‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. Craufurt (volume 4)Chapitre 88 sur 128 · De Luxembourg · texte numérisé non relu

De Luxembourg

chez l'ambassadeur d'Angleterre, avec le grand-papa, mesdames de Grammont et de Lauraguais, de Beuvron, tout le corps diplomatique, etc. Oh! ma grand'maman, que ne puis-je vous parler librement! j'ai eu les oreilles déchirées par ce qu'elles m'ont fait entendre; fi! fi! du monde, de ses pompes et de ses œuvres. S'il ne fallait qu'y renoncer et les détester, le paradis me serait bien assuré !

Notre chevalier l a toujours la tranquillité de l'âge d'or. Je ne sais pas si ses mœurs en ont toute la pureté. Les lois que les hommes ont faites peuvent rendre quelques-uns de ses déportements peu corrects, mais la loi naturelle ne peut trouver rien à redire en lui. Je trouve que son âme est le chef-d'œuvre de la nature : c'est son enfant favori, son prédestiné! Il y a longtemps qu'il jouit de la rosée du ciel. Il va jouir de la graisse de la terre; il n'en résultera aucun changement. Le prince de Beauffremont sera notre chevalier de Listenay. 11 aura soixante mille livres de rente de la substitution. Le grand-papa ne lui laissera pas attendre le régiment et le gouvernement. 11 se mariera sans doute; il n'a pas encore jeté le mouchoir. Toutes les mères le postulent pour leurs filles. D'où vient mademoiselle de Senneterre, ne vous plaît-elle pas? 11 vous a peut-être rendu compte de tout ce qui le regarde. 11 m'a dit vous avoir écrit une très-longue lettre, les quatre pages si remplies qu'il n'y avait plus de place pour dire un mot à l'abbé. Oh! cet abbé peut être tranquille, s'il désire d'être aimé de lui et de moi ! nous parlons de lui sans cesse.

Vous croyez bien que je n'ai pas entendu parler du grandpapa et que je n'en entendrai pas parler avant votre retour. On pourra chanter demain à votre maréchale : Sangaride, ce joury elc 2. Quelle est celle qui lui répondra , et qu'est-ce

t. De Listenay.

2. Jl était question d'une entrevue avec la favorite. Le duc de Lévis dit dans ses souvenirs : « Ou blâma la complaisance qu'eut la maréchale de Mircpoix de se montrer en public avec madame du Barry ; mais ce fut uniquement par reconnais-

2f0 CORRESPONDANCE

qu'elle lui dira? On prétend que ce sera Cod. .. Cod. . . endette; qui chantera coqrico?... on s'en doute.

Adieu, chère grand' m aman; je suis tant soit peu pesante et engourdie.

Bonjour, petit oncle; bonjour, grand abbé; vous seriez bien ingrats de ne pas m'aimer !

LETTRK CXXVII

DR L'ABBK BARTIIKLKMV A MADAME DU DRFPAND

Chante I ou p , ro £0 mai 17ftv.

Madame .

Je m'appelions Folio, typographe d'Amboise, à vous servir. Hier, la grand'maman m'envoya chercher et me bailla à imprimer pour vous une lettre de M. Guillemet. — Imprimer, fis-je, depuis trois mille et tant d'années nous n'avons rien imprimé cheux nous. — Eh bien ! faites-en faire une copie par les Cordeliers. — Ils ne savent pas lire. — Par les Minimes. — Ils ne savent pas écrire. — Par vous. — Je n'avons pas une belle main, attendu que je menons souvent la charrue, mais je ferons de notre mieux ; et à qui adresser cette copie? — A ma petite-fille. — Alors je la regardai entre les deux yeux, et il m' apparut qu'elle n'avait guère plus de trente ans. Apparemment, fis-je en moi-même, qu'à la cour où tout se fait vite, on accouche à dix ans. De retour chez moi, je lus la lettre de M. Guillemet, et tout ce que j'en avons pu comprendre ce sont de grandes pauvretés, comme par exemple, quand il parle du cardinal d'Amboise; nous avons ici des chanoines et point de cardinal. Quoi qu'il en soit, j'avons fini la copie que voilà, et si

sanec pour le roi qu'elle prit eu parti peu conforme à la bienséance , et du moins sut-elle, dans cette situation même, conserver toujours des manières nobles et convenables... »

