous qui puissiez, en remuant les cendres de notre défunte union, y faire retrouver encore quelques étincelles.

Si vous voyez M. de Beauvau, dites-lui que j'ai de quoi le faire mourir de jalousie; j'ai joué sur le mot aussi bien qu'il aurait pu le faire lui-même. Quand je le verrai, je lui fournirai l'occasion d'en dire autant; j'éprouverai son talent. Voyez quel enfant, quel sot enfant vous avez. Mais il vous aime, cela supplée à tout.

Et votre duc d'York?... On en fait ici de bons contes! Je n'aime pas qu'on se moque des Anglais.

A Chantilly, 11 août 1767.

Vous voyez bien, ma chère enfant, que je ne suis plus à Compiègne, puisque je trouve le moment de vous écrire. Ce n'est pas que je ne sois encore ici dans la foule ; mais dans la foule hors de chez soi, on peut quelquefois être seule; ma première pensée et mon premier moment sont pour vous. J'ai été si contrariée depuis un mois de ne pouvoir pas répondre à une seule de vos lettres que je veux m'en dédommager. Mais je n'en ai pas une ici, de ces charmantes lettres, à chacune des-

1 . Ce petit poCme , fort médiocre, a été imprimé. Le titre porte : La Chanteloupée»

quelles j'avais quelque chose de particulier à répondre. 11 ne m'en reste plus que l'impression générale du plaisir , et presque pas d'idée précise. Vous saurez seulement que la secte des idolâtres augmente, et que cela doit être, car le maître est le premier à encenser l'idole qu'on l'a forcé d'élever. La vanité est la plus dupe de toutes les passions. Il n'en est pas qui se trompe autant dans ses moyens. Pourquoi cela?... C'est que l'instinct dirige les autres, et que la réflexion égare celle-ci. Qu'est-ce que l'instinct ? C'est l'opération directe de l'affection du moment. Si la vanité n'est pas dirigée par l'instinct, elle n'est donc pas lé fruit d'une affection, encore moins d'un sentiment; elle n'est point par conséquent une passion. Non, jamais; elle est la réflexion de tout cela, et le miroir n'est pas toujours juste!... Si vous entendez tout ce galimatias, ma chère enfant, vous serez plus habile que moi.

Quel bonheur! en furetant dans ma chambre je trouve une lettre de vous dont personne ne m'a parlé, et qui y est tombée comme du ciel. Vous voyez bien qu'au milieu de tout ce brouhaha, je n'ai pas besoin que vous me fassiez ressouvenir de vous pour y penser, et que je ne m'accoutume pas du tout à vous oublier. Il faut commencer par faire ce à quoi on doit s'accoutumer un jour, et je n'ai jamais commencé à vous oublier.

DE MADAME DU DKFFAND A LA DUCHESSE DE CUOISEUL

Ce jeudi , . . . août 1707.

Je fus charmée hier au soir, chère grand'maman, en rentrant pour me coucher je trouvai votre lettre de Chantilly. N'ètesvous pas trop adorable de vous souvenir de votre enfant au milieu d'une cour où il ne tient qu'à vous de voir que vous êtes Tunique objet qu'on révère, qu'on estime et qu'on aime?

Je n'ai rien compris, je l'avoue, à ce que vous me dites de la secte des idolâtres, vous avez l'air de répondre à quelque chose que je vous ai écrit, et je ne m'en ressouviens plus du tout; expliquez-moi cela, je vous supplie, chère grand'maman, je ne veux perdre aucune de vos pensées, aucune de vos idées, elles sont l'aliment de mon âme, elles en entretiennent la vie et la force ; tout ce que vous me dites me fait impression, vous et Paméla valez mieux pour moi que Sénèque et Nicole ; je me donne des airs quand je dis Sénèque, car je ne l'ai jamais lu, mais il est si souvent cité que cela revient au même. Vos réflexions sur la vanité sont très-bonnes, la vanité s'introduit si l'on n*y prend garde dans toutes les vertus, à la manière des vers qui s'introduisent dans les fruits, qui en mangent le cœur, toute la substance et ne leur laissent plus que l'apparence de ce qu'ils auraient été sans le dommage que leur causent ces vilains petits animaux. Il n'y a que vous, chère grand'maman, dont l'écorce ne soit point trompeuse et qui même n'annonce pas l'excellence de tout ce qu'elle renferme. Ah ! mon Dieu, que vous avez de mérite à ne point avoir de vanité ! La réflexion, la comparaison, la justesse même de votre esprit, doivent vous faire sentir à tout moment quelle distance immense il y a de vous aux autres ; mais vous vous dites apparemment que c'est l'intérêt de votre propre bonheur qui vous rend telle que vous êtes, et que vous ne seriez pas aussi heureuse si vous étiez moins parfaite.

Tout ceci , chère grand' maman , est je crois un peu croqué, et quand je le relirai, je pourrai bien en être très-mécontente, mais je ne me soigne point avec vous, je ne me pare point, je ne me redresse pas, je veux que la grand'maraan voie sa petite-fille telle qu'elle est, qu'elle connaisse sa bêtise, son ignorance, en un mot tous ses défauts, afin qu'elle soit plus en état de la conduire, de l'éclairer, et qu'elle puisse avoir un entier honneur à son éducation.

Le petit oncle a des procédés charmants pour moi, remer-

ciez-1'en, je vous prie; je ne suis pas si contente du grand abbé. Quel jour souperai-je avec vous, chère grand'maman? Sera-ce chez vous, sera-ce chez moi? Nous aurons le Walpole, je crois en être sûre ; j'en suis fort aise, et vous aussi, n'est-ce pas?

A Compiègne, ce 25 août 1767.

J'ai mandé ce matin à madame de Choiseul , ma chère enfant, que je voudrais souper chez vous ou chez le président, vendredi. Faites-moi savoir vos intentions. Si nous pouvions avoir M. Walpole , cela serait charmant. M. Stanley me dit à tous moments, en dandinant,, nasillant et se tordant le cou : Je sais que M. Walpole est une de vos nouvelles conquêtes. Oui, monsieur, je l'espère , je le désire au moins !...

Je mandais aussi ce matin à madame de Choiseul que nous souperions samedi chez M. de Souza; mais cela ne se peut pas, parce qu'il faut que j'aille à Chantilly, où je ne suis pas retournée depuis le voyage du roi, et que je n'ai que ce jour-là pour y aller. Je l'ai fait dire à M. de Souza; faites-le savoir, je vous prie, à madame de Choiseul. Je resterai à Chantilly jusqu'à lundi. Lundi je soupe chez l'ambassadeur de Malte, avec M. de Choiseul; mardi, le souper du roi, chez M. de Soubise; mercredi, je ne sais si ce n'est pas à Choisy; mais vendredi je vous verrai et je serai peut-être plus savante, et nous ferons nos arrangements en conséquence.

Vraiment, oui, ma chère enfant, vous avez totalement oublié ce que vous me mandiez sur l'idolâtrie qu'on avait pour madame de Ségur, à quoi je répondais. Je vous mandais qu'elle augmentait. On disait qu'elle allait souper dans les cabinets. Ces dames en étaient enchantées, parce que ce sont elles qui

la protègent, et elles avaient beaucoup de vanité de succès de leur protection. C'est sur quoi je vous mandais qu'il n'y avait pas de sentiment qui égarât plus que la vanité, d'abord parce que ce n'est pas un sentiment. Mais je ne veux pas revenir sur cette discussion. Ce qu'il y a de certain , c'est que soit que ce fût ou que ce ne fût pas leur projet de faire souper cette femme dans les cabinets, c'est-à-dire les jours où il n'y a que nous qui y soyons admises, si elle y fut venue, ces dames auraient été les premières à s'en repentir; non pour madame de Ségur, mais parce que c'aurait été un exemple d'innovation dont on aurait amplement profité, ce qui aurait fort rabattu de leurs avantages. Elles ne voient pas que toute leur force consiste à être un frein, et ce n'est pas d'elles qu'on doit apprendre à l'enfreindre. Ces dames ont beaucoup d'esprit, mais elles ont moins de prudence et de politique ; elles né savent pas qu'où on ne peut pas être mieux, il ne faut pas changer; que souvent il n'est pas de la sagesse d'entreprendre, et que tout son emploi consiste souvent à empêcher. Cela me rappelle ce que je disais dans ma jeunesse : Où en serait le monde sans les fous? Il n'y a qu'eux qui aient opéré dans tous les genres; nous leur devons notre existence. Je disais encore, il y a quelque temps (ma chère enfant, n'êtes-vous pas tentée de dire comme Fontenelle à M. d'Aube sur ses je disais? Ah! vous disiez, puis il se rendormait); je disais donc, il y a quelque temps, à un ministre, que le principal emploi de la sagesse et de la bonté se réduisait à empêcher le mal. Ce n'est pas à dire pour cela que ce soient des vertus passives. Assurément, elles ont bien encore de quoi s'exercer. Vous devez trouver tout simple que je vous parle de ce que je disais dans ma jeunesse : c'est le métier d'une vieille grand'mère de rabâcher, et quand on ne pense plus, il faut bien dire ce qu'on pensait. C'est l'état où je me trouve. Celui de mon cœur n'est pas de même, il est toujours animé du plus tendre sentiment pour sa chère enfant.