I)K MADAME DU DKFFAND. 241

notre écriture vous plaît, donnez-nous vos ordres, car j'avons appris que vous auriez aussi de belles. lettres à faire transcrire, lesquelles lettres le monde se les arrache pour les lire et les relire. On dit que vous ^écrivez comme tout cela vous vient, mais que tout cela vous vient à merveille, de façon que vous seriez entendue de votre grand' maman qui a tant d'esprit, de M. le curé qui fait si bien les prônes, et de moi qui n'avons jamais appris que ces trois mots latins : ego te amoy qui signifient je vous aime. Après tout, je n'en avons pas besoin d'avantage, car avec ces trois mots on va partout. Cependant je voudrais avoir un peu d'esprit, car on fête M. Guillemet, parce qu'on croit qu'il en a, et madame la grand' maman fait copier ses lettres. J'avions voulu en avoir de l'esprit dans ma jeunesse, j'avions un oncle qui par son grand génie était devenu sacristain de l'église de Saint-Martin de Tours; il lisait toute la journée, et il avait appris l'arithmétique de lui-même. Je lui dîmes un jeudi : mon oncle, comment faire pour avoir de l'esprit? Rien de si aisé, fit-il, il faut bien concubiner ses idées. Depuis ce temps-là j'avons concubine tout ce que j'avons vu et n'en sommes guère plus avancé. Si vous aviez quelqu'autre recette à me donner vous me feriez grand plaisir, car je commençons à être las de celle-là, vous devez l'être de ce bavardage, c'est pourquoi je finissons.

DE LA DUCHESSE DE CilOISKUL A MADAME DU DBPPANI)

A Chantcloup , ck 88 mai 1789.

Votre enthousiasme, que je ne mérite pas, ma chère enfant, ne me rend pas vaine. Je voudrais avoir tout l'esprit, tous les agréments que vous me supposez pour ne plus tromper votre sentiment qui m'accorde toutes les qualités qui lui plaisent, et si je les avais, je vous écrirais tous les jours et toute la journée

*1i COHRESPONDANCK

pour vous amuser, pour vous plaire, pour justifier votre goût, pour l'exciter sans cesse.

Ce que vous dites du chevalier est charmant et de toute vérité; oui, il est bien l'enfant gâté d^la nature; mais comme il ne sait pas qu'il est gâté, il n'est point fat, il jouit de tous ses dons en s'y abandonnant seulement, et c'est pour cela qu'il est si aimable.

Vous demandez ce que j'ai contre mademoiselle de Senneterre? Madame de Villeroy qui, à ce titre, s'emparerait de notre pauvre chevalier et l'excéderait ; je veux que notre chevalier soit toujours libre, heureux et à nous.

Je vous dirai pour toute nouvelle que je suis de fort belle humeur. Aujourd'hui, j'aime le roi plus que jamais, et c'est beaucoup dire; le cardinal Ganganelli, cordelier, est pape, et cela me fait plaisir encore parce que j'ai des cordeliers à Amboise, et peut-être aussi pour d'autres petites raisons. La Corse ne va pas mal. M. de Choiseul sera ici mercredi ; je le gronderai de ne vous avoir pas été voir; je tâcherai de vous l'envoyer à son retour. Je lui dirai que je vous aime, car c'est toujours ma première pensée, parce c'est mon dernier sentiment, dernier ne veut pas dire ici moindre; c'est-à-dire, ma chère enfant, celui qui est permanent, par lequel on finit, auquel on revient toujours.

L'abbé vous a envoyé la copie de la lettre de M. Guillemet, je vous envoie aujourd'hui un exemplaire de sa dernière petite brochure que vous n'avez peut-être pas. Avez-vous jamais rien vu de si fou et de si joli que la lettre que l'abbé vous a écrite en vous envoyant celle de M. Guillemet? Adieu encore une fois, ma chère enfant, je ne vous écrirai plus qu'après le départ de M. de Choiseul.

DE MADAME DU DEl'FAND *13

DE MADAMK DU DEFFAM) A LA DUCHESSE DE CHOISKIL

Paris, ce jeudi l« juin 17fii», à 3 heures après midi.