Paris, ce 23 août 1767.

Je viens de me faire relire votre lettre. J'aurais quelque scrupule de n'y avoir pas répondu plus tôt, si je pouvais croire que les marques de mon amitié vous fussent nécessaires, utiles ou simplement agréables. Mais, monsieur, je ne m'en flatte pas, et sans être romanesque (comme vous me le supposez), je sais trop comme on pense et comme on agit quand on aime; le hasard m'a fait vous connaître, vous avez pu juger si votre esprit, votre caractère, m'ont plu. Vous avez pu connaître quelle confiance j'avais prise en votre amitié; avouez de bonne foi que vous y avez bien mal répondu.

Je ne prétends pas vous faire des reproches : non-seulement ils ne sont bons à rien, mais ils ne servent qu'à augmenter le mal dont on se plaint. Voici ce que je pense pour vous, l'aveu que je vais vous en faire me servira d'excuse et vous décidera sur votre conduite avec moi; je vous estime, je vous aime, et j'aurais été charmée de trouver en vous un véritable ami; j'ai eu la folie d'imaginer que cela était possible, mais votre conduite m'a détrompée. La différence de nos âges, les mers qui nous séparent, votre nation, la mienne, tout cela sont des barrières que vous ne franchirez jamais ; je ne puis espérer de vous revoir ; vous n'êtes apparu ici ainsi que M. Walpole que pour me dégoûter de tout ce qui m'environne et puis me laisser là. Je vous ferai plaisir, me dites -vous, de vous écrire, je n'en crois rien. Vous m'écririez si cela était; enfin, il ne m'est plus possible de me faire d'illusions; je me console de tout ce qui m'afflige par le peu de temps qui me reste. Tout ce que je puis vous promettre, c'est que je répondrai très-exactement à toutes vos lettres , et que si vous venez à

Paris, vous trouverez en moi les mêmes sentiments que vous y avez laissés.

M. Walpole est ici depuis avant-hier, vous ne douterez pas du plaisir que m'a fait son arrivée, mais loin d'être accompagnée d'aucune joie, sa présence remplit mon cœur de tristesse. Je ne pense qu'au moment de son départ, qui sera, dit-il, le 27 du mois prochain, sans savoir quand il reviendra, et si je le reverrai jamais; j'ai soixante-dix ans, j'en voudrais avoir cent; il nie reste trop de temps à vivre. Vous conviendrez bien que l'ennui fait mourir à petit feu.

Ce que vous me dites de votre santé m'afflige; je viens de recevoir une lettre de l'évêque de Noyon, qui me confirme votre méchant état. Il croit que les eaux de Vaugirard vous seraient bonnes; si cela pouvait être, quel bonheur pour moi ! il m'indique un médecin qui en a fait l'analyse; je l'enverrai chercher, je la lui demanderai et vous l'enverrai.

Tenez-moi la parole que vous me donnez de passer par Paris en vous en retournant; mais je remarque que les Anglais ne se piquent pas d'exactitude à leur parole, et jusqu'à mon cher ami Selwyn se mêle d'en manquer. Je ne sais si c'est prédilection pour lui , mais je lui pardonne plus facilement qu'à vous. Si vous venez à Paris, ce sera au commencement du mois prochain, ainsi ce ne serait pas la peine de vous envoyer les lettres que vous demandez ; si vous n'y venez pas, je ne vous dois aucune complaisance.

Adieu, Monsieur, je suis si triste que j'en ai l'âme, le cœur et l'esprit engourdis.

Paris, ce 15 septembre 1707.

Sachez, monsieur, s'il vous plaît, que je ne suis point romanesque et que cette injure m'outrage, mais ceux de votre nation connaissent si peu les attentions et sont si éloignés des besoins, des désirs que donne l'amitié, qu'ils ne les passent pas aux autres. Vous allez vous récrier contre mon ingratitude; il me sied bien mal de me plaindre, tandis que M.Walpole est ici, et que j'ai toutes sortes de sujets de me louer de lui; mais il a été seize mois sans y revenir, mais il est au moment de son départ, mais il ne reviendra peut-être jamais ; et vous, mon cher petit Crawford , vous m'avez abandonnée. A peine me donnez-vous une lueur d'espérance de vous revoir; vous savez tous mes malheurs; vous connaissez tout ce qui m'environne, mon caractère, mes sentiments, tout vous est connu. Vous savez s'il est aisé de se défaire de l'ennui, et malgré cela vous traitez mes maux d'imaginaires. Au lieu de me gronder, de me dire des injures, venez me rendre une visite. Que j'aie le plaisir de vous entretenir et de me bien confirmer dans l'idée qu'il n'y a que vous et M. Walpole dignes d'estime et d'amitié.

Je ne puis vous dire à quel point je suis inquiète de votre état, c'est une des raisons qui me fait le plus désirer de vous revoir. Ne me refusez pas la satisfaction de passer par ici ; satisfaites ma folie sur l'amitié et n'essayez plus de la combattre; c'est cette prétendue folie qui me fait supporter la vie ; votre guignon est d'en être l'objet ainsi que M. Walpole, il aurait été plus raisonnable d'avoir fait choix de M. Desault ou du chevalier de Redmont, mais mon étoile ne l'a pas voulu.

Je me reproche de vous avoir tenu rigueur sur la lettre de Voltaire, mais j'espère qu'il n'est plus temps de vous l'envoyer

et que vous la viendrez chercher ; je voudrais que vous arrivassiez avant le départ de M. Walpole, il en serait fort aise.

On prétend que M. Selwyn va arriver, que j'aurai de choses avoua dire quand je vous reverrai, j'ai des provisions pour vous garantir de l'ennui pendant trois ou quatre jours. Oh! ne me refusez pas, je vous conjure. M. Walpole ne se repent point de la complaisance qu'il a eue, il ne me trouve plus romanesque, il est très-content de moi, je suis très-satisfaite de lui. Tenez, venez augmenter mon bonheur, et je vous promets d'écarter toutes les idées qui pourraient le troubler.

A Fontainebleau, ce 24 octobre 1767.

Pour peu que Ton ait quelque espèce de valeur, il vaut mieux, dit le proverbe, arriver tard que jamais. Mais, quoi qu'on en dise, ma chère enfant, toute chose n'a pas son prix , témoin la lettre qui vous arrivera le dernier jour du voyage, et qui aurait dû prévenir toutes les vôtres. Depuis que l'abbé est parti, je voulais vous écrire tous les jours, et je ne l'ai pas pu , privée de la correspondance que vous aviez avec lui. Cette petite agacerie me devenait nécessaire pour avoir de vos lettres, car vos lettres et vos nouvelles me sont devenues très-nécessaires; aussi tous vos amis et amies ont-ils dû vous dire de ma part que, quoique je ne vous écrivisse pas, je vous priais toujours de me répondre. A propos d'amie , vous m'expliquerez apparemment lundi Yà propos de bottes qui a fait venir madame de Forcalquier ici. Nous étions assez joliment ensemble, ce me semble ; en avez -vous ouï parler?. . . M. de Choiseul veut souper avec vous mardi dans le petit appartement. Je vous ai promise, et ne sachant pas si je pourrais vous écrire aujourd'hui , je vous ai fait prier, ce qui vous

Uî CORRESPONDANCE

aura paru bien cérémonieux; il n'y a pas de mal à cela : je me suis si bien persuadée que vous êtes ma petite-fille, qu'il me semble que je vous manque à tout moment de respect. Il est bon pour la décence publique de rappeler quelquefois que je n'ai de droits que ceux que me donne votre indulgence. M. Walpole m'a écrit une lettre charmante où il m'appelle aussi sa grand'maman, parce qu'il est votre mari. Je vous l'envoie pour que vous en ayez aussi le plaisir. Vous me la rendrez lundi, afin que j'y réponde. Il me semble qu'il commence réellement à se mettre à son aise avec moi. C'est comme cela que je l'aime; pour cette fois, j'en suis très-contente. Vous avez été bien fâchée de son départ, et j'ai beaucoup plus senti votre peine que je ne l'ai sue *, j'ai peur que l'abbé ne vous l'ait pas assez dit.