Votre lettre est charmante, chère grand' maman ; je l'ai reçue ce matin à mon réveil avec la brochure de M. Guillemet. Si je n'étais pas pénétrée de reconnaissance, de tendresse et d'amour, je mériterais l'état que j'éprouve, de ne pas voir le jour. Mais je devrais avoir des yeux autant qu'Argus, si vous aimer et vous adorer pouvait préserver des ténèbres et pouvait rendre la lumière. J'en ai beaucoup au sens métaphorique; oui, je vous vois telle que vous êtes, et mieux que qui que ce soit ; j'en excepte cependant le grand-papa et mon grand capitaine. Nous sommes vis-à-vis de vous, Élie, Enoch et Moïse; c'est pour nous que vous êtes toujours transfigurée, c'est-à-dire que vous vou3 laissez voir à nous dans tout l'éclat de votre divinité.

Pour sentir la justesse de cette comparaison, apprenez, si vous ne le saviez pas, que l'humanité de J. G. était un miracle perpétuel, puisqu'elle cachait sa véritable existence: ceci est un peu sublime, je l'avoue, mais demandez à M. le curé si ce que je dis n'est pas vrai.

Vous avez donc le grand-papa avec vous! Vous aimez le roi plus que jamais ! en lisant cet article, j'ai pensé crier vive le roi. Oh! qu'il m'a fait plaisir; j'en avais le pressentiment.

Savez-vous ce que je crois ? c'est que le grand-papa pourrait bien n'être plus avec vous quand vous recevrez cette lettre. On débitait hier des nouvelles de Corse qui l'auront peutêtre forcé à retourner sur ses pas ; on dit que nous nous sommes emparés de Corté ; que nous avons tué douze cents hommes, fait trois cents prisonniers; que Paoli a pensé être pris; on

ajoute que nous avons perdu six cents soldats et soixante officiers. J'ai envoyé aux nouvelles ce matin, et je n'ai pu rien apprendre; je suis inquiète de M. de Lauzun et de deux ou trois personnes ; je plains tous les autres, et cela trouble la joie du succès.

L'élection du Père Ganganelli me fait beaucoup de plaisir. N'est-clle pas de notre façon? enfin, enfin, tout nous prospère. Mais, portez-vous bien si vous voulez que je sois parfaitement contente. Je veux absolument, à votre retour, trouver vos petits bras bien ronds, vos belles petites joues bien pleines, ne plus entendre votre vilaine petite toux. Je ne suis pas encore au milieu du terme de l'absence. Mon baron * ira vous trouver d'aujourd'hui en huit ; jadis il ne devait être admis que par moi, je devais être le prétexte de la préférence que vous lui accorderiez.

Que les temps sont changés depuis cet heureux jour !

Je voudrais faire un vers qui dît que l'abbé m'interdit ce séjour; et comme j'ai l'imagination et la verve pétrifiées, je n'en puis venir à bout. Je l'abandonne pour parler de mon petit prince; il est plus aimable que jamais, aussi calme, aussi tranquille au milieu d'un chaos d'affaires, qu'il l'était en avalant une écuelle de lait et mangeant un fromage à la crème à Chanteloup. 11 ne prendra une femme que de votre main ; il veut qu'elle soit votre courtisane. Si ce mot vous choque, lisez esclave; enfin, il veut qu'elle soit un lien de plus entre vous et lui. Oh! nous sommes, lui et moi, vrais croyants, et nous ne communiquons qu'avec les gens de notre secte.

Je ne vous dis rien pour le grand-papa, 1° parce que je crois qu'il n'est plus avec vous; 2* parce que, s'il y est, je le boude. Oh ! il est trop méprisant, il donne trop dans le bel air;

i. Le baron de Gleicîien, envoyé extr.iord naire du roi c'e Dinemarck.

on a des amis à tous prix, et pour ne pas valoir cinquante francs, on n'est pas à dédaigner. Oh ! réellement, je suis un peu en colère.

Adieu, je n'ai plus rien à dire si ce n'est au petit oncle ; je veux absolument qu'il m'aime.

DE L'ABBÉ BARTHELEMY A MADAME DU DEKFAND

1" juin 1769.

Le grand-papa arriva avant-hier matin à sept heures et demie. La grand'maman en fut très-aise et tout le monde aussi. Hier, il plut toute la journée, et Ton put à peine se promener un moment dans l'après-dînée ; il fait un peu plus beau aujourd'hui, mais le vent a succédé à la pluie. Il part demain au soir, le grand -papa, pour être au conseil dimanche: il se porte à merveille; il aime la petite-fille autant que la grand'maman.