Ne dites pas à madame de La Vallière que vous souperez chez moi, parce que, comme M. de Choiseul ne me Ta pas nommée, je ne l'ai pas priée.

Adieu, ma chère enfant; à lundi toutes choses nouvelles. Je serai charmée de vous voir et charmée de n'être plus ici. Ainsi je l'espère, vous me trouverez la grâce du plaisir, qui en est une certaine pour tout le monde , même pour M. Bukeley, s'il a jamais eu du plaisir.

Ce dimanche, 6 décembre 1767, à 8 heures du matin.

Vos deux lettres de Calais sont à faire mourir de rire ; les voyages et les séparations vous coûtent beaucoup, dites-vous ;

1. Madame du Defland avait dit un jour à madame de Choiseul : « Vous savez que vous m'aimez; mais vous ne le sentez pas.» Ce mot est souvent rappela entre ces deux dames.

mais c'est sans doute de la fatigue et de l'argent, car vous n'y perdez ni gaieté ni bonne humeur: jamais vous n'en avez tant eu. Vos lettres renferment tous les genres, galanteries, louanges, protestations, moqueries, ironies, menaces même; tous les sentiments, tous les styles, tout s'y trouve : j'y ai même reconnu celui d'Horace, et je vous crois du penchant à l'imiter; c'est un bon auteur. Vous savez que j'en fais cas et que je suis ses préceptes, ainsi, soyez tranquille, vous ne serez point forcé à m* écrire plus souvent que vous ne voudrez. Je comprends que ce qui a été un amusement dans votre route deviendrait un exercice très-pénible, très-importun, très -ennuyeux, quand vous aurez mieux à faire. 11 est bien fâcheux qu'à votre départ je ne vous aie pas donné mon portrait et un bracelet de mes cheveux, votre chirurgien en aurait été bien plus convaincu de l'excès de votre passion ! J'ai envoyé sur-le-champ votre lettre à madame de Roncherolles, et une douzaine de vos biscuits, cela m'a valu sa visite dans l'après-dîner; nous avons beaucoup parlé de vous. Je lui ai dit que je voudrais que vous eussiez en effet une grande passion ici qui nous pût assurer du plaisir de vous revoir. Pourquoi lui souhaiter ce malheur, m'a-t-elle dit? — Et pourquoi serait-il malheureux, Madame? — Parce que son caractère est de l'être quand il aime. — Quelle preuve en avez-vous? — C'est que je crois qu'il l'éprouve actuellement. — Est-ce qu'il a un attachement? — Je crois que oui, et je n'ai point reparti.

Je n'ai point fait voir votre lettre à madame de Cambise parce qu'elle aurait été jalouse de madame de Roncherolles; je ne répondrais pas que toutes les deux le fussent de moi, tandis que ce serait à moi à l'être d'elles. Je démêle la part que j'ai dans votre affection : elle n'est plus aujourd'hui la principale, mais je m'en contente.

M. Francès part aujourd'hui et ne reviendra que dans quinze jours ou trois semaines.

Le cuisinier de milord Carlisle, qui est ici, partira aujour-

d'hui en huit; je vous enverrai par lui Tépltre de La Harpe. Je compte que je recevrai encore une grande lettre de vous, après laquelle nous n'aurons plus rien à nous dire : n'est-ce pas là votre intention ?

Si vous vovez madame Gré ville, dites-lui mille tendresses de ma part; je lui écrirai incessamment; je désire qu'elle persiste dans le dessein de venir ici et d'y passer tout le temps qu'elle pourra.

Mademoiselle Sanadon a été très-glorieuse de votre souvenir. Madame de Cambise dit qu'elle vous aime comme son frère, mais je crois qu'elle ne serait pas fâchée que vous l'aimassiez d'une autre sorte. J'ai soupe cette semaine cinq jours de suite avec elle : quatre fois chez moi et hier chez madame de Caraman.

M. Hubert me vient voir souvent; je le fais découper tant que je peux et je l'écoute le moins qu'il m'est possible.

Parlez-moi de votre santé dans le plus grand détail; observez exactement les ordonnances de Bouvard. Je suis persuadée que les voyages, loin de vous être contraires, vous sont trèsbons; l'incommodité que vous avez eue dans celui-ci n'a été causée que par votre dîner chez madame du Châtelet, où vous bûtes de toutes sortes de vins, ce qui vous donna une grande indigestion : vous êtes bien heureux qu'elle n'ait pas eu de plus fâcheuses suites. Vous me manderez quel est l'état présent de votre estomac, de vos entrailles, et, si vous voulez pousser la confiance plus loin, vous me parlerez de votre cœur et de votre tête. Je m'intéresse à vous, vous n'en sauriez douter. Nous avons plus de rapports que vous ne croyez , et nous sommes l'un et l'autre bien faibles, bien vaporeux, et par conséquent fort peu heureux. Adieu.

N'oubliez pas de me mander comment vous avez trouvé M. Walpole.

Toutes vos connaissances vous regrettent; vous ne pouvez mieux faire que de les venir trouver le plus tôt possible.

A 3 heures après midi.

P. S. Je reçois une lettre de M. Walpole; sa goutte n'est point finie. J'en suis excessivement inquiète. Vous ne l'aurez sûrement pas trouvé à Londres, et vous ne serez peut-être pas en état de l'aller trouver, ce qui me fâche beaucoup et pour vous et pour lui. Ne me laissez point manquer des nouvelles de vous et de lui, c'est-à-dire des deux meilleurs amis que j'aie au monde.

LETTRE LXXXVFI

Ce mardi, 29 décembre 1767.

C'est par vous que j'ai appris la place qu'on vient de vous donner. Je reçus dimanche au soir votre lettre , et en même temps une de M. Selwyn. J'ouvris d'abord la vôtre, et puis la sienne avec empressement, espérant bien y trouver plus de détails : je ne me suis pas trompée. Il me marque que M. le duc de Grafton fut dîner avec vous; qu'il vous offrit cet emploi avec toutes les marques d'amitié et de considération qui peuvent ajouter au bienfait et en augmenter la reconnaissance. J'en suis ravie, et vous n'en doutez pas. 11 s'agit actuellement de vous bien porter; le contentement contribue beaucoup aux bonnes digestions et aux bons effets des remèdes. Tenez vos résolutions, et que rien ne vous détourne du régime du docteur Pomme, tant que vous ne vous apercevrez pas qu'il vous rende plus malade. Ce ne peut être qu'à la longue, et môme après un grand espace de temps, que vous pourrez ressentir le bien qu'il vous fera; je souhaite fort votre parfait rétablissement et que vous soyez en état l'été prochain d'exécuter vos projets. Si mes amis veulent me donner des marques d'amitié, d'attention, il faut qu'ils se dépêchent. Je m'aperçois sensiblement du i. 10

dépérissement que produit la vieillesse; jusqu'à présent mon âme n'en est pour ainsi dire que spectatrice : elle ne vieillit point à proportion de mon corps; ce n'est pas un bonheur.

Le Président est toujours comme vous l'avez vu ; j'espère qu'il passera encore cet hiver. J'ai peu vu la princesse Lubomirska. Je persiste à la trouver aimable; elle va beaucoup au spectacle, et nous avons des sociétés différentes; mais je pourrai bien souper ce soir avec elle; je lui apprendrai votre bonne aventure. Elle est très-constante à M. Pomme : elle s'en trouve bien.

Je n'ai presque point vu M. Malle t, mais cela ne fait rien, je le retrouverai; il a eu des occupations, j'ai eu des dissipations, mais je ne le perds pas de vue, et je compte par la suite en faire beaucoup d'usage.

J'ai eu un plaisir fort vif ces jours-ci : l'affaire de mademoiselle Sanadon est terminée; elle a mille écus de rente, dont elle commencera à. être payée au l'T avril. Son revenu est plus que doublé ; elle logera à Pâques dans le dehors du couvent : c'est une fille raisonnable et reconnaissante, et j'espère qu'elle me sera de ressource.