Outre la société ordinaire, nous avons ici M. de Poyane qui est arrivé hier, M. le comte de Talleyrand, et M. de Chatelux, neveu du chevalier, qui, en passant pour aller à leur régiment, se sont arrêtés pour faire leur cour à leur ministre. Je n'ai point de nouvelles à vous donner, parce que nous sommes sans événements. J'espère que vous aurez la bonté de me parler de <:ette lecture dont M. Guillemet serait jaloux. Je croirais que c'est celle des saisons, si nous ne l'avions pas coulée à fond ; j'imagine que c'est la relation de Russie par M. de Rulhières ou son épître sur la dispute. J'ai entendu la première qui m'a enchanté; je ne connais pas la seconde, mais on m'en a dit un bien infini et je suis très-porté à le croire. Comme le courrier va partir, que je n'ai point averti que je vous écrirais ce matin, personne en particulier ne m'a chargé de vous faire des compliments; je puis vous attester que vous n'êtes aimée nulle part autant qu'à Chanteloup.

246 f.ORRESI'ONDANCi:

A Chanteloup, ce 4 juin 1769.

Le bonheur des méchants comme un torrent s'écoule.

Ce vers est dans la même tragédie où vous avez pris, ma chère enfant, celui :

Que les temps sont changés depuis cet heureux jour I

Je suis bien aise de vous prouver que nous avons aussi de l'érudition; est-ce que je suis comptée parmi les méchants, mon enfant, que mon bonheur passe aussi rapidement?

Je n'ai fait que le voir, il n'était déjà plus.

Hier fut le jour fatal de cette triste séparation; votre lettre arriva le soir, ce fut une consolation; mais si je n'ai pu m' acquitter de la commission que vous m'avez donnée pour M. de Choiseul, puisqu'il était déjà parti, je l'ai du moins prévenue en le grondant de n'avoir pas été vous voir: je vous assure qu'il n'est point du tout dans l'impénitence finale; je l'ai trouvé contrit et repentant; il m'a bien promis de vous aller voir après Marly, c'est-à-dire, ma chère petite-fille, qu'il se l'est promis à lui-même; il arrive ce soir à Marly, il y est arrivé peut-être; c'est un beau moment pour lui, sa force est écrite sur son front, la rage est peinte sur celui de quelques autres. Vous avez bien raison; tout nous prospère en dépit de l'envie. Le plus mauvais ministère que la France ait eu, comme disent quelques-uns, celui qui a perdu le royaume, a pourtant pacifié l'Europe, rétabli la marine, réformé le militaire, diminué les subsides en conservant nos alliés, con-

tenu l'Angleterre, armé le Turc, effrayé la Russie, opéré une révolution en Suède et acquis deux provinces à la France en temps de paix. Je vous ai, je crois, déjà dit tout cela; il m'est permis de rabâcher sur des objets dans lesquels mon orgueil se complaît, d'autant plus que le principe en est cher à mon cœur. Je vous envoie un paquet de brochures que M. de Ghandieu m'a adressé pour vous; vous y retrouverez encore les lettres d'Amabed; il y en avait un pareil pour moi. Dites-moi, je vous prie, pourquoi il y a joint Y Histoire de la félicité , qui est une des plus anciennes et des plus mauvaises productions de l'abbé de Voisenon.

Je serai charmée de voir le baron, mais croyez que tout ce qui est ici aimerait mille fois mieux vous y voir, vous n'êtes point, je vous assure, comme vous le mandiez à l'abbé, dans le cas de l'envie ; et qui pourriez-vous envier? Qui est-ce qui est plus aimable que vous? Qu'est-ce que je pourrais aimer davantage? Rendez-vous plus de justice, rendez-la-moi à moi-même, et nous n'aurons rien à désirer toutes deux en fait de confiance et de sentiment.

Mille et mille choses pour moi à notre petit prince. Puisqu'il veut que je le marie, vous devriez me l'envoyer passer trois ou quatre jo\irs avec moi pour parler de son mariage.

Enfin la pauvre maréchale1 est donc perdue tout à fait? C'est grand dommage.

LETTHE CXXX1I

l)K MADAME DU DKFFAND A LA DUCHKSSK DE CHOISEUL

Paris, ce mercredi 7 juin 1769.

Voilà mon baron *, chère grand'maman, je vous en fais le sacrifice, sachez-m'en autant de gré que si j'avais été maîtresse

1. De Mi repoix. Elle s'était mise de la cour de madame du Barry.

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