M. du Châtelet vous portera cette grande glacière dont vous ne vous souciez guère, mais dont cependant vous ferez usage dans le temps des abricots et des pêches : on les pèle, on en ôte le noyau, on les remplit de sucre, on les met dans le double fond, on met de la glace dans le fond de la glacière; on prépare cela plusieurs heures avant de les servir pour que le fruit soit pénétré de sucre.

J'adresserai votre caisse à H. Walpole, à qui j'enverrai par la même occasion ce que vous savez. Vous serez surpris de la ressemblance ; elle a étonné tout le monde. Je ne peux pas exécuter le projet que j'avais fait de vous l'adresser, parce qu'on n'a pas voulu l'encadrer, dans la crainte que la glace ne cassât et ne gâtât la peinture. Vous me manderez, je vous prie, comment vous, M. Walpole et M. Selwyn auront trouvé ce beau

portrait. M. Walpole vous dira tout ce que j'ai fait pour mettre au bas. Ce qui est très-fâcheux, c'est que la grand'maman n'est point ressemblante, et qu'il y en a qui trouvent qu'elle pourrait être prise pour la demoiselle Lespinasse.

J'ai fait part à toutes vos connaissances et amis de l'augmentation de votre fortune ; si je vous nommais tous ceux qui m'ont chargée de vous faire leurs compliments, je remplirais deux pages : mesdames les Maréchales, mademoiselle Sanadon et tout ce qui est à côté ou intermédiaire.

Madame de La Vallière fera votre commission, mais il faut qu'on lui apporte la boîte que vous voulez changer ; je lui donnerai l'argent qu'il faudra pour le surplus; je vous manderai à combien cela se monte ; vous me ferez des commissions pour la même somme, ou bien vous la remettrez à M. Walpole. Ne vous en embarrassez point, vous pouvez me donner librement toutes vos commissions.

M. Selwyn m'a mandé qu'il n'y a point de changement dans votre ministère ; qu'il est plus affermi que jamais , parce qu'une partie des gens de l'opposition ont des places. En même temps l'ambassadeur me dit que M. K... n'est plus dans le ministère, et qu'il a le treizième régiment; vous m'expliquerez tout cela si vous le voulez.

La beauté de milady Pembrock n'a pas ici un très-grand succès; c'est madame de Luxembourg qui l'a le plus louée. Elle soupa chez moi il y a dix jours; je l'ai trouvée aimable, et madame de Lubomirska et moi avons jugé qu'elle avait de l'esprit. Elle vous aime beaucoup. N'est-ce pas d'elle dont milord Ossory était amoureux?

Adieu. Convenez que je suis une grande bavarde.

Ce jeudi, 31 décembre 17G7», à 7 heures du matin.

Je ne sais plus quand M. du Ghâtelet partira. M. le duc de Choiseul, avec qui je passai la soirée et soupai hier, me dit que

ce ne serait pas avant le 15; cela m'impatiente. Je ne crois pas pouvoir vous envoyer par lui la glacière; la caisse est trop grande pour être mise dans une chaise ou un carrosse, et je crains que tous ses équipages ne soient partis. J'ai reçu hier une lettre de M. Walpole; je n'y répondrai que dimanche.

Adieu. Je veux tâcher de me rendormir; je ne me porte pas très-bien.

ne».

Je t'ai comblé de bien , je veux t'en accabler.

Vous sentez bien qu'il y a méprise, la première jatte est à moi, la seconde à vous.

D'impatience de ce que celle que je vous destinais ne venait pas, j'ai dit qu'il fallait vous envoyer la mienne; on a entendu qu'il fallait vous porter les deux, renvoyez-moi donc la première jatte, recevez avec amitié la seconde. Pardonnez-moi la sottise de mes gens et toute la maussaderie qui a été mise dans ces étrennes. Ce n'est pas ma faute, car je désire bien n'être point maussade avec vous, et je voudrais avoir tout l'agrément, tout le sentiment possible, pour l'offrir à ma grand'maman.

A Versailles , ce 1

J'étais justement à dîner tôte à tête avec M. de Ghoiseul, ma chère petite, quand j'ai reçu votre lettre; il l'a prise, il l'a décachetée, il Ta lue, et il s'est mis à faire ses grands rires que

vous lui connaissez. Oh! c'est vai, a-t-il dit, je m'en ressouviens à pèsent, je l'ai appelée ma ^/ïwd'maman dans ma fetle. Oh ! c'est une gande sottise que j'ai fait là ! et puis de rire ; il m'a ensuite conté tout l'imbroglio des jattes, dont il a ri encore, de sorte que votre lettre nous a procuré un petit dîner fort gai. J'ai envoyé chercher avec sa permission le premier commis du dépôt des affaires étrangères, pour lui remettre votre note, il m'a promis de faire toute la diligence possible pour vous procurer tous les éclaircissements que vous désirez. Je serai charmée de souper avec vous mardi, chez votre petite camarade, d'autant plus que je n'y souperai pas mercredi, ayant un souper arrangé chez M. de Cambray.

Avant que mes lettres fussent cachetées, ce maître du dépôt m'a apporté cette note, qui ne remplira pas, je crois, votre objet; c'est, m'a-t-il dit, tout ce qu'il a trouvé sur Richard III. Il n'y a que très-peu de chose, dans le dépôt, de ces temps reculés.

Paris, ce mercredi 13 janvier 17*38.

Vous m'accuserez de paresse et vous aurez raison , mais ne vous en prenez qu'à vous-même; c'est l'effet de vos mauvais exemples, vous ralentiriez toute activité, et l'on est si persuadé de votre peu d'empressement à recevoir des nouvelles de vos amis et de votre répugnance à donner des vôtres, que Ton dit tous les jours, il sera assez temps de lui écrire l'ordinaire prochain. Cependant, mon petit Crawford , je n'ai point négligé votre commission ; votre commissionnaire m'envoya votre lettre de Douvres, par Boulogne, je la reçus dix ou douze jours avant l'arrivée de cet homme à Paris, il m'a remis votre boîte, madame de La Vallière l'a troquée contre une autre dont se char-

gérait M. du Châtelet; cette autre est une boîte d'or ovale (peut-être un petit peu trop petite) émaillée, à tableaux de Tenière ; on la trouve fort joliç; il vous en coûte neuf louis de retour, l'ancienne a été reprise pour quinze, et celle-ci en coûte vingt-quatre. J'ai rendu les neuf louis à madame de La Vallière, ne prenez nulle mesure pour me les rendre. Je pourrai vous mander dans quelque temps l'usage que je vous prierai d'en faire. M. du Châtelet vous portera aussi cette grande glacière, on y peut mettre des glaces, mais elle conviendra mieux pour y mettre des pèches ou des abricots entiers que l'on pèle, où Ton ôte le noyau et où l'on met à la place du sucre en poudre ; on met dans le fond de la glacière de la glace et on laisse le fruit quatre ou cinq heures se confire ou plutôt s'amortir dans le sucre ; c'est une sorte de compote qui est très-bonne, il y a des personnes qui mettent du vin avec les pêches. Je ne suis pas de ce nombre. M. du Châtelet portera aussi mon portrait à M. Walpole ; tout le monde Ta trouvé d'une ressemblance étonnante; je ne sais s'il a connaissance que je me sois fait peindre, je ne lui en ai pas dit un mot.

Votre M. Mallet ne se soucie point du tout de faire connaissance avec moi. Je n'en entends point parler, cela me fâche, car je crois qu'il me conviendrait très-fort; peut-être est-ce le - froid qu'il a fait à qui je dois m'en prendre ; mais je soupçonne qu'il me trouve un peu sotte. Je le suis en effet et surtout avec les nouvelles connaissances; mon commencement n'est pas ce que je sais le mieux. Je vois assez souvent votre princesse Lubomirska, je lui trouve de l'esprit, mais je l'ai surprise dans deux jugements très-fautifs sur des personnes, car pour les ouvrages je ne juge pas sur les jugements que l'on en porte, souvent on ne débite que des jugements tout faits. Sa santé ne va pas trop bien depuis quelques jours; elle s'informe de la vôtre : que veut-elle que je lui en dise? est-ce que vous donnez de vos nouvelles? Vous trouverez que dans ce moment-ci les reproches ne me conviennent guère, et que vous seriez en droit

de m'en faire, mais allons, il faut mettre son amour-propre sous ses pieds et confesser la vérité, dût-elle nous humilier. Je vous

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